Image à la une : Berbère du Moyen-Atlas. Cliché anonyme (mais probablement du photographe Jacques Belin), début des années 1940.

Lors du VIIIème Congrès de l’Institut des Hautes Études Marocaines (13-20 avril 1933 Rabat-Fès) Mohammed Lakhdar présente le 19 avril 1933 dans la section « Linguistique et dialectologie arabe et berbère » une communication intitulée « Les izerzaïn ou portefaix berbères ».

Le texte de la communication, rapporté dans les Actes du Congrès, diffère de celui de la conférence faite aux « Amis de Fès » dont j’ai retrouvé un exemplaire (mais dont je n’ai pas la date) : il ne mentionne pas la « version fassie » sur l’origine de la corporation des izerzaïn. C’est ce texte que je vous propose. La conférence donnée devant les « Amis de Fès » s’intitulait « Les portefaix et les porteurs d’eau à Fès », elle figurera dans le tome 4 des Conférences des « Amis de Fès » que je prépare actuellement.

Sur les porteurs d’eau,vous pouvez consulter : Les Guerrabas – Porteurs d’eau – à Fès

Les Izerzaïn ou portefaix

On entend par Aït Guir les ksouriens qui occupent la vallée du Guir, région qui est enclavée entre le Jbel Masrouh au Nord, le Jbel Achir à l’Est et le Jbel Daïet au Sud. Les gens du pays désignent cette vallée sous le nom d’Asif n’Guir. Elle est parsemée d’un assez grand nombre de villages, Igherman, dont l’importance varie avec les ressources.

Les « Igiriyen » qui font l’objet de cette communication sont les Izerzaïn ou portefaix. Les membres de cette corporation sont nombreux à Fès et s’ils ont consenti à quitter leur pays et à supporter avec courage cet expatriement, c’est toujours avec le très vif désir de revenir à la « Tamazirt » (pays natal) avec une somme rondelette qui servira à l’acquisition du petit lopin de terre longtemps envié ou à épouser la femme ou la jeune fille, objet de leur amour.

Les gens du Guir ont été, de tout temps, soumis au Maghzen. Chaque génération a vu passer une ou plusieurs fois l’armée impériale en marche vers ce pays de la rébellion qu’a toujours été l’Atlas. Leurs souvenirs sont particulièrement précis en ce qui concerne l’expédition de Moulay El Hassan ; après avoir traversé le pays des Aït Masrouh, il alla camper au village de Tit n’Ali où les gens du Guir vinrent lui prêter serment d’allégeance et lui payer un impôt qui fut prélevé sans combat.

Les portefaix forment une corporation importante dont les Guiris représentent environ le cinquième. Par Izerzaïn, les gens du Guir entendent uniquement les habitants du village d’Amugguer. Les autres berbères ne daignent pas leur donner la qualité d’Imazighen, mais ils les désignent par le mot Iqabliyen, terme péjoratif pour désigner une personne incapable de toute résistance et propre à payer toutes les tailles et à exécuter n’importe quelle corvée.

Amugguer

Localisation d’Amugguer (point bleu) d’après carte Michelin

Cette corporation existe depuis des siècles (Léon l’Africain et Marmol y Carvajal la mentionnent au 16 ème siècle).

Voici d’ailleurs la version berbère sur l’origine des Izerzaïn. Sous le règne d’Idris II, les Aït Amugguer vinrent en grand nombre à Fès pour y travailler ; au bout d’un certain temps, la plupart d’entre eux eurent à souffrir des effets du chômage. Une délégation se rendit auprès du monarque et lui exposa ses doléances. « Il ne faut pas que cette crise temporaire soit la cause qui vous oblige à retourner dans votre pays natal, lui répondit le prince ; demeurez ici et soyez par la grâce de Dieu, pareils aux chameaux du désert : vous servirez à transporter tous les matériaux ou objets que les gens achèteront. C’est un apanage que je vous confère ainsi qu’à vos descendants jusqu’au jour de la résurrection. » Depuis cette époque, les portefaix exercent ce métier de père en fils.

D’après la version fassie, dès que le choix de Moulay Idris se fixa sur l’emplacement actuel de la ville et que les gens se mirent à construire leurs maisons, les paysans nomades ou sédentaires commencèrent à affluer vers cette nouvelle cité afin d’ y louer leurs bras. La main-d’œuvre augmenta à tel point qu’une simple galette représentait le salaire journalier d’un ouvrier. Avec la mauvaise saison, la construction se ralentit et les ouvriers subirent de plus en plus les effets du chômage. La faim, mauvaise conseillère obligea nombreux d’entre eux à se transformer en bandits : la rapine, le vol et les agressions se multiplièrent. Soucieux de leur sécurité, les Fassis se plaignirent de cet état de chose à Moulay Idris. Celui-ci ordonna qu’un représentant de chaque groupement ethnique lui fût amené. Les ayant réunis, il étudia avec soin les moyens de remédier à cette situation critique ; ils convinrent d’un commun accord de refouler tous les étrangers qui se trouvaient à Fès pour n’y laisser que ceux ayant acquis le droit de cité ; le droit était reconnu à toute personne installée à demeure dans la capitale de l’empire ou qui pouvait s’assurer de la protection d’un notable bien connu. Grâce à leur réputation d’honnêtes travailleurs, les Izerzaïn eurent, pour la plupart l’autorisation de continuer à demeurer à Fès. Un emplacement bien déterminé fut alors assigné à chaque groupement. Aux Aït Amugguer échut la place d’Aïn Allou et celle de Rabhet El Qaïs. Plus tard ils occupèrent les places de Qantret Bou Rous et de Souiqet Ben Safi.

Chaque groupement nomma son amin*. Les amins réunis en assemblée générale élurent un amin chef. Celui-ci était le seul mandataire qualifié pour représenter les Izerzaïn dans les circonstances difficiles auprès du prévôt des marchands, le Mohtaseb. Celui-ci avait en outre le pouvoir de trancher les différends qui pouvait s’élever entre eux. Le dernier amin, originaire de Tinerst, se nommait Moulay Taher. Il est mort, il y a quelques années, et n’a pas été remplacé.

* amin ou amine : personne reconnue pour sa probité et sa compétence dont l’une des fonctions est d’arbitrer les différends d’ordre professionnel. L’amin est aussi le représentant de la corporation vis à vis de l’administration.

Le métier de zerzaï, c’est à dire de portefaix, est héréditaire. Seuls les jeunes gens qui prouvent par écrit ou par témoins que leur ancêtre était portefaix et qui fournissent un répondant agréé, ont le droit d’exercer cette profession, même de nos jours.

D’une façon générale les portefaix sont d’une probité au-dessus de tout soupçon mais, s’il arrive qu’un abus de confiance soit commis par un membre de la corporation, la tarbi’t (la corporation était divisée en plusieurs compagnies appelées tarbi’t) est tenue de payer en totalité la somme détournée (car on leur confie jusqu’à de l’argent) ou le prix de la chose volée, de même qu’il lui appartient de poursuivre le voleur. Le plus souvent, les portefaix n’hésitent pas à faire valoir leur droit jusque dans leur pays ; les biens du coupable sont confisqués et, s’ils sont insuffisants pour payer le dommage causé, tous les parents du voleur sont mis en demeure de verser chacun sa quote-part pour compléter la totalité du larcin ; le délinquant est ensuite banni du village. Par esprit de solidarité, les autres fractions de l’Igherm – village – refusent de lui donner asile. Ces mesures d’une sévérité extrême ne sont peut-être pas étrangères à la proverbiale honnêteté des Izerzaïn.

4 vers Boujeloud (1)

Entrée du Talaâ Kbira avec à droite, l’ancienne porte de Boujeloud ouverte (condamnée aujourd’hui), un des lieux d’attente possible des portefaix. Un emplacement situé plus haut, vers la jotiya, à l’entrée de la Casbah des Filala, leur était aussi réservé. Cliché vers 1925.

Les portefaix sont chargés quelquefois de missions délicates. C’est à eux seuls qu’échoit l’honneur de conduire la chérifa nouvellement mariée à sa future demeure conjugale. À cet effet elle prend place dans un palanquin, ammariya, qui est porté par eux. On leur confie également son trousseau. De même à l’occasion de la circoncision, les personnes qui ne veulent pas, soit par coutume soit par indigence, célébrer cette cérémonie en grande pompe, font porter l’anekhtoum – enfant à circoncire – par les Izerzaïn au mausolée où doit se pratiquer l’opération.

Les portefaix prêtent également leur concours à toutes les manifestations publiques. À l’occasion de cérémonies officielles, comme l’arrivée du sultan, sur l’ordre de leur amin ils se groupent par tribus et forment plusieurs cortèges qui se distinguent nettement des autres corporations par leurs chants et leurs danses berbères. D’autres sont chargés, ce jour-là, de la mission parfois périlleuse de porter et de protéger les énormes poupées abeyyadi que les cheikhates – danseuses – et les ngagef – demoiselles d’honneur – ont paré de leurs bijoux les plus précieux et les plus beaux.

Les Izerzaïn n’ont pas de tarif : « Nous servons les Ajouad », disent-ils, c’est-à-dire les personnes généreuses, et ils se contentent le plus souvent de ce qu’on leur donne. Le costume du portefaix n’est pas très compliqué ; bien qu’il habite la ville il continue à s’habiller comme les gens de son pays. Il porte une espèce de chemise, ajellab, sur laquelle il met un haïk, a’ban, qu’il enroule autour de son corps et qu’il maintient par une sacoche, agrab, en bandoulière. Il se coiffe d’un turban, trezzit, ou d’une cordelette, afoulou n louber, en poils de chameau. Pour les besoins du métier, il a toujours sur lui un sac, takhenchit, qu’il porte sur son épaule et une corde, toual, qu’il fixe à sa sacoche. Les traditionnelles iduka, mocassins, lui servent de chaussures.

Le patron des portefaix est sans conteste Moulay Idriss. Chaque année ils se cotisent et achètent un taureau qu’ils vont immoler avec apparat au mausolée du Saint. Le jour du Moussem les Izerzaïn revêtent leurs habits les plus propres et se reposent du matin au soir.

Les faibles ressources et aussi les coutumes les contraignant à se séparer de leurs familles qui continuent à vivre au pays natal, les Izerzaïn d’une même tarbi’t habitent généralement la même maison. Cela leur permet de faire leur cuisine en commun et de se retrouver ensemble, chaque soir, tout au moins pour quelques heures.

Âpres au gain, les portefaix veulent que la nuit elle-même leur rapporte une recette comparable à celle de la journée. Le dernier verre de thé bu, ils se séparent et vont assurer qui, la garde d’un entrepôt qui, la garde d’un fondouq qui, la garde d’un magasin.

L’hérédité, nous avons dit que le métier de zerzaï se transmet de père en fils, et l’habitude font acquérir aux portefaix une force musculaire peu commune. Il n’est pas rare de voir toute une foule en admiration au passage d’un portefaix allant d’un pas égal, les muscles tendus comme des ressorts d’acier sous un énorme madrier apparemment trop lourd pour une bête de somme. Il est malaisé de déterminer dans l’admiration de cette foule la part allant aux zerzaï et celle qui revient à Moulay Idriss leur patron. Ne songeant nullement aux lois de l’hérédité et de l’entraînement, le peuple attribue à l’unique baraka de Moulay Idriss la force herculéenne déployée par les Izerzaïn en toute occasion. Cela est si vrai, affirme-t-on, que le zerzaï, hercule dans la ville, perd sa force dès qu’il franchit les remparts de la cité sainte.

Voici à titre documentaire les tribus dont les membres exercent le métier de Tzerzaït et l’emplacement réservé à Fès à chaque groupement.

Aït Ben Hayoun : Place Nejjarin ; Ouled El Haj d’Outat : Jotiya, Chemma’in ; Aït Guir : Rahbet El Qais, Souiqet Ben Safi, Qantret Bou Rous ; Ehl Tinerst et Ouled Sidi Aïssa : Qantret Sidi L’wwad, Qantret Er Rcif, Lemdarj, Rahbet Zzbib.

Il y a également des portefaix israélites au Mellah**, originaires eux aussi des régions berbères : Midelt, Outat Ouled El Haj.

** Le 10 septembre 1955, Meyer Cohen, dans un article du Courrier du Maroc, intitulé « Dans Fès, ville des souvenirs et du pittoresque, M. Isaac Halioua, 120 ans, recommence une nouvelle vie », nous conte l’histoire de cet homme, né en 1834, qui à 50 ans vint à Fès, où il exerça jusqu’à l’âge de 80 ans le métier de portefaix au Mellah … et qui s’est remarié à 118 ans ! Voir : Dans Fès, ville des souvenirs et du pittoresque, M. Isaac Halioua, 120 ans, recommence une seconde vie.

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Portefaix place Nejjarine à l’entrée du fondouk. Vers 1925

Sur les portefaix deux articles :

Bernoussi Saltani : Les serviteurs de la cité p : 184 -189 in « Fès médiévale : entre légende et histoire, un carrefour de l’Orient à l’apogée d’un rêve ». Ouvrage dirigé par Mohamed Mezzine. Éditions Autrement. Série Mémoires n° 13. 1992.

Mohamed Mezzine : Les oubliés de l’Histoire de Fès, les Zerzaya-s. Les portefaix d’une mémoire séculaire p : 182-196 in « Fès, Retour sur une histoire en reconstruction ». Éd. IPNPUB Fès 2018

À propos de Mohammed Lakdhar :

Si Mohammed Lakhdar a d’abord été instituteur à l’école franco-musulmane d’Aïn Chegag. Il porte un intérêt tout spécial à l’enseignement agricole et plante des cerisiers. Il dirige ensuite l’école pratique indigène d’agriculture à Boujloud, école créée sous l’impulsion de Lyautey, mais supprimée comme trop peu rentable par le Résident général Steeg. Si Lakhdar est ensuite chargé de l’enseignement de l’arabe au Collège Musulman Moulay Idriss, il y reste jusqu’à la retraite et sera le doyen du corps enseignant. Il assure également pendant longtemps les cours d’arabe dialectal à l’usage des Européens.

C’est un homme pieux, connu pour sa bonté, sa fidélité aux traditions ; très intéressé par les recherches folkloriques, les vieilles coutumes, il s’ouvre volontiers de son savoir et conseille de manière fort utile et pertinente les chercheurs européens. Kabyle algérien, il a une étonnante connaissance du Maroc auquel il est profondément attaché. Il porte une amitié particulière aux Berbères qui le lui rendent bien et est apparenté par le mariage au Caïd Ali et aux Aït Ayache.

Homme érudit, il a été longtemps vice-président des « Amis de Fès » où il a fait régulièrement communications et conférences.