Image à la une : élèves de l’école professionnelle musulmane de Sefrou vers 1925/1930. Pierre Cauneille est au dernier rang, 5ème à partir de la droite.

Il y a quelques jours un ami me racontait que le 25 ou 26 août 1944, il avait appris la libération de Paris, alors qu’il était à Bahlil chez des amis. Ils partent à Sefrou retrouver les Cauneille pour partager avec eux la nouvelle de la fin de l’occupation de la capitale française et ils mettent le drapeau tricolore à la fenêtre. Il ignorait que, dix ans plus tard, j’avais habité Dar en-Nahal, – la Maison des abeilles – de M. et Mme Cauneille. Cette anecdote m’a donné l’idée de mettre sur mon blog un article que j’ai déjà publié il y a plusieurs années sur un autre site, à propos de Pierre Cauneille qui fut pendant près de 20 ans le directeur de l’École professionnelle musulmane de Sefrou.

Pierre Cauneille, est né à Espéraza, dans la haute vallée de l’Aude, en 1880. À 17 ans il « monte » à Paris pour travailler à la Recette principale des Postes mais Espéraza lui manque et il revient chercher un emploi dans l’industrie chapelière (Espéraza était une des capitales mondiales du chapeau de feutre ….. mais M. Cauneille ne portait que le béret basque !).

Il n’y reste pas longtemps car il part faire son service militaire et est incorporé à Rochefort au 3ème R.I.C. (régiment d’infanterie coloniale). Après son service militaire  Pierre Cauneille va voyager : il passe deux ans, à parcourir la France avec des séjours en Angleterre, en Espagne, en Algérie, pour finalement se fixer à partir de 1906 en Tunisie où il débute dans l’enseignement : Ferryville, Gabès, Sfax, les îles Kerkennah, Tunis.

Il est mobilisé en août 1914 au 258ème R.I. et reste 20 mois au front. Il est blessé en septembre 1914 et  fait prisonnier en mars 1916. Il s’évade, se fait reprendre, et est envoyé dans des camps disciplinaires jusqu’à la fin de la guerre.

Démobilisé il commence sa carrière au Maroc, d’abord à Mogador, en 1919, à l’école européenne, puis à Sefrou à partir de 1920, comme directeur de l’école d’apprentissage musulmane qui prendra ensuite le nom d’École professionnelle musulmane.

En effet, en 1919, M. Brunot, directeur de l’Enseignement musulman, à l’occasion d’une tournée de prise de contact avec les établissements relevant du service nouvellement créé de l’Enseignement des musulmans, rencontre M. Cauneille à Mogador. Pierre Cauneille dirige alors une école française confortablement installée, mais il demande à M. Brunot à rejoindre l’enseignement musulman, faisant état de son excellente connaissance de l’arabe (il rédigera plus tard un dictionnaire français-arabe) et de son expérience tunisienne. L’aspect professionnel de cet enseignement donné aux jeunes marocains lui plait.

Ce genre de demande n’était pas très fréquent et quelques mois plus tard, Brunot propose à Cauneille le choix entre une direction à Rabat d’une école de quatre classes ou la petite école de Sefrou, avec ses deux classes. C’est Sefrou qu’il choisit, à une époque « héroïque » : en 1920 pour venir à Sefrou il fallait chevaucher presque une demi-journée depuis Fès ou utiliser des voitures hippomobiles dignes des chariots des western. La ville n’était pas très sûre et les portes de la médina fermaient à la tombée du jour et la ville vivait repliée sur elle-même jusqu’au lendemain. Les pillards venaient enlever les troupeaux jusque sous les murs de la ville.

À cette date, l’école est installée dans un local misérable, une salle de classe dans une pauvre et triste chambrette à côté de la mahakma (tribunal) du Pacha et deux autres salles dans un ancien fondouk qui est envahi tous les jeudis et dimanches par de nombreuses bêtes de somme venues à Sefrou à l’occasion du marché ; les élèves de chacune des deux classes peuvent suivre l’enseignement de leurs voisins par-dessus ou à travers les murs de séparation.

Pour Pierre Cauneille, l’important est de créer une école, de la faire grandir et de préparer les élèves à la vie active en leur donnant les moyens d’affronter les difficultés qu’ils rencontreront certainement. Petit à petit l’installation se perfectionne et une dizaine d’années après, l’école a trois classes spacieuses et bien éclairées et un atelier. La construction de nouveaux locaux démarre vers 1930 ce qui permettra d’abandonner les anciens bâtiments.

Il débute avec un adjoint français et un maître marocain : M. Kébir Djebbar arrive en 1921 et part en même temps que M. Cauneille. Les élèves affluent et rapidement d’une cinquantaine ils passent à près de 90 inscrits (en 1937 à son départ ils sont plus de 250). L’école de Sefrou sera un modèle souvent cité aux nouveaux enseignants des écoles franco-musulmanes.

Sefrou est un pays de jardins et on y travaille le bois de cèdre. Pierre Cauneille choisit d’emblée une orientation pratique et utilitaire pour son école : il institue une section d’agriculture et de jardinage et une autre de menuiserie dont il s’occupe personnellement avant d’avoir en 1924 un maître ouvrier menuisier (M. Noé) et en 1930, un chef de pratique agricole (M. Desommes). Il ne néglige pas pour autant la formation générale (français, arabe, calcul, histoire et géographie du Maroc et de la France, dessin, etc.) et de cette « école « Cauneille » sont sortis des ouvriers, des jardiniers mais aussi des commerçants, des secrétaires et des instituteurs.

Un enseignement agricole pratique est donné tous les jours aux élèves qui doivent travailler deux heures dans les deux jardins de l’école d’une superficie de plus d’un hectare, entièrement mis en valeur par leur travail ; ils ont planté plus de cinq cents pieds de vigne et de nombreux arbres fruitiers.

L’atelier de menuiserie forme des apprentis qui exécutent des outils agricoles, apprennent à les réparer ou réalisent des petits meubles.

D’autres élèves sont en charge d’élevages divers (volailles, lapins) immédiatement rentables. La région de Sefrou possédant près d’un millier de mûriers adultes, un élevage de vers à soie est entrepris : une classe est transformée en magnanerie, les claies sont fournies par l’atelier de menuiserie de l’école. Après quelques essais infructueux à cause des maladies qui attaquaient les vers à soie en fin d’élevage, les jeunes apprentis sériciculteurs ont pu vendre, en 1925, leur production. Cet élevage, un temps interrompu sera repris pendant la guerre de 39-45 pour fournir aux chirurgiens des hôpitaux du Maroc, les « crins de Florence ».

Les travaux pratiques en menuiserie et au jardin de l’école sont sources de revenus pour la Mutuelle scolaire créée par Pierre Cauneille ; ces bénéfices, ajoutés aux subventions et dons reçus, permettent d’acheter pour les élèves livres, vêtements, jouets et parfois de donner une somme d’argent à une famille dans le besoin. C’est aussi une façon de leur montrer « que le travail paye » et renforcer ainsi leur intérêt pour les cours et le goût pour le travail bien fait.

En 1922, Pierre Cauneille avait ajouté une « msid » coranique, avec un fquih, pour l’enseignement du Coran aux élèves. Rapidement la réputation de l’école s’étend, les parents d’élèves sont satisfaits de cet enseignement immédiatement utilisable, les demandes d’inscription affluent et M. Cauneille a, toute sa vie, refusé de nouveaux élèves qui dans beaucoup d’autres écoles étaient difficiles à attirer.

Grâce à sa réputation, à son influence et à la confiance que les Sefriouis lui accordent, il peut ouvrir, à la fin des années 20, avec l’aide de sa femme Marguerite, une école de fillettes, au début simple atelier de broderies et de tapis. Une trentaine d’élèves (elles sont 115 en 1937)  fréquentent cette école un peu mystérieuse où les visiteurs hommes ne sont pas admis. En 1930, puis en 1936, deux institutrices d’enseignement général rejoignent Mme Cauneille, ainsi qu’une « maalema » qui s’occupe de la partie technique. (Mme Cauneille continuera à diriger l’école de filles, après le départ en retraite de son mari, jusqu’au début des années 1950).

sefrou atelier broderie 1 (1)

L’atelier de broderies de l’école des fillettes, vers 1930. Debout à gauche, Mme Cauneille

Ces deux écoles sont un succès : les élèves-jardiniers sont recherchés par les exploitations privées et les administrations. Les élèves qui retournent dans leur famille sont capables de cultiver efficacement leur lopin de terre et d’effectuer les petites réparations sur leurs outils. Les menuisiers constituent une belle équipe d’artisans et n’ont aucun mal à trouver du travail à Sefrou.

Les fillettes envoient et vendent leurs travaux de broderies et les tapis de Sefrou dans des expositions au Maroc et en France. En 1950, Si Bekkaï, pacha de Sefrou écrit : « que Mme Cauneille me permette de la citer en exemple. En effet, Mme Cauneille fait des tapis qui ont beaucoup de succès au Maroc et même à l’étranger. Les métiers qu’elle utilise sont du même modèle que tous les autres métiers utilisés jusqu’à ce jour, mais simplement plus nets et plus variés en dimensions. Quelques uns comportent des rouleaux en métal. Les matières premières qu’elle utilise sont de première qualité. Sa laine est très recherchée et quand elle ne la trouve pas au Maroc, elle n’hésite pas à la faire venir de France et même d’Australie. En plus des deux premiers facteurs, il y a l’apport d’un soin méticuleux dans l’exécution du travail et voilà tout le secret pour relever notre moribond qu’est l’artisanat marocain ». (Historique de Sefrou, conférence faite aux « Amis de Fès » le 30 avril 1950)

Encore aujourd’hui on rencontre de vieux sefriouis qui parlent avec émotion et affection de M. et Mme Cauneille, même s’ils ne les ont pas personnellement connus, ils savent qu’ils ont formé une bonne moitié des élèves de Sefrou et qu’ils ont marqué l’histoire de la ville.

Pierre Cauneille, directeur des écoles musulmanes de garçons et de fillettes, prend sa retraite en juin 1937, après 17 ans de présence à Sefrou. Il reprend du service comme directeur de l’école franco-musulmane pendant quelques mois, au moment de la guerre de 39-45 quand son successeur, M. Thoraval, est mobilisé.

Dar En-Nahal (1)

Plaque en façade de Dar en-Nahal, photographie de 2004

M. Cauneille a passé 20 ans de retraite à Sefrou, dans sa maison de Dar en-Nahal, au milieu d’oliviers centenaires, d’un magnifique verger d’orangers, de citronniers et de mandariniers … mais pas de cerisiers ! Les allées étaient couvertes de longues treilles d’où pendaient des grappes de délicieux raisins. Mme Cauneille entretenaient avec soin des plates-bandes et des carrés de fleurs qui servaient de nourriture aux abeilles du rucher installé au fond du jardin, à côté du poulailler et d’un lopin de terre réservé à la culture de fraises et d’asperges.

À gauche M. Cauneille (1955), à droite Mme Cauneille (à g.) avec sa nièce (1955) dans le jardin de Dar en-Nahal.

Aujourd’hui il ne reste que la maison, le jardin a été loti : clin d’œil, peut-être, en souvenir des anciens instituteurs une partie est occupée par une école maternelle et le reste du terrain par quelques maisons voisines de la Mosquée Habouna.

Enfant, en 1953, j’ai habité, avec mes parents, ma sœur et mon frère à Dar En Nahal. Nous étions au rez-de-chaussée et les Cauneille habitaient l’étage ; dans le grenier  au-dessus  se trouvait un pigeonnier que l’on pouvait exceptionnellement aller visiter en grimpant sur une échelle à partir du premier étage. À l’époque il n’ y avait aucun nid de cigognes sur les cheminées.

M. et Mme Cauneille n’avaient pas d’enfants et nous étions un peu pour eux leurs petits-enfants. Nous accompagnions M. Cauneille à son jardin, à la sortie de Sefrou, sur la route d’El-Menzel, un peu avant le marabout de Sidi Boumediene, c’était l’occasion de « leçons de choses » sur les cultures maraîchères et il nous initiait également aux subtilités de la répartition de l’eau et de sa gestion programmée.

Chaque propriétaire de jardins dispose d’une part d’eau dans la seguia qui parcourt les jardins. La gestion de la seguia est faite de manière collective et chacun a droit à « un tour d’eau » dont la distribution se fait par rotation dans le temps. En effet, à l’heure fixée par le responsable qui gère le changement de tour, le jardinier doit venir, avec sa bêche, dévier le cours de la seguia en formant une sorte de diguette en terre, herbes et brindilles : il interrompt ainsi le cours de l’eau qu’il détourne vers sa parcelle pour la durée de son « tour d’eau ». À l’issue, il doit rétablir le cours normal de la seguia en bouchant, de la même manière, l’ouverture qu’il avait faite vers son jardin pour permettre à un autre jardinier de bénéficier de l’irrigation. Ces changements de tour sont parfois l’objet de conflits : certains « oublient » de venir fermer l’irrigation de leur parcelle, d’autres anticipent leur « tour d’eau » si l’horaire attribué est  trop contraignant (la nuit par exemple), le gestionnaire de l’eau, désigné et reconnu par tous, rétablit les règles. Mais le plus souvent tout se passe sans problème et les différents bénéficiaires s’arrangent pour gérer au mieux le « tour d’eau » en fonction de leurs besoins du moment ou de leur disponibilité. Pour nous enfants, la construction des diguettes était un moment privilégié, apprécié … et disputé, mais vite arbitré par M. Cauneille !

Au retour du jardin extérieur, si l’occasion se présentait, nous ramassions sur le chemin des bouses de vache presque sèches que l’on finissait de sécher sur la terrasse du garage et qui servaient de combustible pour l’enfumoir à soufflet utilisé pour enfumer les abeilles avant l’inspection des ruches ou la récolte de miel.

Nous avions le droit d’accompagner M. Cauneille, mais un seul enfant à la fois, pour aller collecter le miel. Nous étions équipés comme de vrais apprentis apiculteurs : masque, gants, élastiques aux poignets et aux chevilles pour éviter que les abeilles ne pénètrent le long de nos bras et de nos jambes. M. Cauneille en véritable apiculteur intervenait à mains nues et sans masque. Il nous expliquait même que les abeilles étaient inoffensives en prenant une abeille sur un doigt et en la mettant dans sa bouche. Cela ne marchait pas à tous les coups !

L’ami dont je citais la visite à Sefrou en août 1944 avait lui aussi un souvenir des abeilles de Dar en-Nahal : « Je me souviens du rucher. On était allé s’y promener. M.Cauneille disait : « Je peux m’y promener sans gants et sans masque, mes abeilles me connaissent et ne me piquent pas ». Or ce jour-là, l’une d’elle le piqua au doigt. Il dit alors, non sans humour : « Celle-là était nouvelle, elle ne me connaissait pas ! »

En général, nous ne regrettions pas notre masque et nos gants dans ces moments où les abeilles, devenues nerveuses, tournoyaient autour de nous et nous suivaient (nous disions plutôt nous poursuivaient !) lorsque nous transportions les cadres  emmiéllés dans la brouette. Et j’ai le souvenir de quelques abandons de brouette en chemin quand des abeilles avaient réussi à s’introduire dans nos vêtements ou sous le masque mal fixé. À sept ou huit ans nous n’avions pas toujours la sérénité d’un vieil apiculteur !

Une fois les cadres récupérés, nous allions dans un local réservé à l’extraction du miel. Nous assistions à l’ouverture des alvéoles avec le couteau à désoperculer, nous avions alors le droit de tourner la manivelle de la centrifugeuse …. avant de repartir avec notre petit pot de miel si nous avions bien « travaillé », c’est à dire, en général, ne pas avoir oublié de bien fermer la porte pour éviter que les abeilles ne viennent récupérer leur bien.

Pierre Cauneille était aussi un excellent conteur et nous montions, rituellement, tous les soirs, écouter, pendant une demi-heure avant le repas, installés sur des coussins marocains dans un petit salon, les histoires qu’il inventait ; nous attendions avec impatience le lendemain soir pour avoir la suite. Les histoires étaient évolutives et se poursuivaient pendant des semaines. Les seules pauses étaient les absences de l’un ou des autres.

M. Cauneille que nous appelions affectueusement « Monsieur le Loup », car le loup était souvent le personnage central de ses histoires, avait une infinie patience avec les enfants que nous étions (entre 4 et 8 ans) : il prenait le temps de répondre à toutes nos questions, n’hésitait pas à rechercher dans sa bibliothèque des livres « d’images » pour illustrer ses explications et c’est avec beaucoup de plaisir que nous allions vers lui quand il était dans le jardin de la maison ; il avait toujours une anecdote à nous raconter : à propos du rôle des abeilles, de la récupération des essaims, des poules … et même des voleurs de poules qui parfois s’aventuraient dans le poulailler ! des plantes et de leur utilisation dans la médecine traditionnelle. Lorsque nous avions de la toux, notre père nous soignait avec un « médicament Cauneille » : il nous donnait le sirop obtenu par la scarification des raquettes des figuiers de Barbarie (appelé au Maroc Karmous nasrani : figuiers des chrétiens … à chacun ses barbares !) et recueilli, après suintement de quelques heures dans un large plat. Thérapeutique efficace dans mes souvenirs. À essayer dans la toux liée au Coronavirus !!!

Mme Cauneille était moins chaleureuse, gentille mais facilement directive, presque sévère et attachée aux principes : nous avions l’impression avec elle d’être davantage avec une institutrice qu’avec une grand-mère !

M. et Mme Cauneille étaient très investis dans les activités socio-culturelles de Sefrou : comité d’organisation de la Fête des cerises, bureau du Tennis-Club, société de bienfaisance, organisation de sorties touristiques autour de Sefrou, accueil de conférenciers …

À 75 ans, Pierre Cauneille avait préparé en 1955, avec mon père et des amis, une expédition pour traverser le Sahara avec deux voitures. Le contexte politique les a amené à renoncer à leur projet.

Les Cauneille ont quitté Sefrou et le Maroc définitivement en 1957 pour s’établir à Perpignan.

Façade principale (1)

Dar en-Nahal, façade avant, en 2004

Façade arrière (1)

Dar en-Nahal, façade arrière, en 2004. Tout le jardin (plus de 5 000 m2) a été loti au ras de la maison : le mur n’existait pas. Derrière le palmier, au rdc le perron de « notre » cuisine, à l’étage l’appartement des Cauneille, avec au-dessus, à gauche du palmier, l’ouverture qui permettait d’aller dans le pigeonnier.