Image à la une : Vers 1920. L’oued-Fès à sa sortie près des remparts de Bab Dkaken, avant d’aller arroser les jardins de Boujeloud et la médina de Fès (répartiteur d’eau à droite de la nouvelle porte de Boujeloud pour distribuer l’eau dans les différents quartiers de la médina). L’oued-Fès sort de Fès Jdid par un pont fortifié dont on aperçoit les arches.Il a prouvé sa solidité en résistant après 1912 au passage des autobus qui venaient sur la placette située entre Bab Seba et Bab Dekkaken ( de l’autre côté des hauts murs crénelés qui protégeaient le pont).

Pierre Dumas dans « Le Maroc »  consacre un chapitre à la ville de Fès : Fès, capitale d’Islam – Fès qui prie – Fès qui chante.

La première édition date de 1928, la deuxième édition a été publiée en 1942 par B. Arthaud Grenoble – Paris. Collection « Les Beaux Pays ». Pendant ces quinze années, Pierre Dumas est revenu au Maroc à chaque printemps et en consultant ses notes annuelles accumulées lors de ses voyages il a modifié quelque peu les textes d’introduction et des premiers chapitres de la deuxième édition. Le texte sur la ville de Fès n’a pratiquement pas été changé … si ce n’est qu’en 1928, il écrit FEZ et en 1942, FÈS à chaque fois qu’il cite la ville ou l’oued qui la traverse.

Dans Fès qui chante il évoque ce que j’appelle ici le « Chant des eaux » et les Chansons d’Islam avec les chants du travail, les chants de joie et les chants de douleur.

Le chant des eaux me paraît symboliser le mieux la ville de Fès qui doit sa naissance à l’heureuse abondance des sources et des rivières qui en faisait un véritable éden décrit par de nombreux historiens arabes. Une autre raison qui m’amène à vous proposer ce texte est la mention dans les dernières lignes d’une fontaine à fleurs de lys dont l’origine reste mystérieuse.

Chanter est le propre des peuples primitifs ou simples. Tout est chanson à Fès !

Depuis l’aurore, presque toujours tiède et embrumée, jusqu’au coucher du soleil, spectacle incomparable dans son bariolage, on ne peut circuler dans les rues, s’asseoir sur les murs des tombes dans un cimetière, se retirer dans sa chambre sans entendre les chants particuliers de l’Islam.

Tout d’abord, il est une voix que rien n’arrête, qui vous poursuit jusqu’à l’obsession, dans les demeures et dans les rues, dans les masures et les palais, dans la haute et dans la basse ville, c’est la voix de l’eau.

L’oued-Fès est, dans la cité, une grande personne morale, mêlée à la vie liturgique dans les mosquées et dans les médersas, à la vie familiale dans toutes les maisons sans exception, à la vie sociale enfin dans les moulins innombrables et dans les édifices publics.

L’oued-Fès constitue la richesse essentielle de la capitale du Nord.

Son débit toujours égal a permis à la ville de naître, de grandir et de prospérer. À l’entrée et à la sortie de l’agglomération, c’est un fleuve mais, à son passage dans la cité, ce n’est plus qu’un réseau de ruisseaux aux multiples canalisations apparentes ou souterraines. Ces milliers de veines animent la ville comme le sang le corps humain. Fès étant bâtie en amphithéâtre, la même eau cascade cent fois, mille fois dans les fontaines étagées, depuis les vasques du palais du sultan jusqu’aux quartiers éloignés et reculés de Bab Guissa, avant de redevenir un fleuve.

Pont de El-Hedime et oued de Fès 1916 Sc

L’oued-Fès dans Fès-el-Bali. Cliché pris avant 1920

Après avoir flâné à travers des jardins enchantés, couverts d’orangers, de citronniers, de plantes grimpantes, parfumés de géraniums géants, l’eau s’en va, par trois grands bras, arroser toute la ville.

Son courant actionne d’abord de grandes roues, des roues monstrueuses comme on en voit au bord de l’Oronte. Disséminées dans tous les quartiers, elles élèvent l’eau pour la répartir dans les jardins et les demeures. Ces roues tournant ainsi depuis des siècles sans une heure d’arrêt, exhalent une plainte triste et sans fin, lugubre presque, une sorte de gémissement ininterrompu, un grincement sinistre et émouvant quand on l’écoute pour la première fois mais nécessaire à l’oreille quand elle s’y est habituée.
Les grandes roues pittoresques, couvertes de mousse, tournent en chantant dans tous les coins de Fès, lentement… lentement. Nous sommes dans un pays où la durée des heures compte peu et où les cris humains de la matière ne suivent pas le rythme saccadé des moteurs de chez nous.
Après avoir entraîné dans une rotation sans fin ces grandes carcasses de fer et de bois, les grands canaux de l’oued s’enfoncent en rugissant dans les moulins antiques. Entre des murs noirs et sordides, on perçoit une note furieuse, comme une cascade tombant des altitudes sur un roc profond. Ayant brisé le blé et l’orge, l’eau poursuit son chemin dans la rue où de véritables monuments sont élevés à ses bienfaits.

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Noria, photographie vers 1920

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Autre noria, vers 1920

Le Fassi a le culte de l’eau. Au milieu des grandes cours, au centre des cloîtres, dans l’ombre des piliers géants, dans les vasques où elle bondit sur une note majeure et changeante ou dans le canal qui la conduit silencieuse, l’eau devient sacrée par les ablutions rituelles. Sans elle, l’Arabe est impur tandis que son usage le rend digne d’affronter le Tout-Puissant.

Dans les demeures enfin, le Fassi met son orgueil à posséder une fontaine superbe. L’eau jaillit au centre de la maison et va, de là, porter ses bienfaits dans tous les coins.

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Dar Jebina. Cliché du Service photographique de la Résidence générale de Rabat. 1930

Clair autel de mosaïques ou de marbre, la vasque déborde en un rire joyeux. Près d’elle, l’esclave noir vient se désaltérer et aussi la grande dame voilée, prisonnière dans sa châsse de bijoux et dans ses vêtements immaculés. Glissant comme une ombre sur les épais tapis où s’enfoncent ses pieds, elle vient s’asseoir sur la margelle de la fontaine. Elle rêve, en entendant l’égouttement des eaux, aux frais ruisseaux du bled à travers lequel elle folâtrait, toute petite.
Maintenant, choyée mais captive, elle songe qu’elle ne reverra plus l’oued bondissant entre les roches colossales… sauvage et libre.
Ah ! Qui dira la nostalgie des demeures de Fès où éternellement l’eau passe en murmurant une chanson toujours égale pour bercer les esclaves et adoucir le sort des prisonnières de l’amour ?

16 Jardin

Fontaine au milieu du jardin

Sur les places publiques, les mosaïstes ont aussi élevé des autels.

Parmi ces fontaines, la plus ancienne doit être la Nejjarine, c’est en tout cas la plus gracieuse. Édifiée au centre de la ville, sur une place célèbre, à côté d’un fondouk aussi vieux qu’elle, elle est formée d’un bassin au-dessus duquel le plâtre sculpté, les mosaïques multicolores, un auvent de cèdre gravé et une toiture de tuiles vertes créent un ensemble qui tente les aquarellistes et charme les passants.

 

La fontaine Nejjarine dans les années 1920. À droite le fondouk et la fontaine Nejjarine, en 1929. Cliché Service photographique de la Résidence générale

Si la Nejjarine est la fontaine la plus antique, il n’en est pas, pour nous Français, de plus émouvante qu’une autre toute voisine. Les guides ne la mentionnent pas, elle est perdue au fond d’un quartier populaire et je la découvris tout à fait par hasard. Elle est simple et ne retient le regard que par son aspect modeste et vétuste. En l’approchant, je vis, au milieu des losanges tracés dans le plâtre, des fleurs de lys disséminées. Quel Français mystérieux, prisonnier peut-être ou compagnon d’un ambassadeur, a gravé, il y a des centaines d’années, sur cette fontaine perdue au fond d’un couloir marocain, les armes de nos rois, la fleur de lys mystique, cet emblème qu’on ne retrouve dans aucun autre monument de l’Empire Fortuné ?

La chanson des fontaines préside à tous les actes de la vie fassie et accompagne les chœurs innombrables des hommes.

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Fontaine aux fleurs de lys. 1929/30 Cliché du Service photographique de la Résidence générale.

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Fontaine aux fleurs de lys.  1929/30 Détail : on distingue dans la partie haute horizontale, et sur la gauche, en verticale, les fleurs de lys dans les losanges en plâtre.

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La même fontaine en 2013. Le chant de l’eau s’est tu !!

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2013. Zoom sur les fleurs de lys.

J’ai revu cette fontaine il y a une vingtaine de jours. Elle abritait tout un bric-à-brac, plus ou moins abandonné. Je n’avais pas d’appareil photo !

Ce qui m’a posé question dans le texte de Pierre Dumas est sa description de la localisation de cette fontaine : elle est perdue au fond d’un quartier populaire … perdue au fond d’un couloir marocain …

Ce n’est pas exact : la fontaine aux fleurs de lys est située dans un angle de la place Seffarine, à une vingtaine de mètres à droite de l’entrée de la bibliothèque Qaraouiyine (quand on regarde la bibliothèque depuis la médersa Seffarine). Je ne pense pas que la fontaine ait été délocalisée depuis 1942 ! Je n’ai jamais eu d’autres explications sur son origine que celles données par Pierre Dumas et mes informateurs ne garantissaient pas l’exactitude de l’information. Moi non plus !

Les guides ne la mentionnent toujours pas, beaucoup ignorent son existence (je l’ai faite découvrir à certains), elle est très souvent masquée par divers détritus, déblais et gravats … et il y a beaucoup d’autres choses à faire voir sur la place Seffarine place des chaudronniers et dinandiers.

Sur l’eau à Fès voir aussi Oued-Fez et L’Oued Fès ou la ville au bord de l’eau.

Sur la fontaine et le fondouk Nejjarine Place et Fontaine Nejjarine