Image à la une : Vue générale du Mellah et Palais du Sultan. Le cimetière au premier plan. Vers 1930

J’ai évoqué dans Les Izerzaïn ou portefaix de Fès  l’article de Meyer COHEN, dans le Courrier du Maroc du 10 septembre 1955 au sujet d’un portefaix israélite, du mellah de Fès, Isaac Halioua.

J’ai retrouvé cet article :

Un centenaire est un homme qui ne court pas les rues et bien rares sont les familles qui hébergent sous leur toit l’aïeul ayant vécu son siècle. S’il en est quelques-unes, elles tremblent chaque jour de le voir passer d’une vie bien remplie à un repos éternel bien gagné.

Car, cent ans, c’est presque une limite ou, si l’on veut encore le pic de la vie après lequel c’est le « grand saut ». Bien peu y parviennent et encore plus rares sont ceux qui réussissent à s’y accrocher, usés qu’ils sont par une longue et pénible escalade où rien des traîtrises et des difficultés de la vie ne leur fut épargné.

Bref, le centenaire d’une ville prend place parmi les personnalités : on admire sa constance, on le cajole et sa présence, véritable défi à la mort, fait l’objet de mille prévenances. Comme si nous voulions ainsi nous rassurer sur notre longévité…

La ville de Fès est en passe de battre un record dans cette spécialité grâce à M. Isaac Halioua dont je suis allé, il y a peu de temps, découvrir les 120 ans.

Lorsque l’on est constamment à la recherche de l’actualité et que l’on vous glisse insidieusement dans l’oreille « Allez donc voir Isaac Halioua : il a 120 ans de souvenirs » ça vous surprend un peu. Néanmoins, connaissant la bonne foi de votre interlocuteur, vous saisissez votre ami le photographe par la manche et lui dites « Allons rendre visite à Isaac Halioua ».

Ce n’est pas si facile de le trouver : il est omniprésent dans les lieux et dans le temps. Tout le monde l’a connu mais peu savent où il habite. Il faut parcourir les derbs tortueux du Mellah, marteler les portes. Et voici les réponses que vous pouvez obtenir :  – « Isaac Halioua ? Je l’ai connu il y a trente ans. C’était un magnifique vieillard … Oui, il habitait dans la maison. Voyez-vous cette petite chambre : c’était la sienne … Maintenant ? Je ne sais pas. Un jour il est parti : plus de nouvelles ».

Ou alors cet homme affable qui frise la cinquantaine :  – « Isaac Halioua ? Bien sûr que je l’ai connu quand j’étais tout petit. Ah ! C’était un solide septuagénaire … ».

D’adresse en adresse, nous atteignîmes le fond d’une ruelle, et sur le seuil d’une porte délabrée, j’entendis sans trop vouloir y croire : « Isaac Halioua, c’est là ! ».

Une petite porte nous donna accès à une chambre éclairée de deux bougies. Là, couché sur un mince matelas, dans le clair-obscur se trouvait l’homme que nous cherchions. Aveugle ou paralysé ? Non rien de tout cela.

Dès qu’il nous vit, avec force gesticulation et paroles incompréhensibles qui semblaient venir d’un autre monde, une lueur dans les yeux, il nous accueillit et nous déversa sans se désunir et avec une voix encore forte, une série de bénédictions.

Je m’approchais lentement et là à moins de 50 centimètres, j’avais devant moi le tableau le plus saisissant qu’il m’ait été donné de voir au cours de mes jeunes années. Je ne pouvais m’empêcher de penser à Mathusalem, à Hérode, ou aux vieux patriarches qui hantent les contes bibliques.

Une tête, couleur de poussière … Un crâne rasé, mais sur lequel, me dit-on, les cheveux poussent encore abondamment, un front ridé et pourtant haut, deux petits yeux enfoncés dans leurs orbites, un nez démesurément large et une bouche volubile, qui disparaissait sous une longue barbe blanche, salie par le temps. Et à cette vision, je ne pouvais douter qu’une vie extraordinaire n’habitât ce corps. Mais 120 ans ! Je ne pouvais y croire.

069-a Place du Mellah

Place du Mellah, 1913/14, avec ouverture dans rempart

Mellah Entrée663 (1)

Entrée du mellah par la nouvelle porte. 1913/1914. Même emplacement que précédemment

La longue histoire de sa vie.

Peut-être voulez-vous, vous aussi avant que je ne m’engage sur les sentiers de son existence, avoir les preuves de son âge.

Les seuls mots qu’il ne cessa de nous répéter durant de longues minutes devaient nous convaincre : « Lorsque je naquis, le Sultan régnant était alors Moulay Abderrahmane ». Or les livres d’histoire nous disent que ce Sultan succéda en 1822 à Moulay Slimane.

D’autre part, et c’est encore une preuve plus éclatante, il nous déclara, par l’intermédiaire de notre interprète, bien entendu, avoir près de vingt ans, lorsque eut lieu le retentissant incident qui mit alors en vedette, une jeune héroïne juive du nom de Sol Hachuel*. Or le même livre, et je me suis reporté au monument, documenté de M. Isaac D. Abbou « Musulmans Andalous et Judéo-Espagnols », rapporte que cet incident eut lieu en 1854.

Faites la différence ! …

* Sol Hachuel dite Lalla Souleika a été décapitée en place publique pour une prétendue apostasie de l’islam, bien que vraisemblablement elle ne se soit jamais convertie à l’islam.

La vie de Isaac Halioua comporte trois grandes époques : né dans le Sud, dans la région de l’Oued Drâa, il y vécut jusqu’à l’âge de 10 ans.

Il s’enfuit alors, hors du domicile paternel, et s’installa alors dans la petite agglomération de Bahlil, près de Sefrou où il devint épicier, se maria et eût beaucoup d’enfants.

À l’âge de 50 ans, il vint à Fès, fit le portefaix jusqu’à l’âge de 80 ans (!!!) puis vécut 35 ans oublié de tous, dans un misérable réduit.

Cela fait 5 ans que le Comité de la Communauté Israélite de Fès l’a pris en charge et lui a attribué une femme pour le soigner et le veiller.

Voici l’étonnante, l’édifiante histoire de cet homme. Songez qu’au cours de sa longue vie, Moulay Abderrahmane, Sidi Mohammed, Moulay el Hassan, Moulay Abdel Haziz, Moulay Hafid, Moulay Youssef, Sidi Mohammed ben Youssef se succédèrent au trône de l’Empire Chérifien.

L’histoire française, vit défiler la Révolution de 1848, le règne de Napoléon III, les guerres de 1870, 1914, 1939 -1945 et lui impassible assista, contemporain à tous ces événements ayant adopté la formule : « Le temps passe, moi je reste ».

069-b Place centrale

Place centrale du Mellah, vers 1920

Le secret de sa forme

J’apprends que durant la majeure partie de sa vie (pensez 90 à 100 ans), il mangeait et buvait sans jamais se priver de rien. Il était très fort et accomplissait des besognes dures et demandant un grand effort physique. (Il a été portefaix pendant 30 ans, de 50 à 80 ans)

Depuis 10 ans, il mange de la semoule au lait, et boit du thé. Il prise encore du tabac !

Accroché si longtemps à la vie, il laisse entendre qu’il vivra encore longtemps.

Quelques détails savoureux

La femme qui est à son service, nous déclare solennellement « Il y a deux ans, je me suis mariée avec lui ». L’heureux époux avait alors 118 ans !!!

Il y a deux ans, alors que ces gencives étaient, croyait-on, désertées à jamais par l’ivoire, deux nouvelles dents se mirent à pousser – sic – elles ont déjà grandies … Une seconde jeunesse ?

Sa descendance répartie au Maroc et en Israël, compte environ 75 personnes.

Ce qu’il dit

« Je suis dans ma seconde vie … Plusieurs personnes sont déjà venues me voir – notons entre autres, le contrôleur civil et les personnalités de la Communauté juive – Elles ont toutes déclaré que j’étais fort. Moi je tiendrai ! ».

Ses projets : « Terminer ma vie en Israël et être enterré dans la terre de mes ancêtres ».

Une seconde vie

Au sortir de cet entretien avec un tel vieillard et d’une maison où rien ne respire la mort mais bien au contraire la vie, je me demandais si Isaac Halioua n’était pas dans la vingtième année d’une seconde existence, si, aux frontières de la mort, il ne s’était recrée par sa propre puissance, en un mot si l’on ne pourrait affirmer plus tard qu’il avait vécu deux fois.

C’est un secret que cette longévité étonnante, « son » secret qu’il garde comme un bien précieux et s’il n’avait à côté de lui des éléments de comparaison, il pourrait croire que tout est naturel en sa vie, qu’il s’est contenté de l’avoir vécue et que l’espoir reste de la vivre longtemps encore comme s’il y avait un commencement et jamais de fin.

Place du commerce

Place du commerce, avec le Maroc Hôtel (centre droit), vers 1915

J’avais publié cet article, sur le site Dafina, il y a plusieurs années et je demandais si certains « dafinautes » avaient connu  ou entendu parler d’Isaac Halioua ….

Pineuss m’a répondu : « À l’âge de 6-7 ans (actuellement 73) j’avais connu un Halioua, portier à l’établissement scolaire de « Em-Habanim » au Mellah de Fès. Il touchait en ce temps là, à mes yeux de jeune enfant, à la cinquantaine +. Il « emballait » sur ses épaules les enfants qui fuyaient l’école et les ramenait à leurs classes. »
« J‘ai trouvé aujourd’hui, sur une liste des inhumés au cimetière israélite de Fès, le nom d’Isaac Halioua décédé le 19.12.84 à l’âge de 130 ans!
S’agirait-il de votre Isaac Halioua ? »

J’ai répondu « merci de votre témoignage. Je pense qu’il doit s’agir du même « plus que centenaire » mais la date du décès serait plutôt en 1964 (ce qui correspondrait à l’âge 130 ans) plutôt que 1984 où l’on serait à 150 ans ! »

Nous n’avons pas cherché plus loin !

Isaac Halioua n’a donc pas pu réaliser son dernier souhait : Terminer sa vie en Israël et être enterré dans la terre de ses ancêtres. Mais il a connu le Maroc indépendant et en 1961, un nouveau roi Hassan II.