Image à la une : le douar de Sidi Harazem ; en arrière-plan la palmeraie avec le marabout. Cliché anonyme, vers 1928.

Le docteur Frédéric Weisgerber se rend à Sidi Harazem en 1902 :

Sortant de Fas El-Bali par Bab El Ftouh, nous nous dirigeons vers l’est, en longeant la base des hauteurs qui bordent la vallée du Bou-Khararb, nom que prend l’oued Fas en sortant de la ville …

1h40 : nous franchissons un petit ruisseau qui va se jeter dans le S’bou, et remontons le long de sa rive droite, vers le sud. Nous pénétrons dans une vallée étroite et aride bordée de rochers à pic.

2h00 : Sidi Harazem : le sanctuaire se dresse au centre d’un bosquet qui abrite deux sources sacrées : une pour les hommes, une pour les femmes. La première, la seule que j’ai pu voir, prend naissance dans une grotte, au sortir de laquelle elle remplit un beau bassin circulaire d’environ 5 m de diamètre. L’eau est limpide, légèrement bleuâtre une température de 30° environ (au jugé) et n’a aucun goût particulier. Une atmosphère de serre chaude et humide règne aux environs, et jointe à l’irrigation permanente, y a créé une véritable oasis dont la végétation exubérante de palmiers, de figuiers, de roseaux énormes, enguirlandés de plantes grimpantes, contraste étrangement avec la nudité des rochers voisins … Les eaux de sources se réunissent à celles du ruisseau que nous avons suivi. (Bulletin de la Société géographique, 15 mai 1902).

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La grotte où prend naissance la source qui remplit le bassin des hommes. Cliché anonyme. Vers 1935

Une tradition ancienne conduit les citadins fassis aux eaux chaudes de Sidi Harazem, l’antique Rhaoulane, qui fut déjà fréquentée par les Romains, grands amateurs de sources thermales – des ruines romaines, au bord de l’oued, en témoignent -. Au XIVe siècle (J.-C.)  le sultan mérinide Abou Hassan Ali édifie le sanctuaire et le therme à coupole. Depuis des siècles, des bourgeois de Fès, avaient coutume de venir au printemps camper quelques jours sous la tente à Sidi Harazem : certains se baignent, d’autres boivent l’eau de la source, et d’autres font les deux sans que l’on puisse évoquer une stratégie de cure thermale.

Sidi Harazem à une douzaine de kilomètres de Fès est aussi un but de promenade ; elle rappelle les oasis du Sud avec ses grands palmiers « naturels » si rares dans la région ; les huttes de son village peuplé de nids de cigogne, son marabout vénéré et sa source chaude où s’ébattent les gamins, attirent les curieux et les premiers touristes du Protectorat.  Au début des années 1930, l’ancienne piste muletière a été transformée en piste carrossable et le nombre des visiteurs augmente en même temps que voitures et cars peuvent accéder plus facilement à Sidi Harazem.

Peintres et photographes, les amis de la couleur locale regrettent sûrement le calme décor, troublé désormais par l’afflux des visiteurs, le pullulement des bistrots et le nasillement des phonographes ; d’autres en prennent leur parti, en se disant que, grâce à des transports en commun bon marché, un plus grand nombre de citadins, et parmi les moins fortunés, peuvent profiter désormais du charme de l’endroit, des bienfaits du pèlerinage, ainsi que d’une piscine gratuite.

Mais tout en se félicitant des nouvelles facilités de communication, beaucoup de fassis qui profitent des promenades à Sidi Harazem, jugent nécessaire, au nom de la beauté du site, de la protection de la nature et de la plus élémentaire hygiène, de mettre en garde l’administration de Fès-Banlieue, contre les improvisations locales intempestives, les constructions malencontreuses, les dégradations faites aux arbres et l’abandon sur place de tous les immondices d’une foule peu disciplinée.

Ces remarques « écolos » vont amener l’administration de Fès-Banlieue à mettre « un peu d’ordre dans le désordre, de l’hygiène dans une agglomération qui l’ignorait ».

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Sidi Harazem : Les huttes avec leur nid de cigognes. Fin des années 1920.

Un article du Courrier du Maroc, du 16 juillet 1934, signé de Paul Boue, rend compte du projet « d’amélioration » et de « transformation » du site de Sidi Harazem.

Un de nos amis, arabisant distingué, me racontait ces jours derniers que cette oasis de Sidi Harazem était connue de date immémoriale. Il aurait retrouvé lors de son dernier séjour à Séville, la traduction d’un poème qui chantait les charmes de ce lieu béni d’Allah, aux séguias ombragées, venant mourir dans la plaine, après avoir fécondé des jardins qui se pressaient sur leurs cours.

Que notre ami m’excuse, j’ai totalement oublié le nom de ce poète des Califes, qui était venu accorder son luth sous les frais ombrages de la palmeraie de Sidi Harazem. Mais, grâce lui soit rendue, nous lui devons, sans aucun doute, la conservation de ce site pittoresque, perpétué ainsi par la tradition.

Sidi Harazem fait partie aujourd’hui de la grande banlieue de Fès. Cette palmeraie verdoyante, aux eaux tièdes et chantantes, est devenue pour les Fassis une promenade rituelle, que l’on accomplit toujours avec le plus grand plaisir. Il est doux aux heures chaudes et crépusculaires de venir se reposer dans les méandres de ces séguias, aux murmures berceurs, parmi une population indigène sympathique, dont le pittoresque amuse les visiteurs.

La poussée dominicale est devenue si importante, que l’aménagement de ce joli coin ne pouvait être retardé. Il fallait amener un peu d’ordre dans le désordre, de l’hygiène dans une agglomération qui l’ignorait, et surtout donner à tous en quantité suffisante de l’eau potable destinée aux besoins journaliers et habituels. Il fallait, en un mot, rendre la palmeraie de Sidi Harazem, habitable pour tous.

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Sidi Harazem. Le Marabout. Cliché anonyme vers 1920

Le contrôle de Fès-Banlieue, a résolu de s’atteler à cette tâche de transformation et nous pouvons affirmer que grâce à la volonté éclairée de M. Abbadie et de ses collaborateurs, tout le nécessaire sera bientôt fait. Certes, par ces temps de crise, quand de tous côtés, on ne parle que d’économies, quand une administration, remplie certainement de bonnes intentions, émascule les crédits, au point de les rendre squelettiques, il faut vraiment avoir la foi pour poursuivre inlassablement les efforts commencés.

Déjà, et je n’apprendrais rien à nos lecteurs, d’importants travaux et d’intéressantes transformations ont été réalisés à Sidi Harazem avec le concours du Service des Beaux-Arts, dont l’évolution vers le « pratique » mérite d’être signalée et louée tout à la fois. C’est de ces ententes communes et d’une collaboration amicale que l’on doit attendre de bons et solides résultats.

Ces transformations, on les connaît : dégagement partiel du terre-plein d’arrivée, consolidation de la Kouba, aménagement des anciennes piscines, construction d’un bassin où l’on voit les enfants se baigner et prendre leurs ébats, une journée entière, déménagement de certains caouédjis, etc. etc. C’est là du bon travail préparatoire.

Mais il reste encore beaucoup à faire. Grâce au plan ci-annexé, il est facile de se rendre compte des améliorations projetées par l’administration, et surtout de leur utilité immédiate.

 

IMG_6126 16 07 34 (4)Plan dressé par J.Brun, géomètre expert à Fès, en 1933/34

1 Douar à déplacer (orange, haut à dte). 2 Nouvel emplacement du douar (violet à dte). 3 Fondouk (gris,  en bas au centre). 4 Nouvelle piscine européenne (bleu foncé, bas à gauche). 5 Café à déplacer (bleu clair, centre droit). 6 Piscine des hommes (marron, centre, à gauche du cercle bleu). 7 Piscine des femmes (vert, centre, vers le haut). 8 Source froide (rose, au centre, haut). 9 Kouba de Sidi Harazem (jaune, au centre). On note à droite, la route vers Fès et le tracé de la voie de 0,60 qui isolent le nouveau douar

Tout d’abord on a envisagé de transporter le village actuel (1 du plan) qui se trouve dans un terrain marécageux et insalubre, sur la pente de la colline au-dessus de la voie de 0,60 (2 du plan). On dégagerait ainsi l’entrée de Sidi Harazem, on ferait disparaître ce bidonville, qui n’a rien de pittoresque, ni d’odoriférant et à plus forte raison d’hygiénique. Nous croyons savoir que cette question est en ce moment à l’étude. Elle est à notre avis la clé de voûte du nouvel aménagement.

À l’emplacement (1),on pourrait prévoir l’établissement toujours dans un cadre marocain, de différents cafés maures, sous des roseaux tressés. Le pittoresque et la couleur locale seraient ainsi sauvegardés.

On a pensé également, dans un avenir prochain, à construire une piscine à l’usage des européens, (4 du plan), en contre-haut des séguias et du site lui-même. Pour se rendre à ce bassin, on emprunterait une route partant du terre-plein, sans passer par la palmeraie. Un pont rustique jeté sur la séguia permettrait ensuite de s’y rendre. C’est là une excellente idée dont nous ne pouvons que féliciter M. le contrôleur Abbadie. Il est entendu que cette piscine devrait être de dimension suffisante pour permettre la baignade d’un grand nombre de personnes.

Tous les habitués de Sidi Harazem n’ont pas été sans remarquer, combien le vagabondage des bestiaux était ennuyeux pour les promeneurs. Il n’y a pas une barrière qui résiste à la poussée des animaux. Aussi on a envisagé la construction d’un fondouk (3 du plan) qui permettrait de rassembler les bêtes quand elles reviendraient de pâturer.  Elles y trouveraient de l’eau, et leurs propriétaires seraient ainsi garantis contre le vol. Ce serait là pour les habitants du douar une heureuse réalisation.

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« Qui a encore oublié de fermer la porte du fondouk ? » Les bœufs au bain ! Cliché anonyme, vers 1920.

La question de l’eau potable a été entièrement résolue.  Au n° 8 du plan un puits a été creusé. Son eau est fraîche, abondante et non salée. Voilà qui peut paraître paradoxal, en un endroit où jusqu’à ce jour il n’y avait que des eaux chaudes qui jaillissaient. Mais au Maroc la Terre comme les gens, cultive le paradoxe …

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Sidi Harazem : La fontaine. Cliché anonyme, fin des année 1930

Comme nos lecteurs peuvent s’en rendre compte, le contrôle de Fès-Banlieue n’a jamais cessé de s’occuper activement de ce coin très pittoresque de la banlieue de Fès. Les Fassis posséderont bientôt, à quelques kilomètres, une piscine aux eaux bienfaisantes et jouissant de la baraka, sous les ombrages d’une palmeraie rustique, chantée par les poètes.

Et ce qui est également appréciable, ils ont une excellente route pour s’y rendre.

Sidi Harazem deviendra sûrement une des promenades, que nos concitoyens feront avec d’autant plus de plaisir, que son équipement n’aura pour ainsi dire rien coûté à l’administration, si ce n’est du travail, doublé de louables initiatives, auxquelles nous sommes heureux de rendre hommage.

Dommage que les habitants de Sidi Harazem n’aient pas habité Fès, ils auraient certainement apprécié les louables efforts faits par l’administration pour rendre plus agréable la rituelle promenade dominicale des fassis, en améliorant le site … dont ils seront, tout simplement, expulsés !

Le nouveau village est éloigné de la « véritable oasis dont la végétation exubérante de palmiers, de figuiers, de roseaux énormes, enguirlandés de plantes grimpantes » décrite par Weisgerber et qui « contraste étrangement avec la nudité des rochers voisins » où il est prévu de l’installer « sur la pente de la colline au-dessus de la voie de 0,60« . Le but est de dégager l’entrée de la palmeraie et de faire disparaître un douar dont la population indigène ne paraît plus aussi sympathique, et dont le pittoresque ne semble plus amuser  autant les visiteurs, que l’écrivait Paul Boue dans son article.

Je ne suis pas certain non plus que le village initial se trouvait « dans un terrain marécageux et insalubre » puisque c’est là qu’à l’avenir on « pourrait prévoir l’établissement toujours dans un cadre marocain, de différents cafés maures, sous des roseaux tressés. Le pittoresque et la couleur locale seraient ainsi sauvegardés ».

Le puits creusé, pour fournir une eau potable et fraîche est bien éloigné du nouveau douar, mais bien placé pour alimenter les nouvelles installations prévues pour les visiteurs.

Notons que c’est le 23 juin 1934 qu’a été inaugurée la piscine d’Aïn-Chkeff, que la publicité nous présente comme « Fès-Plage, cité berbère, piscine, brasserie et aviron ». De quoi donner des idées pour créer une nouvelle station balnéaire … avec en plus des palmiers !

(Voir : La piscine d’Aïn Chkeff. Fès-Plage )

Finalement « l’émasculation » des crédits et la guerre n’ont pas permis la réalisation du projet envisagé en 1934 : à la fin des années 30, les transformations se sont limitées à l’amélioration de la route, à la consolidation de la Kouba, à l’aménagement des anciennes piscines, à la construction d’un bassin où se baignent les enfants, et à la création d’un petit établissement de bains de 4 cabines qui préfigure la future station thermale de Sidi Harazem.

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Sidi Harazem : la piscine-bassin des enfants

C’est après la guerre de 39-45 et à l’initiative du Dr Edmond Secret, médecin-chef de l’Hôpital Cocard à Fès, que les projets pour l’aménagement de Sidi Harazem en station thermale sont lancés. Cet aménagement futur de Sidi Harazem implique le déplacement du douar et des piscines pour de réelles raisons sanitaires – la position du douar en amont des sources fait peser une menace de pollution -, l’installation d’une buvette thermale et d’une usine d’embouteillage, la création d’un lotissement réparti en secteurs hôtelier, commercial et rural, avec construction d’une infirmerie thermale (dans Maroc-Médical 1947). La structure du site et l’économie locale seront progressivement mais profondément transformées.

Dans les années 50 la station thermale de Sidi Harazem est commandée à l’architecte  Jean-François Zevaco qui livre, en 1960, un espace décrit par les spécialistes « ingénieux, au style « brutaliste » et « poétique » où eau et béton se croisent. Avec le temps, l’espace s’est dégradé… et malgré des tentatives ratées de rénovation dans les années 2000 notamment de l’hôtel, ça tombait en ruine. Il fallait réagir, car cette station est un joyau de l’architecture moderne au Maroc et c’est dommage de la laisser à l’abandon » Aziza Chaouni citée par le magazine Tel Quel dans un article consacré au projet de réhabilitation de la station thermale de Sidi Harazem (https://telquel.ma/2018/08/05/station-thermale-de-sidi-harazem-un-ambitieux-projet-de-rehabilitation-de-loeuvre-de-zevaco_1606213).

Du 2 au 6 juillet 2018, l’équipe d’Aziza Chaouni a organisé à Sidi Harazem des workshops conviant artistes internationaux et occupants des lieux. L’objectif est double : « Sensibiliser les populations locales à leur histoire et potentiel architectural » et « Faire vivre la mémoire de Sidi Harazem et créer en collectivité son avenir ». Une approche participative qui diffère du projet de 1934  !!

J’ignore si les travaux qui devaient débuter en 2019 ont démarré. Nous en reparlerons …

020 Le bain des femmes

Sidi Harazem : le bain des femmes. Cliché Flandrin