Image à la une : Remparts du mellah proches de Bab el Amer, dans le quartier de la kasbah des archers syriens au XIIIe siècle.

Le Père Henry Koehler, franciscain, a prononcé devant les « Amis de Fès » le 4 mai 1951 une conférence intitulée « En feuilletant les pages ignorées de l’histoire de Fès » que j’ai publiée, en 2017, dans le tome 1 des Conférences des « Amis de Fès » (1932-1956).

Dans cette conférence, il évoque la présence chrétienne, fort ancienne, au Maroc. L’historien Ibn Khaldoun écrit « qu’avant l’introduction de l’islamisme chez les Berbères de l’Ifrikya et du Maghreb, ils vivaient sous la domination des Francs (lisez Romains) et professaient le Christianisme ». En-Noweïri, parlant d’Idris II, remarque que « parmi les Beni Borghos, se trouvaient des mages, des juifs et des chrétiens » .

Plus près de nous, il cite le cas de l’évêque Miguel qui, au temps où l’almohade Ali ben Yusuf, ramena d’Andalousie 1600 captifs et vécut à Fès, où il traduisit les évangiles en arabe. Le texte de cet ouvrage demeura à la Bibliothèque de l’Escorial jusqu’au XVIe siècle.

Un pas de plus nous fait atteindre une certitude mieux confirmée : il s’agit du mouvement missionnaire, inauguré par les premiers martyrs franciscains de Marrakech, auxquels le Pape Honorius III donna la consécration, par la création d’un diocèse à Fès confié à l’évêque Agnelo,  avant 1227 (le pape est décédé en mars 1227). Sa venue dut être considérée d’un bon œil par le Sultan almohade Abd al-Wahid ar-Rachid, puisqu’en 1233 Grégoire IX le remerciait de l’accueil qu’il avait ménagé à l’évêque Agnelo et aux franciscains qui l’accompagnaient.

Vers 1237, Grégoire IX, nomme l’évêque Lope à Marrakech et le siège épiscopal quitte Fès.

Ces nominations indiquent évidemment qu’il y a eu au Maghreb un nombre suffisant de chrétiens pour justifier la présence d’un évêque. Ces chrétiens sont les soldats de la Milice du Sultan, pour la plupart des Espagnols, et parmi eux les Castillans prédominent. Il y a également des captifs chrétiens dont nous parlerons dans un autre article.

L’institution de cette « Légion Étrangère » auprès des souverains marocains semble ancienne même si son origine est assez confuse. Les faits les plus vérifiés indiquent que, déjà sous les Almoravides, elle existait : en 1142, son chef, Reverter, est tué au combat, sur les bords de la Moulouya.

Les miliciens de Marrakech sont attestés par les écrits concernant les premiers martyrs franciscains, en 1221.

Les miliciens de Fès, au temps des Almohades, reparaissent avec Xerid leur chef, qui assassine le gouverneur mérinide, en faveur d’El Morthada.

En 1274, le Sultan mérinide de Fès obtient de Don Jaime Ier, Comte de Barcelone, un renfort de 500 hommes et chevaux, et s’engage à autoriser l’ouverture d’une église pour ses miliciens. On peut donc penser que les milices chrétiennes s’organisaient avec l’appui de leur monarchie ; il est probable que les conditions de leur existence et de leur organisation étaient prévues par les clauses des traités et Don Jaime 1er a dû avoir son mot à dire sur la nomination du chef et de ses principaux lieutenants.

Comme, d’après Léon l’Africain, la kasbah de la milice s’élevait au quartier dit « Rabih en Nçara » et que ce quartier se situe à l’est du palais de Fès-Jdid, on suppose qu’il y aurait eu là une première église chrétienne qui aurait été plus ou moins abandonnée au départ de la majorité des miliciens en 1390. Au XVIème siècle, cette construction serait devenue l’Arsenal, puis la Monnaie.

Certains auteurs (Bressolette, Delarozière entre autres) ont identifié cet arsenal, le Daraçana* décrit par Marmol au XVIIe siècle, avec le Dar Baroud (c’est à dire la Maison de la poudre, la Poudrerie), qui sera détruit vers 1940, pour y construire l’école de filles du Derb Moulay Ali Chérif, mais en conservant une galerie témoin.

*Daraçana serait une déformation pour « dar es-salah, arsenal, musée ou mieux encore pour dar es-sina’a, fabrique d’armes.

Des noms de chefs de la milice à Fès nous sont connus par les récits d’historiens : en 1278, le galicien (ou castillan selon les sources) Garcia Martinez est capitaine de la milice chrétienne mérinide d’Abu Yusuf Yacub ; en 1290 Alfonso Perez de Guzman dit Guzman el Bueno sert Abu Yacub Yusuf ; Gonzalez Sanchez en 1308 ; Garcia ben Antol (ou ben Atol) en 1360, eut un rôle très actif dans les luttes de cour qui ont fini par installer Abu Omar, pour quelques mois seulement, sur le trône du Maroc ; Gilbert de Rovero en 1380.

Les historiens ont également évoqué les « farfanes** », c’est-à-dire la cinquantaine de familles de miliciens castillans de Fès rentrées en Castille à la fin du XIVe siècle. Une grande partie des mercenaires ou des miliciens qui servaient les sultans mérinides étaient établis en famille, avec femmes, enfants et biens sur leur terre d’adoption.

** L’origine du mot « farfan » est incertaine : mais elle peut être liée au mot arabe « farkhan » signifiant oiseau. Une hypothèse est que ce mot était communément donné aux vagabonds du Maghreb qui étaient considérés comme migrateurs comme les oiseaux. Par extension, le mot farkhan est venu se référer dans la langue vernaculaire aux salauds, aux criminels et aux parias -il n’avait pas encore ce sens au XIIIe siècle.

On retient le rôle important joué par l’élément chrétien sous le règne du Sultan mérinide Abu Al-Hasan (1331-1348) : l’une des femmes de son père Abu Saïd était chrétienne ; elle réussit à avoir une grande influence sur le souverain, et parvient à faire placer son propre frère à la tête de la milice chrétienne (il pourrait s’agir de Juan Ruiz de Mendoza qui était à cette époque commandant en chef de la milice castillane) et à faire choisir son fils Abu Ali, comme héritier présomptif au détriment de son frère aîné Abu al-Hasan. Envoyé par son père à Fès, Abu Ali s’y fit proclamer sultan, puis il vint assiéger son père à Taza. Mais il tomba malade et fut abandonné par la milice chrétienne commandée par le frère de sa mère et Abu al-Hasan fut nommé prince héritier.

C’est plus tard, en 1390, que le gros de la milice revient à Séville. Un reste en a-t-il subsisté jusqu’au XVème siècle ? … Nous n’en savons rien, écrit le Père Henry Koehler.

La présence de ces miliciens chrétiens, libres et non esclaves, est intéressante à constater, parce qu’elle montre la confiance des sultans à l’égard des soldats chrétiens. Ibn Khaldoun explique pourquoi les souverains musulmans entretenaient une milice chrétienne : alors que les cavaliers arabes et berbères voltigeaient dans la bataille, à la manière des Mamelouks aux Pyramides, la milice chrétienne, formée en carré, offrait la ressource d’une force stable, bataillon immobile autour du souverain, îlot de résistance au milieu des vagues d’assaut successives. Cette milice existait déjà sous les Almoravides. Ces soldats chrétiens, possédaient la confiance des sultans pour leur courage, leur habileté au combat et leur loyauté.

De leur côté, les Chrétiens considéraient qu’ils pouvaient s’enrichir chez les Musulmans, sans trahir leur condition chrétienne. Il semble aussi qu’ils n’envisageaient qu’un séjour provisoire au Maroc : théoriquement, leur but était toujours de rentrer en Castille, de pouvoir jouir de leurs richesses en terre chrétienne et de servir à nouveau leur seigneur naturel, le roi de Castille … à condition d’être toujours vivants !

Ainsi les « farfanes » castillans qui habitaient à Fès à la fin du XIVe siècle, auraient envoyé un messager, au roi de Castille, pour qu’il réclame leur retour au roi du Maroc, et qu’il leur permette de s’installer à Séville ; il y eut effectivement des négociations à ce sujet entre les deux souverains, et le roi de Castille a demandé au Sultan d’autoriser leur départ, qui eut lieu en 1390 pour une cinquantaine de familles. Ces « farfanes » se sont établis à Séville et à Jerez de la Fontera. (Roser Salicru i Lluch dans Mercenaires castillans au Maroc au début du XVe siècle)

Les chroniqueurs castillans donnent peu d’informations au sujet de la vie et des activités de ces « farfanes » au Maroc, ni sur les raisons les ayant poussés à rentrer en Espagne à ce moment-là. Ils ne rejettent pas la possibilité d’un lien entre ce départ et la probable implication des « farfanes » dans les luttes dynastiques, puisqu’ils étaient restés à Fès depuis des années et qu’ils étaient bien intégrés dans l’entourage de la cour. (Roser Salicru i Lluch)

Ils émettent également l’hypothèse que cette émigration massive pouvait se rapporter à la situation de décadence et de désagrégation que vivait le Maghreb pendant la deuxième moitié du XIVe siècle, aggravée encore vers la fin du siècle. La suppression du sultan Abu Inan par son vizir, qui le fit étouffer sous des couvertures, fut la première atteinte subie par la dynastie mérinide, atteinte dont elle ne se relèvera pas. La mort d’Abu Inan (1358) est le commencement d’une longue période de décadence. Pendant un siècle, tous les sultans, sauf un qui mourut de maladie après six ans de règne, seront un instrument docile entre les mains des vizirs, véritables maires du palais. De 1358 à 1398 treize « marionnettes » se succéderont sur le trône. À cet accaparement du pouvoir par les ministres se joindront bientôt les rivalités des compétiteurs, envenimées par les intrigues andalouses.

Au point de vue religieux ils devaient être tout autre chose que des paroissiens tranquilles ! Les miliciens, en particulier ceux qui n’étaient pas venus en famille, sont turbulents, il ont des consciences de soudards et leurs chefs enclins à la révolte sont ordinairement choisis par les sultans ou les vizirs pour exécuter les crimes politiques, qui ont été souvent un moyen de prendre ou de retenir le pouvoir autour du trône mérinide. Ces miliciens chrétiens étaient réputés de mœurs faciles et le Père Koehler cite qu’en 1388 Gilbert de Tortosa arrive à Fès avec 50 hommes et … 10 courtisanes !

Il n’est donc pas étonnant que l’histoire religieuse ne fasse mention ni de chapelains attachés à ces troupes sauf pour Marrakech, ni d’églises ou de chapelles pour leur service religieux. Est-ce à dire qu’aucun prêtre ne soit venu à Fès durant cette période ? Certainement pas à titre habituel mais probablement de façon passagère.

Les troubles politiques mettaient du reste la conscience de ses mercenaires à rude épreuve. Entre 1246 et 1260, sous l’épiscopat de Lope, évêque de Marrakech,  l’arrivée des premiers Mérinides et leurs succès sur les Almohades mirent aux prises le Sultan du sud et ses compétiteurs du Nord et par conséquent les milices chrétiennes de l’un et l’autre parti. L’évêque Lope, désolé de ce conflit qui engageait les chrétiens, offrit sa médiation au Sultan et envoya trois franciscains pour obtenir une trêve.

Ceux-ci partirent avec quelques marocains d’escorte. Mais, ayant eu vent de l’ambassade, certains des révoltés se préparèrent à lui couper la route. Ici l’histoire devient légendaire : comme ils allaient s’approchant de l’endroit critique, les religieux virent un lion énorme sortir des fourrés ; l’escorte s’enfuit ; les religieux effrayés jetèrent au fauve leurs provisions de route. La bête accepta de bonne grâce le casse-croute et se mit à les suivre à la façon d’un aimable caniche. On arrivait à l’embuscade… les ennemis parurent en nombre, mais le lion bondit, crinière hérissée, crocs en avant ; à son rugissement, ce fut la panique. L’ambassade put continuer son chemin, obtenir une trêve et revint, toujours sous la protection du lion mystérieux. !

Ne serait-ce pas le fondement de la légende de Diego de Torrès selon laquelle, vers 1248, un lion, délivré d’un serpent qui l’attaquait par le castillan don Pérez, s’attacha à lui et le suivit à Fès où le sultan, ravi de voir l’envoyé de Ferdinand, roi de Castille, si bien accompagné, donnait le nom de Bab Sba– la porte du Lion – à la porte par laquelle il était rentré à la Cour.

Voir  La légende de Bab Sba – Porte du Lion

Bab Dekaken 1921 sc

Bab Sba : vue côté intérieur, côté méchouar de la Makina. On distingue  au-dessus de la voute, l’inscription en mosaïque et à travers la porte, sur la gauche au fond, la porte qui mène vers Fès-Jdid. Cliché anonyme des années 1920.

Roser Salicru i Lluch constate, comme Henry Koehler, que les données sont beaucoup plus éparses et imprécises, et presque inexistantes lorsque l’on approche du XVe siècle : si l’on peut parler des miliciens castillans au Maroc et de leurs familles au début du XVe siècle, c’est grâce aux documents contenus dans les archives royales de Barcelone.

Les miliciens qui servaient les sultans mérinides au XVe étaient, comme précédemment, soit des hommes seuls, des chevaliers avec leurs compagnons d’armes ou des mercenaires venus s’établir en famille, d’emblée ou secondairement, avec femmes et enfants et qui avaient très souvent à l’esprit de retourner dans leur pays d’origine.

Roser Salicru i Lluch dans Mercenaires castillans au Maroc au début du XVe siècle apporte des informations très intéressantes sur les familles de ces miliciens et sur leur intégration à Fès : « … Les familles ou le groupe des miliciens chrétiens, dans ce cas castillans, établis dans les sultanats maghrébins, formaient des groupes soudés et entretenaient entre eux des relations ou des liens familiaux très étroits, déjà observés parmi les farfanes, qui rentrèrent en Castille à la fin du XIXe siècle… ».

« … Indirectement, le fait que des femmes soient restées seules à Fès (il s’agit de situations où le milicien, chef de famille était parti seul de Fès, sa femme restée là, en attendant de pouvoir le rejoindre avec tous ses biens, vêtements et argent ou dans les cas de décès du milicien) nous indique que le soutien de la communauté, ainsi que les liens avec l’ensemble des chrétiens établis là, étaient suffisamment solides pour qu’elles pussent y demeurer sans leurs maris ».

Il semble d’ailleurs que cette cohabitation des Chrétiens parmi les Musulmans se soit faite au Maroc comme en Espagne, dans un véritable esprit de tolérance réciproque, si l’on entend le mot de tolérance au sens large ; à part les temps de crises aiguës, crises toujours politiques, c’est le compromis qui règle les relations : on vit en commun la vie extérieure et chacun se réserve sa vie intérieure et religieuse, en évitant tout regard indiscret dans la vie intérieure du voisin.

Des différentes données collectées dans la quinzaine de documents du règne de Ferdinand Ier se rapportant à la milice ou aux mercenaires castillans au Maroc et à leurs familles, l’auteure évalue à une cinquantaine les chrétiens, liés à la milice mérinide au début du XVe siècle : «  Par conséquent, aux quatorze femmes déjà signalées, nous pouvons ajouter les dix-sept hommes dont nous connaissons les noms – dont quelques-uns avec leurs « enfants et familles » – et les vingt hommes armés de la compagnie de Vaz de Crunya. »

 

Il n’y eut, du reste, pas que des milices chrétiennes : au XIIIe et XIVe siècle un « jound » d’archers syriens avait sa kasbah à Bab el Amer et leurs services dans la garde des monarques sont mentionnés dans l’histoire des guerres de cette époque.

Léon l’Africain avait décrit cette caserne des archers syriens située au sud de la ville, quand il évoque la construction de Fès-Jdid selon le plan Sultan Abu Yusuf Yaqub : « La tierce partie fut ordonnée pour les logis des gardes du corps de Sa Majesté ; cette garde était d’une certaine génération orientale qui avait bonne provision (bonne solde) et portait des arcs pour ses armes, à cause que de ce temps-là les Africains n’avaient encore l’usage d’arbalètes».

Sous la pression de l’opinion publique, cette milice, qui coûtait fort cher au souverain, fut dissoute vers 1325. Libéré de ces mercenaires, le quartier abrita désormais la population juive, installée auparavant en ville ancienne dans le quartier qui a conservé le nom de Fondouk el Youdi. Appelé au début Himç ou Homs, du nom d’une ville syrienne, le quartier reçut le nom de Mellah après l’installation progressive de la population juive, entre 1350 et 1450, selon les auteurs.

À la fin du XIVe siècle les milices étrangères étaient beaucoup moins nombreuses à Fès-Jdid.

 

Je reviendrai dans un autre article sur la présence d’un nombre important de captifs et d’esclaves chrétiens à Fès , « au temps où la casbah des Cherarda était une prison et l’aumônerie franciscaine ».

002 Remparts

Les remparts de la casbah des Cherardas

Voir aussi Au temps où la kasbah des Cherarda était une prison et l’aumônerie franciscaine.