Image à la une : École de broderies indigènes de Sefrou. Cliché de 1929. Service photographique de la Résidence générale.

Dès l’établissement du protectorat français, le Service de l’enseignement se préoccupe de la question de l’enseignement des filles musulmanes. Si les Marocains acceptent assez volontiers, après cependant quelques hésitations, d’envoyer leurs garçons dans les écoles franco-musulmanes, ils se montrent beaucoup plus réticents à scolariser leurs filles dans les écoles françaises.

Avant l’établissement du protectorat l’enseignement des filles musulmanes était pour ainsi dire inexistant au Maroc même si l’on rencontrait dans les familles de notables  des femmes instruites. Les familles très riches faisaient venir chez elle une fqiha qui apprenait aux fillettes, à domicile, quelques versets du Coran soigneusement choisis. Il existait également quelques ateliers où les fillettes venaient apprendre les diverses broderies indigènes et l’art de tisser les tapis. Ces ateliers n’avaient pas toujours une bonne réputation et les élèves apprenties y travaillaient souvent dans de mauvaises conditions d’hygiène.

Comment attirer les jeunes filles à l’école ?

On prend modèle sur les quelques ateliers féminins privés qui existaient – broderie et tissage – en améliorant leur condition et les méthodes de travail. Après une enquête, aux résultats favorables, dans le milieu féminin de la ville de Salé, le choix du Service de l’enseignement se fixe sur une vieille maitresse-ouvrière qui, après quelques conseils pédagogiques, accepte de prendre la direction en 1914 à Salé du premier atelier officiel de broderie recevant les filles de notables. Sur le même modèle, en 1916 un atelier de tapis pour filles pauvres est ouvert également à Salé.

En 1914, une tentative de créer à Fès une école de filles est faite ; une institutrice française célibataire et vivant avec sa vieille mère veuve, installée dans une belle maison ouvrant sur jardin en médina, essaya de séduire mères et fillettes de la bourgeoisie fasie en proposant aux enfants  des petits travaux de broderies et de couture, qui pourraient être complétés par une initiation au français et à l’arabe classique si elles le souhaitaient. L’expérience fut globalement un échec, seules quelques fillettes fréquentèrent de façon irrégulière cette « école ».

Une autre tentative en 1918, destinée aux fillettes de Fès-Jdid, de milieu social plus modeste, n’eût pas plus de succès. Un nouvel essai en 1923/24, en médina, avec le soutien du directeur du Collège musulman Moulay-Idriss échoua : les conseillers municipaux du Mejless el Baladi rejetèrent le projet considérant qu’un tel enseignement serait contraire aux traditions et aux prescriptions de l’Islam. Fès dût attendre 1926 pour avoir une école de filles, et même deux, puisqu’une école ouvre en médina et, quelques mois après, une deuxième est ouverte à Fès-Jdid. Il faut à Fès, savoir laisser du temps au temps !

Quelques mois après, vers 1927/1928, à Sefrou,  grâce à la bonne réputation de Pierre Cauneille, à la réussite de son école professionnelle de garçons et à la confiance que lui accordent les Sefriouis (Pierre Cauneille, directeur de l’école professionnelle musulmane de Sefrou ) une école de filles musulmanes est créée. Avec sa femme Marguerite Cauneille, ils ouvrent ce qui n’est qu’au départ qu’un simple atelier de broderies et de tapis.

Les conditions sont favorables : Mme Cauneille peut mettre en avant le succès de l’école de garçons ; elle connaît fort bien l’arabe et en particulier le langage féminin avec toutes ses formules de politesse, les traditions musulmanes, la psychologie des femmes de Sefrou où elle vit depuis plusieurs années et sait leur inspirer confiance. Elle a rencontré dans diverses occasions les mères de ses futures élèves, et une relation bienveillante a pu s’établir. Les Cauneille ont aussi d’excellents contacts avec les autorités locales et les notables marocains, ce qui constitue un réel appui pour mettre en place une école de filles. Les parents consentent peu à peu à confier leurs filles à « l’école des Français ». En plus dans le cas de Sefrou le bâtiment n’avait rien d’un bâtiment scolaire : la première école de fillettes était située dans une maison arabe avec un grand jardin, derrière les remparts près de Bab Beni Medreck ; je me souviens d’avoir accompagné Mme Cauneille dans cette école désaffectée, au début des années 1950.

Pour attirer les fillettes marocaines dans les établissements scolaires, on les aménage, au départ, en école d’apprentissage : les filles apprennent la broderie, la couture et le tissage des tapis et peu à peu la production artistique occupe le premier plan et l’éducation des enfants est négligée.

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École de broderies indigènes de Mazagan. Cliché du service photographique de la Résidence générale. 1929. En 1928 il existe une dizaine de ces écoles officielles de filles.

Ce sont surtout des fillettes issues des familles pauvres qui étaient attirées et retenues à l’école par les primes d’assiduité accordées et les repas à la cantine. Mais la cantine n’est pas que le repas, c’est aussi éviter des trajets à midi pour des fillettes qui peuvent venir de loin. Les enfants de ces écoles professionnelles viennent  avec le plein accord de leurs parents, la fréquentation est très bonne et les fillettes ne s’absentent que pour des raisons sérieuses,  elles sont en classe avec plaisir et leur travail donne de très bons résultats. Les écoles sont fermées le vendredi.

Pourquoi les choix de la broderie et du tissage de tapis ?

La broderie est un art citadin pratiqué surtout par les filles de bonne famille. Elles apprennent au domicile avec une maitresse-brodeuse et payent pour cette apprentissage même si la maitresse d’atelier tient compte de la situation de fortune de la famille pour fixer le montant de sa rétribution. La maitresse d’atelier a aussi un rôle éducatif pour la fillette et pour les parents le but n’est pas tant de former des artistes que de donner à leur fille une technique qui fait partie du programme d’éducation d’une jeune fille bien élevée.

Au fil des années ces maîtresses-brodeuses vont obtenir de très bons résultats dans la rénovation des broderies marocaines. Véritables conservatoires des arts « mineurs » féminins, elles exercent une influence importante dans le maintien d’une tradition de qualité grâce à la présence de femmes remarquables par leur talent et leur désintéressement. Les écoles de filles remettent en honneur les traditions esthétiques et les belles techniques des premiers temps de la broderie : elles font reprendre aux jeunes filles le goût et le sens exact de leur art. Les excellentes maitresses-brodeuses des écoles de broderie, participent au renouveau, à l’imitation des relieurs de Fès, d’un art qui pourrait disparaître si l’on n’y prend garde.

L’apprentissage du tissage de tapis est le deuxième volet de l’enseignement dit « moderne » des filles musulmanes. Fidèle à sa politique le Service de l’enseignement, avec d’ailleurs la bénédiction des notables, ne souhaite pas scolariser ensemble les enfants de notables et ceux du peuple.

Les filles de notables et les filles pauvres ne font pas le même travail ; aux premières les maitresses apprennent la broderie et la dentelle, activités manuelles classiques des femmes des familles aisées surtout avant leur mariage. Broder est une distraction, pas une activité génératrice de revenus.

Aux filles pauvres on apprend le tissage de tapis, travail fatigant et méprisé. Pour ces filles, c’est un moyen d’améliorer leur condition économique et d’augmenter leur valeur matrimoniale. En général elles se marient et peuvent travailler à domicile : les buts sont atteints … ce qui n’est pas si mal. Souvent l’école fournit des commandes aux anciennes élèves ou leur permet de vendre leur production à des prix avantageux.

Comme pour la broderie, la Direction de l’enseignement a cherché à donner au tissage des tapis un caractère artistique et à faire collaborer les ateliers de tapis des écoles de filles à l’œuvre de rénovation des Arts indigènes entreprise par le Protectorat. Au lieu d’exécuter machinalement les mêmes modèles, les filles seront capables par l’apprentissage du dessin et une formation technique renforcée d’innover … et de travailler plus rapidement.

Dans ces ateliers les maitresses-ouvrières françaises et marocaines enseignent le tissage des tapis, la broderie et les dentelles, sous la surveillance de la directrice. Il faut noter en passant que ces maîtresses-ouvrières sont plus nombreuses dans les écoles où l’on enseigne de préférence le tissage des tapis, cette technique exigeant plus de personnel que celle des broderies : on ne peut en effet placer plus de quatre fillettes par métier et le tissage des tapis nécessite une surveillance constante.

En 1934, à Sefrou soixante et onze élèves sont scolarisées,  il y a une institutrice française, une maitresse-ouvrière  française, une maitresse- ouvrière marocaine. L’enseignement du français ne tient qu’une petite place. Le tissage de tapis et la technique de la broderie alouj sont les principaux enseignements.

En étudiant l’histoire de la création et de l’orientation des écoles de filles musulmanes, jusque dans les années 1940, on remarque qu’elles ont poursuivi au fil des années des buts différents : d’écoles d’apprentissage d’arts indigènes au début, elles sont devenues des écoles ménagères, et tendent à devenir des écoles d’enseignement pratique où une certaine place est faite à la culture générale ; cette diversité d’orientation correspond à une diversité des besoins des populations concernées.

La majorité des parents souhaitait que les filles soient éduquées, non pas en vue du développement des arts indigènes, mais en en vue de l’existence qui serait la leur dans la maison d’un époux : c’était donc l’enseignement ménager qui était réclamé avec une éducation morale, conforme aux prescriptions religieuses. Parmi les enseignements recherchés : les soins d’hygiène et de puériculture, dans un pays et à une époque où la mortalité infantile est importante.

Cette nouvelle demande transforme l’orientation initiale de la scolarisation des filles musulmanes. Elles apprendront la couture, à confectionner des pièces de lingerie simple, à relever un patron, raccommoder le linge ;  à faire la cuisine et la pâtisserie. Il faut leur donner le gout de l’ordre et de la propreté,  leur montrer comment tenir une maison (balayage, lavage,  destruction des parasites) et éveiller les qualités de prévoyance et d’économie. Cet enseignement ménager est le plus souvent donné en arabe.

En plus de cet enseignement de base les familles de notables souhaitent une initiation au français, l’apprentissage de la broderie, de manière accessoire simplement pour permettre à leurs filles de confectionner coussins et tentures qui font partie de leur trousseau ; elles dédaignent le tissage des tapis qu’elles laissent aux gens du peuple qui prisent davantage les métiers qu’on peut effectuer à la maison et qui rapportent quelque argent.

Dans la plupart des écoles on enseigne aux fillettes le Coran.

Beaucoup d’élèves conserveront un contact avec l’école pour le plaisir de retrouver leurs enseignantes qui peuvent continuer à les conseiller ; l’école peut aussi  aider les anciennes élèves des milieux modestes en leur fournissant des commandes, les matières premières pour les ouvrages qu’elles réalisent à leur domicile et en trouvant ensuite des débouchés pour leur production.

La scolarisation des filles musulmanes se développe peu à peu, mais sera cependant toujours « à la traine » par rapport à celle des garçons, les structures sociales traditionalistes restant réticentes quant à la fréquentation de l’école par les filles, plus particulièrement en milieu rural où le mariage précoce qui était la règle et les tâches domestiques qui lui étaient promises ne nécessitaient pas de savoir raisonner juste, de penser par soi-même ou de cultiver son esprit.

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Atelier de tapis de l’école de filles musulmanes de Sefrou. Cliché de 1929. Service photographique de la Résidence générale.