Image à la une : Vue aérienne de Sefrou par R. HENRARD le 27 septembre 1950.

Ces « notes » ont été publiées dans le journal « Le Progrès de Fez » en mai 1935.

Nous croyons intéresser nos lecteurs en leur présentant ces notes sur Les légendes et l’histoire de Sefrou et de sa région que nous devons à l’obligeance de Monsieur Mostefa Kebir, le distingué instituteur de l’École franco-musulmane de Sefrou.

« L’origine de Sefrou remonte à une époque très reculée. Son nom est mentionné parmi ceux des  « sept villes du Maroc » en l’an 92 de l’Hégire (712 de l’ère chrétienne). Un voyage, vers l’an 800, de Moulay Idriss de Sefrou, où il résidait, à Fès, qu’il venait de fonder est d’ailleurs reporté comme suit dans le « Kartas » : « Je quittai la ville de Sefrou pour le village de Fès ».

L’installation des Berbères primitifs se fit tout au long de la vallée de l’oued Aggaï, depuis sa source à Hinadjin au pied du Djebel Kandar jusqu’à son confluent sur le Sebou. Les nombreuses grottes qui existent encore dans toute cette région leur servaient d’habitation. Ils y trouvaient un abri sûr contre les bêtes féroces qui infestaient le pays à cette époque et ils s’y protégeaient des incursions des autres tribus berbères avec lesquelles ils étaient en guerre continuelle. L’habitude de se loger dans les cavernes s’est d’ailleurs perpétuée jusqu’à nos jours où une grande partie des habitants de Bahlil, d’Immouzer et des abords de Sefrou est demeurée troglodyte.

Bahlil 3 (1) copie

Bahlil, habitation troglodyte. Cliché 1925, à partir d’une plaque de verre.

Troglodytes

Immouzer du Kandar, vers 1950 : entrée d’une habitation troglodyte

D’après la tradition il y avait en ces temps reculés une quarantaine de villages échelonnés le long de ses rives ; chaque ksar était soumis à l’autorité d’un cheikh nommé par droits de séniorité. Pour accroître leur sécurité, ces populations berbères ont par la suite construit plusieurs kasbahs où elles se groupaient ; des vestiges de ses constructions subsistent encore.

On ne possède sur cette époque lointaine aucun document écrit, mais on s’en rapporte aux renseignements qui se sont transmis de père en fils ; ces tribus berbères étaient loin d’avoir une croyance homogène. Beaucoup étaient idolâtres adorant qui le feu, qui les astres, certains la femme, d’autres étaient demeurés chrétiens. Enfin dans les temps qui ont précédé la venue de Moulay Idriss, de nombreux juifs chassés d’Algérie par la conquête arabe, se réfugièrent sur les rives de l’oued Aggaï. Grâce aux riches présents qu’ils offraient aux ksouriens, ces derniers les accueillirent et les protégèrent.

 

044 La rivière

L’oued Aggaï et les remparts. Au premier plan à droite, le lavoir juif. Début années 1940

En l’an 92 de l’Hégire, suivant la tradition locale, Moulay Idriss, venu d’Algérie pour islamiser le Maroc, s’installa à proximité du ksar qui est aujourd’hui Sefrou. Il prêcha la religion du prophète et voulut contraindre tous les habitants des kasbahs à devenir musulmans. Beaucoup se convertirent, mais un certain nombre, ne voulant pas y consentir, abandonnèrent leurs kasbahs et s’enfuirent vers El Aderj des Beni Alaham ou même dans la région de Taza. Sur les ordres de Moulay Idriss, un cheikh du ksar de Sefrou, chef de la famille des Meghraoua, ayant refusé de se convertir, fut livré à un incroyable supplice : on le scia entre deux planches.

Lorsqu’il eut réussi à convertir tous les berbères demeurés dans la région de Sefrou, Moulay Idriss partit s’installer sur les bords de l’oued Fès et il y fonda la ville de ce nom.

Après son départ les habitants de Sefrou, frappés de sa puissance et de sa sainteté, se rendaient en foule au campement abandonné et chacun en rapportait une poignée de terre, considérée comme sanctifiée et devant assurer à son possesseur la bénédiction du ciel. Quelques années après la mort de Moulay Idriss les berbères islamisés venaient de toutes parts à ce saint lieu pour y recueillir quelques fragments de terre. Voyant cela, la djemaa de Sefrou désigna un homme chargé de percevoir une rétribution de tous les pèlerins. Comme un véritable épicier, cet homme remettait une poignée de terre contre un peu de monnaie.Tant de prélèvements, dans la suite du temps, ont considérablement abaissé le niveau du sol à cet endroit et l’immense excavation produite a conservé le nom d’ « Houfirat el Attar » : le trou de l’épicier.

Au moment de sa conversion, l’agglomération de Sefrou renfermait, dit-on, 3 000 guerriers qui furent vaincus par le saint conquérant.

018 Vue sur la ville

Vue d’un quartier de Sefrou dans les années 1930

Certaines tribus fugitives se réfugièrent sur le territoire de Bahlil ; parmi elles se trouvaient des berbères chrétiens ancêtres des Chkoundas qui occupent le quartier de la Kasbah dans le Bahlil de nos jours ; des juifs s’étaient joints à ces tribus, mais ils ont été par la suite contraints de se convertir à l’Islam.

Voici, d’après une légende, l’origine de la source que l’on voit à Bahlil : les tribus berbères voulant échapper à l’islamisation, s’étaient installées en grand nombre en ce lieu facile à défendre, mais totalement dépourvu d’eau. Chaque semaine ils formaient une véritable expédition pour aller faire provision du précieux liquide à l’oued Aggaï. Aussi lorsque Moulay Idriss les invita de façon pressante à devenir musulmans à leur tour, ils lui firent cette réponse : « Si tu fais jaillir de l’eau chez nous, nous serons musulmans, sinon plutôt que de le devenir nous préférons mourir jusqu’au dernier d’entre nous ». Le saint islamisateur se rendit à cheval à l’endroit choisi et frappa le sol de son glaive. L’eau jaillit aussitôt abondamment.

Devant cette manifestation de la puissance divine, une partie des Bahlouli (les Ahl el Kandar et les Ahl es Souk) se convertit immédiatement ; les Chkoundas, par contre s’y refusèrent déclarant qu’ils lui donneraient ultérieurement une réponse qui a été différée jusqu’ici. Aussi met-on assez fréquemment en doute la sincérité de l’islamisation de leurs descendants.

Bahlil 05 Mosquée T

Bahlil et son oued … après l’intervention de Moulay Idriss, mais  apparemment il n’ y a pas d’eau tous les jours !!

La tranquillité dont les juifs jouissaient à Sefrou était notoire, aussi beaucoup de leurs coreligionnaires de Debdou, du Tafilalet et même du Sud algérien accouraient se joindre à eux. Nombreux et suffisamment riches, ils achetèrent du Sultan régnant à cette époque l’emplacement où fut construit le mellah actuel qui remplaça le « Ksar el Kouafar » (village des mécréants). L’emplacement de cette ancien mellah est au bas de la cascade située en aval de la ville.

065-d Oued el Youdi

Kasbah sur les bords de l’oued el -Youdi, nom de l’oued Aggaï après sa sortie du mellah. Site qui correspond à peu près à l’emplacement de l’ancien mellah « Ksar el Kouafar ».

La dépopulation de Sefrou sous les Mérinides est expliquée par la légende que nous allons raconter : « Pour imposer et affirmer davantage leur autorité sur les populations marocaines, les sultans de cette dynastie déléguaient dans chaque kasbah quatre ou cinq mokhaznis.  L’entretien de ces soldats était à la charge des habitants qui, tour à tour, les recevaient toujours en grande diffa.

Il advint un jour que chez un notable des Ahl Sefrou dont ils étaient les  hôtes on leur présenta des poulets à l’un desquels une cuisse manquait. Cela parut un affront dont ils demandèrent l’explication : le maître de la maison exposa qu’il avait cru devoir céder à la prière de son petit enfant de deux ans pleurant pour obtenir un morceau du poulet servi ; les mokhaznis exigèrent que l’on leur amenât l’enfant.

Dès que le pauvre petit fut en leur présence  un des mokhaznis d’une force bestiale s’en saisit et le jeta à terre, puis devant ses parents terrifiés, posant brutalement son pied sur le petit corps, désarticula une jambe de l’enfant au point de la séparer du tronc. L’innocent expira sous les yeux des malheureux parents, cependant qu’après cet acte atroce, les envoyés du Sultan achevaient leur repas.

Après leur départ le malheureux père invita chez lui les notables des ksour environnants leur laissant croire qu’il les conviait à une diffa à l’occasion de la circoncision de son fils.

Dès que les invités se trouvèrent réunis, le père posa au milieu une table recouverte d’un grand et riche voile et les pria de s’avancer pour faire honneur à son repas. Le plus vénéré des invités ayant enlevé le voile, le corps de l’enfant mort apparut à leurs yeux et le père inconsolable leur apprit, en sanglotant, ce qui s’était passé.

Indigné de ce crime sans excuses, les notables décidèrent, séance tenante, le massacre des mokhaznis des kasbahs de l’oued Aggaï : tous ces envoyés du Sultan furent exécutés le lendemain par les Ahl Sefrou. Les justiciers accompagnés de toutes leurs familles s’enfuirent ensuite et ne s’arrêtèrent que loin du joug du Sultan chez les Beni Snassen. Le lieu de leur refuge prit aussi le nom de Sefrou.

040-b Bab Beni Medrek

Les remparts de Sefrou, vers Bab Beni Medreck. Cliché daté de 1929

Jusqu’en l’année 1154 de l’Hégire Sefrou n’était protégée que par d’énormes corbeilles de roseaux remplies de terre, à cette époque le Sultan entrepris la construction des remparts qui entourent la ville. Cette enceinte fut en partie démolie au moment où les chorfas alaouites chassés du Tafilalet par les Aït Atta envahirent Sefrou. Le Sultan pour donner asile à ses cousins reporta la muraille plus en arrière vers Bab Merbaa.

Mostefa Kebir précise « On ne possède sur cette époque lointaine aucun document écrit, mais on s’en rapporte aux renseignements qui se sont transmis de père en fils » ce qui explique que certaines dates citées dans le texte diffèrent parfois des dates « historiques ».

Je rajoute aussi qu’il existe plusieurs hypothèses quant à l’origine du nom de la tribu des Chkoundas (parfois orthographié Skounda) qui est réputée d’origine antique.

À cause de leur nom, une hypothèse a été bâtie qui les ferait descendre de légionnaires romains de la « Seconde » Légion romaine. Cela paraît cependant peu probable : en effet Carcopino et Terrasse, par leurs travaux ont montré qu’il n’y a jamais eu de Légion romaine au Maroc, mais seulement des troupes auxiliaires romaines. Elles comprenaient deux ailes (Allis) de cavalerie, formées de Gaulois, et sept cohortes d’infanterie, formées de Syriens, de Dalmates et d’Espagnols. Ce sont peut-être ces derniers qui fourniront l’explication du mot. En effet, ces cohortes comprenaient des soldats groupés suivant leur ville d’origine. Il se peut qu’il y ait eu à Bahlil un détachement de soldats romains  venus de Cordoue, qui s’appelait alors Sacunda (le nom de Cordoba apparaît avec l’invasion musulmane). Ce serait là l’origine des Skoundas. Mais encore faudrait-il prouver qu’il y ait eu à Bahlil des Cordobans de l’armée romaine … et ce n’est pas prouvé jusqu’à présent.

Une autre hypothèse : il s’agirait aussi peut-être de Sagunta (Sagonte), ville située en Espagne au nord de Valence  et romanisée après la deuxième guerre punique en 212 av. J.-C. ; là non plus rien n’est prouvé. Je ne sais pas si d’autres recherches ont établi, de manière certaine, le passage de soldats romains près de Bahlil.