Image à la une : Allée d’oliviers dans un aguedal.

Le dimanche 20 mai 1951 dans l’après-midi, les « Amis de Fès » visitent le sanctuaire de Sidi Bettar, dans la banlieue ouest de Fès. À l’issue de l’exposé de Si Lhadi Skali sur la vie du Saint, ils assisteront dans un jardin voisin à un gala de danses folkloriques avec haïdous berbères.

Les Zouaghas qui ont laissé leur nom à la riche plaine qui s’étend sous nos yeux, ont joué un grand rôle dans l’histoire de Fès puisque ce sont les Beni Al Khair – les enfants du bonheur – une de leurs fractions qui vendirent à Moulay Idriss pour 6000 drachmes le territoire sur lequel il construisit sa capitale.

Moulay Idriss avait chargé son vizir, Omaïr Ibn Mosaâb Al Azdi, de prospecter le pays arrosé par l’oued Fès et ce bon serviteur, après l’abandon des implantations provisoires de la pente du Zalagh et de Sidi Harazem, engagea sans doute l’émir à se fixer sur la partie basse du ravin verdoyant où la rivière s’épandait alors en mille cascades jaillissantes.

Une source, l’Aïn Omaïr, qui fut, par la suite, captée pour l’alimentation en eau de Fès-Jdid et du Palais, porte d’ailleurs encore le nom de ce vénérable explorateur.

Je n’ai nullement l’intention de m’étendre ici sur les origines de Fès. Qu’il me soit permis toutefois de louer la sagesse de nos grands ancêtres qui surent découvrir et mettre en valeur l’emplacement idéal où devait s’épanouir la cité des savants et des lettrés, des fastueux bourgeois, des artisans adroits, la cité des confrérie et des universités, des palais grandioses et des mosquées sans nombre qu’est Fès.

Qu’il me soit permis de rendre également hommage aux réalisateurs qui, toujours sur le territoire des Zouaghas, firent surgir au flanc des deux Fès musulmanes, celle de Moulay Idriss et celle des Mérinides, la Ville Nouvelle dont le cachet et la vitalité s’affirment davantage chaque jour.

Le jardin qui nous accueille s’appelle, du nom de celui qui le céda au Sultan Moulay Abderraman « Jenane Moulay Ben Nasseur ».

Moulay Abderraman Al Alaoui régna jusqu’en 1859, et en faisant planter les oliviers de cet aguedal – vaste jardin -, découvrit de nombreux tombeaux qui servaient de sépulture à des gens que l’on affirma avoir été des contemporains d’Idriss II. Cet emplacement aurait donc été celui d’une nécropole fort ancienne.

Il ne reste, actuellement, plus trace de ce cimetière si ce n’est la tombe de Sidi Bettar, Seid grandement honoré par les Zouaghas qui rendent aussi un culte pieux à Si Lahassan, à Sidi el Hadj Mbark et à certains « Sbato Rijal », anonymes puissants dont le souvenir est perdu mais dont le renom subsiste.

Sous le règne de Sidi Mohamed, fils de Moulay Abderraman, Jenane Moulay Ben Nasseur devint la propriété de Moulay Ismaël, frère du Sultan Moulay Hassan.

Moulay Ismaël se disposait à construire le « menzeh » – élégant pavillon surélevé – qui nous abrite, lorsqu’il fut averti en songe que ce projet ne pourrait être réalisé tant qu’un mausolée n’aurait pas été élevé sur le tombeau de Sidi Bettar. Homme de grande piété, Moulay Ismaël s’empressa de faire édifier la Koubba qui, depuis, abrite le Saint.

Ce sont nos grands amis Moulay Younes et Moulay Mustapha, fils de Moulay Hafid qui sont les actuels propriétaires de ce lieu enchanteur. Et c’est bien vivement que je les remercie pour la charmante hospitalité qu’ils nous offrent ce soir.

Sidi Bettar n’était connu, autrefois, que sous le nom de Sidi Mokhfi. Or, un jour  un fellah de la tribu vola une vache à son voisin et Hadj Mbark, naïb – homme de confiance – de Moulay Ismaël, qui avait reçu la plainte de la victime du larcin, fit jurer l’accusé sur le tombeau du Saint.

L’homme n’hésita point à proclamer son innocence sous serment et fut relaxé ; mais, peu après, un ghazou – expédition armée – Beni M’Tir l’abattit sauvagement.

Sidi Mokhfi fut, désormais, appelé Sidi Bettar, c’est-à-dire le Saint dont l’action est foudroyante et, dit-on, fort peu de gens, depuis, acceptent qu’il cautionne leur parole, dussent-ils subir, pour se soustraire à cette formalité, les pires châtiments corporels.

Un autre jour, un djich – groupe armé – des Beni M’tir, – ces gens étaient d’acharnés pillards – s’étant emparé du drap de velours vert qui recouvrait le tombeau de Sidi Bettar, toutes les khaïmas – tentes traditionnelles des nomades -où ce drap pénètre furent vouées au malheur. Les unes brûlèrent et la maladie décima les habitants des autres. Il fallut restituer le drap et sacrifier un bœuf pour apaiser le Saint.

Mais Sidi Bettar, impitoyable avec les méchants est aussi fort secourable aux affligés. Il guérit la folie, la paralysie, l’impuissance et la stérilité.

Il est visité par la population des Zouaghas, des Aït Hdidou, des Cejeh et du Saïs. Son moussem est célébré en automne avec des grandes danses haïdous accompagnées par les Tebalyne et les Gheytine.

La ziara – visite pieuse – a lieu un jeudi. On égorge un bœuf et cinq moutons et on rassemble autour d’un monstrueux plat de couscous, les pauvres de la tribu.

Voici l’histoire de Sidi Bettar, à la fois diligent justicier et puissant intercesseur auprès d’Allah, maître de toutes choses.

Cette visite du sanctuaire de Sidi Bettar fait partie des deux ou trois manifestations de gala, hors programme, organisées chaque année par l’association des « Amis de Fès » en relation soit avec le Service des Métiers et Arts marocains soit avec le Comité des Fêtes. Le but de la sortie, ici, est surtout d’assister au gala de danses folkloriques avec haïdous berbères, et au passage les adhérents peuvent recueillir de la bouche d’un spécialiste quelques informations sur le Saint local !

Si Lhadi Skali était infirmier à l’hôpital Cocard, ami et collaborateur du Dr Secret, médecin-chef de l’hôpital. Si Lhadi était membre du conseil d’administration de l’association des « Amis de Fès » dont il était un des conférenciers appréciés. Il est le père de Faouzi Skali, anthropologue, créateur du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde, du Festival de Fès de la Culture Soufie … et ancien de notre Lycée Mixte de Fès !