Image à la une : un tanneur se préparant à assouplir le cuir, à l’amincir avec son outil en demi-lune – « sedria » je crois , à corriger si c’est faux -, à la lame tranchante comme un rasoir. Photo Léon Sixta, dans les années 20.

J’ai trouvé ce texte « Ode sur la renaissance des corporations de Fès » par l’artisan En Naciri El Hamri, dans le quotidien Le Courrier du Maroc, du 4 mai 1939. Ce texte n’était accompagné d’aucune explication ; la publication semblait prendre place dans le cadre de la Foire artisanale de Fès, inaugurée quelques jours avant (29 avril 1939)  … et où l’on trouve en principe les stands des corporations d’artisans fassis. La seule indication était qu’il avait été traduit par Jacques Berque.

Je vous livre l’ode telle qu’elle a été publiée, et j’ajouterai quelques éléments qui expliquent le contexte de l’écriture de ce chant-poème.

Gloire à celui qui juge et décide et enseigne l’ignorance de l’homme

I

Éveille, éveille ta paupière du sommeil d’inertie. Médite ces paroles de sens. Sois équitable, ami ; de l’attention, du goût, de la justesse !

Contemple ce soleil du Maroc qui se lève, sourire aux pétales de rose, ô splendeur de lumière ! Sens des fleurs d’oranger en gerbes, ô parfums.

Vois cette bouche de printemps, l’heureux présage de son rire éblouissant et nos étoiles briller de tous côtés dans le ciel.

Vois nos arts s’envoler comme un essaim d’abeilles, les ailes hautes, et monter de phase en phase, courageusement. Dieu soit loué !

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

II

Ainsi, je cueille la fleur d’oranger, en plein jour, au bosquet de nos arts ; je la distille et dévoile aux gens de goût de quoi leur détendre le cœur et l’esprit.

Que je ne dise, avant toute chose, sans hyperbole ni restriction, la force de nos arts. Et tout d’abord les Tanneurs, ô vous qui m’entendez, élite bien à sa place.

Ils montent de phase en phase. Ils teignent la basane de couleurs qui ravissent les yeux : le cendré, les gammes de l’ocre. Le « café », le « safran », le vert sombre, pâtures de l’œil, l’incarnat, l’argenté, le doré, le noir profond.

Ils donnent au chagrin un pur tannage de souplesse charmante, et le font à présent égaler, pour la forme et la matière, les cuirs de Mogador.

De ces nuances, les Relieurs habillent les doctes livres. J’en témoigne, et là-dessus nul besoin d’insister.

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

III

Vois de tes yeux les Babouchiers, ami, leurs ateliers innombrables, que de travailleurs se joignent à cette puissante assemblée et de bon cœur !

Vois leurs babouches probes, admirable harmonie que tout esprit agrée ; de chèvre taillées, de mouton doublées, de bœufs renforcées. La ficelle en gâtait la couture : mais le chanvre donne de meilleure trame.

Cette industrie glorieuse, altière et d’un antique passé. Que d’artisans, au temps du marché d’Égypte y acquirent une opulence !

Quand l’exportation cessa, ce fut un sommeil d’eau stagnante, la risée : c’est l’étranger qui eut le privilège du bon travail et mit avec lui le bon droit.

Précieux entre tous, ceux de la babouche de femme, en leur art plaisant, à la mode des gens de goût. Que l’enfant y grandisse : il en tirera de la splendeur.

Brodée d’or pur et de probe argent, elle pare la jeune fille : car la richesse de l’or en vérité, n’est-ce pas l’embellissement des femmes ?

À présent, les Babouchiers recouvrent après leur décadence, une merveilleuse énergie. Jusqu’au cordonnier, dont l’ouvrage est bon, comme celui de Babouchier.

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

IV

Les dinandiers, ami ! Dans l’atelier règne un ordre admirable. Car le métier veut des gens nobles, de finesse et de goût.

Cette ciselure, à qui la contemple, émeut l’esprit et les yeux grands ouverts. Je veux que tu assistes à sa naissance.

Un métal pareil à l’argent est extrait par des sages de la terre, des abîmes de son sein. On en façonnera les objets, brillants comme la lune, dans son cours : des aiguières, des vases, des théières supérieures, toutes rayonnantes de beauté, couleur d’argent, polies telles le métal anglais.

On façonne des urnes, des couvercles, des plateaux argentins, qui forcent l’éloge, des compotiers pour gâteaux, à la face ciselée, des samovars prestigieux, des encensoirs, des tables épandues pour le bien manger ; que de choses à décrire et à compter, pour toi qui m’entends !

Après la ruine, la corporation revit. Les eaux de la faveur ont repris leurs cours dont s’étanche, ami, toute soif.

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

V

Les soyeux se mouraient, désertés par le siècle. Dans leurs ateliers, seule l’araignée tissait ses toiles. Et voilà qu’à présent l’atelier s’épanouit dans la faveur et la grâce. Un beau matin la machine tourne, et l’aveugle à nouveau actionne la manivelle.

Il en sort une soie sans faute, qui va aux rouets, puis s’allonge en trame, et va sur les fuseaux, enfin sur le métier.

On en fait brocards, gazes, mousselines de toutes sortes, ceintures de soie précieuses.

Voilà qu’un beau matin leur art reprend, court au loin et auprès, comme le chamelon à l’aiguade qui va de pâquis en pâquis. La joie enfonce sa tente.

Les oiseaux de joie, sur les rameaux chantent, d’une voix ténue et jolie, nos arts et en célèbrent le los par la grâce de Dieu !

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

VI

Les Tisserands, ami. Sans nul doute, leurs ateliers en pleine ville qui peut les dénombrer ? Qui peut évoquer leurs métiers, surtout un poète en son chant !

Ils ont brisé leurs entraves pourries ; ils montent aujourd’hui par l’intelligence et le goût, jusqu’à savoir plier le drap sur les deux faces.

Et d’autres tissus encore, si fins, de leur façon, qui plaisent dont la beauté rallie les cœurs ; à les voir, on dirait sans hésitation qu’ils viennent d’Europe.

Parce que les esprits, dépouillant leurs pressentiments de ruine se sont aiguisés. Et les poètes  entonnèrent leur chant joyeux de la naissance d’un ordre qui favorise ceux qui l’acceptent.

Les gens de goût et de sens façonnent désormais leur ouvrage sans mélange ni fraude, l’esprit libéré du faux sentier qui mène au mépris. Dieu les aide.

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

VII

Le reste de nos métiers, j’en ferai la synthèse complète. Selliers, maroquiniers, cordiers qui aujourd’hui œuvrent un ouvrage qui étonne l’entendement et quoi des tapis ! Après leur décadence, ils s’élèvent comme toute l’élite.

Les Délaineurs qui fournissent à tant d’autres leur matière  : aux Tanneurs, aux Tisserands, en sus de l’exportation.

À la tête de chaque corporation, l’Amin, une médaille sur la poitrine l’honore. Par la générosité des chefs altiers, obtention de la faveur et des honneurs ?

Quand la France fit des prêts à tous les artisans, elle fonda solidement leur richesse, et c’est la moindre de ses faveurs, sans hyperbole.

Vois nos arts de Fès dans leurs progrès en tous genres, revêtus de charme. Lune qui monte à tout l’horizon, ô resplendissement.

Et tout ceci grâce à la France glorieuse qui a dévoilé le soleil de la fortune, par ses chefs d’énergie, dont la gentillesse adoucit la bouche.

Refrain

Debout chantre du Maghreb, porte au chef, à sa noble sollicitude, l’heureuse nouvelle de nos arts s’élevant dans le génie du siècle.

Traduit par Jacques Berque.

Dinandier661 (1)

Fès, dinandier dans son atelier. Cliché anonyme. 1950

J’ai cherché, sans succès, des informations sur En Naciri El Hamri, artisan fasi. Le texte ayant été traduit par J. Berque, j’ai alors consulté mes livres de cet anthropologue, spécialiste du Maghreb, et j’ai fini par trouver des indices : Berque publie, en juin 1939, dans Questions nord-africaines un article  du 22 mai 1939 « Deux ans d’action artisanale à Fès »,  réédité in Opera Minora, Tome III (Saint-Denis, Bouchène, 2001), qui explique en partie l’origine de cette ode sur la renaissance des corporations de Fès … et qui chante aussi le los de la France !

Des trois éléments de l’équilibre citadin : l’étudiant, le négociant, l’artisan, celui-ci est en nombre et en force économique le plus considérable : environ quinze mille foyers, les deux tiers de la médina. Masse de forces saines, digne de l’amitié française par tout ce qu’elle recèle de vertus constructives : honneur corporatif, talent individuel, instinct d’organisation.

On devine l’immense désastre que provoquerait l’élimination de cet artisanat par le machinisme : menace terriblement imminente si on se reporte au précédent algérien.

La menace, fin 1936, est plus proche que jamais. Toute cette vie se débat contre une épouvantable décadence, due au bouleversement que lui imprime le choc de l’économie européenne, de la concurrence mondiale, de la crise.

Le protectorat entreprend alors, sous l’impulsion personnelle du Général Noguès, et sur le plan régional, du Général A. Blanc, une vigoureuse action. À cette action, tous ont collaboré : la municipalité, l’inspection locale des Arts indigènes, l’Office chérifien d’exportation, la Chambre de Commerce, le Comité de la Foire. Le support comptable en fut la caisse artisanale, créée en mai 1937. Car c’est autour de la notion centrale de crédit que se développe toute notre politique corporative.

La caisse artisanale fut primitivement dotée d’un million. Après les inévitables difficultés du début, elle s’est solidement implantée en médina. Sur cent vingt corporations que compte la médina, ont été admises au crédit seulement celles qui présentent un intérêt par leur importance sociale, leur capacité technique, ou leur degré d’organisation. Ce choix, qui consacre parmi les métiers une hiérarchie, y entretient une émulation saine, dont ils ont tout à gagner, ainsi que nous. L’accession au crédit se présente comme une prime au travail et à l’ordre, et non comme une mesure de bienfaisance démagogique.

Le crédit est géré par la corporation elle-même, dont les notables instruisent toute demande. C’est en effet le Conseil de corporation, présidé par un échevin ou amin, qui, sous le contrôle municipal, appréciera la moralité professionnelle de l’emprunteur ; personne d’autre n’est mieux qualifié pour examiner l’opportunité du prêt. L’enquête administrative portera simplement sur les antécédents, la solvabilité, les garanties offertes. L’amin fait partie du comité de direction artisanal, lequel accorde ou rejette les demandes. Ce large appel à l’initiative des intéressés a donné les meilleurs résultats. L’éducation se fait par la responsabilité, qui confère une moralité au crédit artisanal. L’intérêt social de celui-ci l’emporte donc sur ses avantages économiques. Il est en train de reconstruire les corporations par le dedans.

Dans cet article Jacques Berque évoque aussi la participation de presque toutes les corporations, à la Foire artisanale de 1938, dans une « singulière atmosphère de frairie d’artisans ». Chaque corps de métier, ornant son stand à l’envi, arborant sa bannière, invite ses proches, ses clients, dans une atmosphère joyeuse. « Plusieurs artisans-poètes chantèrent le los de cette résurrection ». (La sécheresse et la disette de 1937 en supprimant le pouvoir d’achat des paysans du Maroc, clients naturels des artisans, avaient provoqué le chômage chez ces derniers et avaient précipité beaucoup d’entre eux dans la misère).

Du chant naïf d’un modeste ouvrier mégissier, Jacques Berque extrait les paroles suivantes : « Gloire au maître de l’action et du destin, qui enseigne l’ignorance de l’homme. Plus de soupçons ni de doutes au cœur de ceux qui savent. Les fiancées s’épanouissent. La rosée humecte les feuilles. Élargissant des voies, après l’étroitesse ! Orgueil des métiers en tous lieux ! … Ils ont trouvé qui les protège. Leur eau morne s’est mise à bouillonner comme la mer … Après la décadence et la détresse, la France nous couvre de sa tutelle délicate. Elle prodigue l’argent, à longue échéance, dans toutes les corporations : chacune affine son art ; chacune boit à sa soif. Ainsi des babouchiers, tisserands, tanneurs, mégissiers … »

Nous avons peut-être retrouvé notre ami En Naciri El Hamri ! artisan-poète de la Foire artisanale de Fès en 1938.

SONY DSC

Fès, atelier de tisserand. 2010