Image à la une : Vue générale de Fès à partir des tombeaux mérinides. Cliché Bouhsira vers 1930.

M. Delaunay, professeur agrégé au Lycée mixte de Fès (aujourd’hui lycée Ibn Hazm), prononce, en juillet 1951, à l’occasion de la distribution des prix, un discours à propos du séjour de Pierre Loti à Fès, en 1889.

Il justifie le choix de ce thème pour « tirer de l’oubli où il sombre actuellement, un écrivain de mérite … qui peut vous offrir pendant les vacances, des visions colorées et des histoires passionnantes. »

En 1889, Pierre Loti, de son vrai nom Julien Viaud, fait partie de la suite de l’ambassade du ministre de France Jules Patenôtre qui se rend de  Tanger à Fès pour rencontrer le Sultan Moulay Hassan. Il était fréquent que les ambassadeurs se fassent accompagner d’un historiographe qui relatait par écrit la mission diplomatique. Ce sont d’ailleurs ces récits d’ambassades qui fourniront à l’opinion française l’image du Maroc en cette fin du XIXème siècle.

Patenôtre, qui avait pensé d’abord à Guy de Maupassant pour l’accompagner, propose à Loti dont il apprécie le talent, de l’emmener avec lui dans cette ambassade ; Loti, officier de marine en activité, pourrait se joindre au groupe d’officiers accompagnateurs de la mission et assurer le récit de cette ambassade. Loti accepte volontiers cette invitation et rapporte de ce voyage un livre publié d’abord dans la revue l‘Illustration, entre août et octobre 1889, avant sa publication, en janvier 1890 , sous le titre « Au Maroc » chez Calmann-Lévy. Ce sont ses notes prises quotidiennement, rien ne sera retranché ou ré-écrit. Compte tenu de la notoriété de Pierre Loti, cet ouvrage fait connaître le Maroc à beaucoup de Français, avant l’installation du Protectorat en 1912.

C’est ce livre qu’évoque M. Delaunay devant les élèves du Lycée mixte de Fès, avant leur départ en vacances.

Au mois de mars 1889, Loti arrivait au Maroc pour visiter Fès, la ville sainte, et satisfaire ainsi à son goût de l’exotisme, à son attrait pour l’Islam, à sa passion des « êtres primitifs » et « des grandes villes mortes ».

L’ouvrage qu’il ramena de ce voyage se présente comme une série de notes descriptives prises au jour le jour, sans que jamais transparaisse un jugement sur la politique générale du Maroc, les intérêts des puissances ou même sur les détails intimes de la cour et du gouvernement. Délibérément, Loti s’est attaché à faire taire en lui les réflexions du français ou de l’officier. Tout au plus, apparait-il parfois comme l’Occidental en face des mœurs et des coutumes orientales, mais alors, c’est un Occidental effrayé de la tournure que prend en son pays la civilisation moderne, et qui avoue sa secrète préférence pour l’Islam, en fonction d’un lointain atavisme, ou d’une pré-existence qui lui a donné la conscience d’avoir « l’âme à moitié arabe ». Rarement voyageur a tiré avec plus de rigueur les leçons que comporte la réflexion de Montaigne : « j’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs ».

Cette volonté de dépaysement n’était pas chez l’auteur de « Fantôme d’Orient » un simple désir de divertissement mais bien une recherche passionnée des aspects originaux du monde, comme si l’écrivain, obsédé par l’horreur de la mort et par l’écoulement incessant du temps, pensait trouver dans une civilisation âgée, une apparence au moins d’éternité. Aussi les termes qui désignent la vieillesse et l’immobilité sont-ils inlassablement employés par Loti ; il s’excuse même de si constantes répétitions dans une page essentielle qui nous permet, certes, de découvrir l’aspect des êtres et des choses à Fès il y a un peu plus d’un demi siècle, mais surtout nous fait connaître l’âme d’un homme qui cultivait le désespoir, et que ses thèmes favoris rendent proches de tant d’écrivains d’aujourd’hui. « Ici, dit-il, c’est la vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte qui est l’impression dominante causée par les choses ; il faudrait une fois pour toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons s’émiettent et penchent, que les pierres n’ont plus d’angles ».
Et constamment au cours de ce voyage d’une quinzaine de jours qui le mena de Tanger la blanche à Fès aux remparts gris et aux tours grises, il note les hommages venus du plus profond des âges que lui suggèrent les scènes vécues ou les paysages.

Accompagnant la mission, quarante arabes portent le canot électrique de six mètres de long qui doit être offert au sultan et Loti songe à ces longues théories d’hommes accablés de lourdes charges, que l’on voit dans les bas-reliefs égyptiens. Les foules qui se pressent autour de la caravane ne sont pas différentes de celles qui en Judée suivaient les prophètes ; le difficile passage d’un oued grossi par les orages et la dégringolade qui s’ensuit évoquent pour lui « un grand tableau d’Afrique ancienne ».

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Remparts et vue générale à partir du nord. Cliché anonyme. Années 1930

Lors de son entrée à Fès, enfin, les impressionnantes haies d’honneur, les musiciens aux robes oranges, vertes, violettes, capucine ou jaune d’or, le déploiement des bannières, les clameurs, tout cela a la grandeur du XVème siècle, sa rudesse et sa naïveté sombre. Attentif au détail qui fait revivre un passé lointain, Loti nous introduit ainsi au cœur mystérieux de tous les âges du monde.
Parfois, il se laisse aller à l’enthousiasme lorsque l’éclat du printemps l’éblouit et qu’à l’infini s’étendent devant ses yeux les champs de glaïeuls rouges ou d’iris violets, et, dans la plaine du Saïs, la forêt jaune des grands fenouils. Les fantasias qui chaque jour accueillent les voyageurs lorsqu’ils passent d’une tribu à l’autre, enchantent le cavalier qui sent frémir sous lui sa monture ; la douceur d’une nuit d’avril le pénètre un instant de sa sérénité. Mais ce pays décidément est inquiétant, oppressant et avec volupté Loti détaille les dangers qui guettent la caravane, les précautions prises chaque soir au campement, les difficultés du chemin : « pas de routes, jamais, nulle part » ; un seul pont rencontré – ô miracle – à deux étapes de Fès sur l’oued Mikkès, d’immenses plaines désertes où les cultures ne forment que des tâches clairsemées, peu de villages, une population misérable.

Comme pour ajouter à sa tristesse profonde la pluie ne cesse guère de l’accompagner depuis Tanger et il pénètre à Fès sous un ciel d’orage qui rend plus impressionnants et plus mornes les gigantesques remparts de la cité.

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Vue sur les remparts de Fès

En vue d’une purification, trois jours de quarantaine sont imposés à l’ambassade ; celle-ci est conduite par Patenôtre, ministre de France, et comprend une quinzaine de personnes parmi lesquelles sept officiers (Loti est l’un d’eux), cinq chasseurs d’Afrique accompagnant la mission ; tous se soumettent de bonne grâce à la réclusion préliminaire ; seul Loti y échappe, un des six européens de la ville, médecin français lui ayant prêté son domicile particulier : c’est que le voyageur a hâte de parcourir tous les quartiers de Fès, incognito sous l’habit arabe. Le lendemain de son arrivée, revêtu d’un cafetan et d’un burnous, il part sur une mule à la découverte de ce monde étrange, et sa première visite est bien entendu pour le marché aux esclaves noirs qu’aucun « nazaréen » – chrétien – n’a la permission de voir. Il passe fort lentement devant Quaraouiyine, la mosquée sainte et glisse vers l’intérieur un coup d’œil furtif ; il traverse les souks qu’il n’appelle jamais de ce nom, employant le nom de « bazar », et erre de longues heures dans les ruelles obscures et boueuses. Il me semble inutile de vous détailler ses impressions devant les spectacles variés qui l’attendent : ce sont encore celles – étonnement, émerveillement, envoûtement – de l’Européen qui, pour la première fois visite la Médina : là, le Maroc éternel prodigue ses contrastes, ses bruits, ses odeurs, ses couleurs.

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Les souks de Fès

Les treize jours que Loti passe à Fès ne lui permettent pas d’approfondir la psychologie de ses hôtes ; il nous fait plus facilement part des jouissances esthétiques que lui procure la contemplation d’une porte ouvragée, place Nejjarine, que des conversations qu’il a eues avec des Marocains. Mais certains traits de caractère le frappent malgré tout. Ce monde jalousement fermé sur lui-même donne à l’étranger une impression d’hostilité et pourtant, Loti nous peint en termes convaincants la généreuse hospitalité des personnages qui l’accueillent. Ainsi bien que le Sultan Moulay Hassan ne l’ait aperçu qu’un instant lorsque dans le grand Méchouar a eu lieu la solennelle présentation de l’ambassade, le souverain lui fait porter par des cavaliers jusqu’aux portes de Meknès sur le chemin du retour, de riches cadeaux : fusil revêtu d’argent et sabre de cérémonie. Le faste des réceptions, le voyageur le trouve à Fès aussi bien chez le Grand Vizir que chez le Vizir de la guerre ou le caïd El Mechouar qui l’invitent à de « pantagruéliques collations » ; il a la surprise de découvrir, derrière des murs lépreux, le charmant décor du patio et il goûte avec plaisir dans ce cadre harmonieux les plats les plus variés de la culture arabe. À l’aller d’ailleurs les tribus avaient rivalisé pour offrir à la mission la « mouna » la plus somptueuse.

Mais ce que Loti apprécie le mieux chez le peuple arabe, c’est l’esprit profondément religieux. Au moment de quitter le Maroc, il se prend à soupirer en s’adressant à cette contrée : « Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve afin qu’au moins il y ait encore un dernier pays où les hommes fassent leur prière ». Désespéré d’avoir perdu la foi de son enfance, Loti cherche passionnément, dans les pays qu’il visite, les manifestations des croyances ancestrales. Son livre sur Jérusalem, nous montre sa nostalgie de la religion ; « Au Maroc » nous rappelle cette attirance profonde : lorsque le soir le voyageur monte sur la terrasse de sa maison et voit se dérouler à ses pieds le plus étonnant des paysages urbains , il se plaît à décrire la mystérieuse transmutation des couleurs ; il note la forme des montagnes depuis la découpure nette de l’Atlas jusqu’à l’écran dentelé du Zalagh imitant, écrit-il, « une énorme vague marine, soulevée là puis figée » ; il se laisse envahir par la tranquillité et la beauté du spectacle, mais ce qui l’émeut le plus et donne à cette heure sa valeur, à la vision son sens, c’est le cri des « Mouedzens » qui appellent à la prière du haut de tous les minarets.

Le 28 avril 1899, Loti prenait la route du retour qui par Meknès et Alcazarquivir devait le ramener à Tanger ; les dernières pages de son récit de voyage sont toujours aussi pénétrées de nihilisme ; son obsession de la mort lui fait voir des suaires jusque dans les murs blanchis à la chaux des villes qu’il traverse, et, tout naturellement viennent sous sa plume, pour les décrire les expressions comme « délicieusement triste » ou « charmant et mélancolique ». Et c’est par là, je pense, que s’affirme sa supériorité sur tous ceux littérateurs « noirs » ou romanciers du désespoir qui l’ont suivi dans l’âpre voie du pessimisme : sans rien cacher des laideurs ou des misères des hommes, il maintient dans son œuvre les prestiges de la poésie et les traits de réalisme n’arrivent jamais à souiller son rêve de beauté.

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Détail Médina de Fès. Avril 1916 Cliché Pierre Machard

Vous qui avez l’habitude d’entendre célébrer la joie de vivre ici, sous une éclatante lumière, dans un pays neuf et plein d’ardeur, vous qui tout à l’heure allez partir vers la côte, la montagne ou vers la France, sur d’excellentes routes, et voir une fois de plus passer devant vos yeux d’immenses plaines cultivées et des villes en plein essor, n’en veuillez pas trop à Loti d’avoir rêvé que ce pays s’immobilisât dans les choses passées ; il lui était difficile d’imaginer qu’un Maroc moderne saurait conserver à ses côtés le charme et la poésie de l’ancien et que des activités nouvelles pourraient se juxtaposer, sans les étouffer, aux modes de vie d’autrefois. Au cours de ces vacances que je vous souhaite, à tous et toutes, bienfaisantes et heureuses, songez un peu au caractère étonnant de cette harmonie et aux moyens de la maintenir, chacun en ce qui nous concerne.

La découverte de ce discours de Delaunay m’a donné envie de relire « Au Maroc ».

Loti, « pour la première fois » rédige une « légère » préface où il précise : « Qu’on ne s’attende pas à trouver dans mon livre des considérations sur la politique du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu’il y aurait de l’entrainer dans le mouvement du monde moderne : d’abord, cela ne m’intéresse ni ne me regarde, – et puis, surtout, le peu que j’en pense est directement au rebours du sens commun ».

Ce n’est certainement pas le livre que le ministre Patenôtre attendait ; il aurait préféré une relation de cette ambassade sous un titre du genre « Une ambassade à Fès », comme le journaliste Gabriel Charmes, en 1886, accompagnant à Fès la mission du ministre Féraud avait rédigé et publié dans la Revue des deux mondes  « Une ambassade au Maroc », plus fidèle à la « commande diplomatique » et permettant de relayer de manière officieuse, de diffuser de façon insidieuse, auprès de l’opinion publique française, la politique coloniale souhaitée par le gouvernement. Même si c’est un voyage officiel, Loti fait un récit de voyage et non de diplomate. Patenôtre lui a d’ailleurs écrit en juillet 1889, avant donc la publication dans l’Illustration : « Comme diplomate il me sera difficile de partager officiellement le superbe dédain que vous professez pour tout ce qui peut ressembler à l’introduction d’un progrès quelconque au Maroc ; comme lecteur, ou si vous préférez comme lettré, je suis en parfaite communion d’idée avec vous et je ne puis que m’associer à la pensée qui a dicté votre livre ».

Lyautey, plus tard, aura lui un jugement plus tranché au sujet du livre : « Ce n’est pas le Maroc, c’est le Maroc de Loti ».

L’ambassade Patenôtre part de Tanger le 4 avril 1889, vers Fès, par « la route des Ambassades » avec un convoi d’une centaine de « mules entêtées et de chameaux stupides », pour le transport des bagages et de nombreux gens d’escorte chargés de la sécurité du groupe et, tous les jours, de monter et démonter les tentes de la véritable petite ville nomade.

Je me suis intéressé uniquement à la description de Fès, dans le livre. Loti donne de Fès une image d’une ville vieille, délabrée, sombre et parfois lugubre. Abdeljlil Lahjomari dans « Le Maroc des heures françaises » Éditions Marsam, 1999, écrit à propos de l’ouvrage de Pierre Loti : « Car Fès, de par la magie du verbe lotien, vit dans les ténèbres et les obscurités de la vieillesse et de la mort, de la décrépitude … avec ses maisons croulantes, ses vieilles murailles, ses rues tortueuses … »

Après une dizaine de jours de voyage « On commence à découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c’est une surprise pour nous de voir Fez d’une teinte si sombre au milieu d’une plaine si verte, quand nous nous l’étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l’air étonnamment triste, il est vrai … »

Après avoir campé la nuit à Ansala-Faradji à une demi-heure des grands remparts crénelés, le groupe entre à Fès le 15 avril 1889 « Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir, sentant des torrents d’eau, des déluges, suspendus sur nos têtes. …. La ville nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres que dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. … Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus vraisemblablement noir, éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle cette voûte oppressante s’étend est comme murée par de hautes montagnes dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout de l’horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but de notre voyage … »

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Vue sur la médina de Fès et sur Bab Mahrouk sous un ciel tourmenté. Cliché anonyme et non daté, mais probablement de Jacques Belin vers 1950.

« ... Nous entrons ; alors c’est l’étonnement d’arriver dans des espaces vides et des ruines. Cette porte aux arabesques bleues et roses qui avait un air féerique vue de loin, perd beaucoup à être regardée de près ; elle est immense, mais elle n’est qu’une grossière imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accès dans les quartiers du sultan, qui occupe à eux seuls presque tout Fez-Jdid (Fez-le-neuf) et dont nous longeons maintenant les murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville. Au pied de ces enceintes du palais, un dépôt de bêtes mortes, dans un cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux remplissent l’air d’une odeur de cadavre. »

« Nous laissons derrière nous toutes ces effroyables clôtures de sérail, vieilles et croulantes qui pointent leurs créneaux dans le ciel et s’enferment les unes les autres comme par excès de méfiance. Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf de Fez-Bali (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies, polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de cimetières vieux comme l’Islam, de monticules pierreux couverts de cactus et d’aloès, de koubas, qui sont des chapelles mortuaires pour les saints, surmontées de dômes et ornées d’inscriptions en mosaïque de faïences noires. »

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Entrée de Fès. Cliché anonyme du 3 novembre 1919

« … Fez-le-Vieux est devant nous : mêmes murailles effrayantes, lézardées du haut en bas ; mêmes créneaux ébréchés.

« … D’abord, c’est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et noirâtres qui ne sont égayés d’aucune fenêtre … Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan noir.

« Là c’est sous une autre forme la même tristesse. À la file maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroits que, de droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune, par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes d’orangers en fleurs.

« … Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs ; on dirait une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l’impression d’arriver chez des lapins très pauvres : c’est bien là cependant que le ministre ambassadeur et sa suite vont être logés ! »

Loti n’envisage pas d’habiter avec le reste de l’ambassade, un ami « providentiel » a mis un « gîte » à sa disposition (l’ami est le Dr Linarès, médecin de la mission française au Maroc de 1878 à 1901 et qui avait deux maisons voisines en médina). Autorisé par le ministre Patenôtre, il poursuit son chemin vers sa demeure. « De tous les gîtes qui m’ont abrité au courant de ma vie, aucun n’a jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d’un accès moins banal. Et jamais n’a été plus brusque ni plus complète l’impression de dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d’un monde différent et d’une époque antérieure.

« Et j’habite dans un des quartiers de Fez-Bali (Fez-le-Vieux) ainsi nommé par opposition avec Fez-Jdid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles. Ce Fez-Bali est un dédale de rues couvertes, obscures, qui s’enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et dans toute la hauteur de ses maisons inaccessibles, presque jamais de fenêtres ; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses, qu’il faut se courber en deux pour y entrer ; et puis, bardées de fer toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains ; tout cela déformé, rouillé, déjeté, – millénaire. »

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Rue dans la médina de Fès. Cliché Belin probable

« De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la plus noire est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il fait presque nuit en plein jour ; elle est jonchée d’immondices, de souris mortes, de chiens morts ; le sol y est creusé au milieu, en forme du ruisseau, et on y enfonce jusqu’à mi-jambe dans une boue liquide. »

Il explore sa maison :  » … Un escalier, là tout de suite dès l’entrée ; un escalier de tourelle, qui monte en s’enroulant sur lui-même. Il est raide comme une échelle ; les parois en sont noircies par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement des mains, et irrégulières comme celle des cavernes … des portes verrouillées donnant sur des recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles d’araignées et de poussière … d’autres petits couloirs, d’autres pièces délabrées, de forme irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes ! …

Voici la description qu’il fait de sa chambre : « Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux chatières fermées, je suis seul dans ma chambre ayant froid malgré mon burnous ; j’entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le vent qui souffle comme en hiver, et, de temps à autre m’arrivant de quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain … Bien délabrée et bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de dentelles grises en toiles d’araignées.

Les thèmes de la vieillesse et de la mort reviennent en permanence dans sa description de Fès qu’il découvre ; Loti manque de la sérénité nécessaire pour profiter du temps présent et la ville est vue à travers le prisme déformant de ses inquiétudes, de sa perpétuelle nostalgie.

Il s’excuse d’ailleurs d’employer si souvent le mot « vieux ». « De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le mot « petit » revenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c’est la vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est l’impression dominante causée par les choses ; il faudrait, une fois pour toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons s’émiettent et penchent, que les pierres n’ont plus d’angles ».

« … La dominante, malgré moi est une tristesse immense que je n’attendais pas ; un regret pour le foyer de France ; un regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté nouvelle ; le sentiment du suaire de l’Islam tombé sur moi de tous côtés, m’enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour respirer l’air d’ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter  que je ne l’aurais cru … »

Cette tristesse efface les couleurs heureuses et dans la description de ce premier contact avec Fès, c’est le noir et le gris qui s’imposent.

Deux jours après son arrivée à Fès, l’ambassade est présentée au Sultan. Le trajet, assez long, pour se rendre en délégation de Fez-le-Vieux au palais de Fez-le-Neuf,  fournit à Loti l’occasion d’une nouvelle et sombre description de la ville : il parle de « hautes et effroyables murailles », de « ruines », de « tas de bêtes pourries au-dessus desquels des oiseaux tournoient », de « murailles, de tours hérissées de leurs créneaux pointus qui font en l’air comme des rangées de peignes aux dents méchantes ; lézardées, déchiquetées, branlantes, etc.

L’arrivée du Sultan dans le Méchouar est funèbre : « Sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se dessine une haute momie blanche à figure brune toute voilée de mousseline ; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme antique, comme devait être celui de la reine de Saba et deux géants nègres, l’un en robe rose, l’autre en robe bleue agitent des chasse-mouches autour de son visage. Et tandis que l’étrange cavalier s’avance vers nous, presque informe mais imposant quand même, sous l’amas de ses voiles neigeux, la musique, comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus stridentes ; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu’accompagnent à contretemps d’effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie gambade avec rage, maintenu à grand’peine par les esclaves noirs. Et nos nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette musique si lugubre et si inconnue.

« ... Cet homme, qu’on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier représentant fidèle d’une religion, d’une civilisation en train de mourir. Il est la personnification même du vieil Islam … À quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la terre ? Nous sommes absolument incapables de nous entendre ; la distance entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d’un calife de Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu’est-ce que nous lui voulons, et pourquoi l’avons-nous fait sortir de son impénétrable palais ?

« Sa figure brune, parcheminée, qu’encadrent les mousselines blanches, a des traits réguliers et nobles ; des yeux morts, dont on voit paraître le blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière ; son expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un suprême ennui.

Le ministre Patenôtre présente au Sultan ses lettres de créance, puis s’échangent les discours d’usage, avant que chacun des membres de la délégation salue le Sultan qui répond par un signe de tête courtois avant de retourner vers son palais. « La momie chérifienne nous apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux linceuls. La musique qui s’était apaisée en sourdine pendant le discours reprend un crescendo funèbre ; un autre orchestre, de musettes et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes encore ; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les chevaux ; celui du Sultan se cabre et rue, essayant de secouer la momie neigeuse, qui reste impassible ».

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La foule attend l’arrivée du Sultan dans le Méchouar de la Makina. Cliché Chambon 1928

Cette présentation du Sultan en « haute momie » questionne : elle semble peu respectueuse du souverain d’autant qu’elle s’accompagne d’une description de son physique (du moins de ce qu’on en voit – le visage), elle aussi, assez irrévérencieuse même si Loti note une certaine noblesse des traits « Sa figure brune, parcheminée, qu’encadrent les mousselines blanches, a des traits réguliers et nobles ; des yeux morts, dont on voit paraître le blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière ». Veut-il décrédibiliser, dévaloriser ce souverain qui exige une « purification » de trois jours des étrangers qui viennent le voir ?

De la même façon, que sous-entend Loti quand il écrit : « À quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la terre ? Nous sommes absolument incapables de nous entendre … qu’est-ce que nous lui voulons, et pourquoi l’avons-nous fait sortir de son impénétrable palais ? », veut-il signifier que la démarche est inutile, qu’elle n’aboutira à rien et que l’on perd son temps à vouloir mobiliser, moderniser le Maroc ?

Mais la momie est un mort qui survit et le souverain incarne ainsi l’immobilisme, la résistance aux changements de l’Histoire, auxquels Loti, obsédé par le passage du temps, est attaché. Son questionnement sur « À quoi bon une ambassade ? » « Qu’est-ce que nous lui voulons ? » apparaît comme une critique de l’expansionnisme de la civilisation occidentale qui vient modifier les pays où elle débarque, au risque de précipiter la fin d’un monde. On ne touche pas aux momies !

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Méchouar de la Makina. Cliché Bouhsira, années 1930

Loti semble désenchanté et déçu des premiers jours passés à Fès : les jardins qu’il visite sont « délicieusement tristes » ; les vergers « à l’abandon, enfermés entre des murailles en ruine », des vergers d’orangers « qui sont exquis dans leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur » ; il y a çà et là de « vieux kiosques mélancoliques » … et de l’ensemble des jardins du palais se dégage « comme une mélancolie de cimetière » ; il pense aux « belles créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes de tout le Moghreb que ce bois d’orangers a dû voir passer, s’ennuyer, se faner et mourir ! »

Il montre peu d’empathie pour les hommes qu’il rencontre lors des visites protocolaires ou des invitations chez les notables locaux : « Certains personnages marocains qui marchent et se meuvent avec noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distinguée, quelle tranquillité détachée de tout. Cependant on sent qu’ils ne valent pas les gens du peuple, les gens bronzés et farouches du plein air« . Il relève « les airs de ruse, de méfiance et les demi-sourires félins de ces hommes voilés de blanc, qui ne répondent que par périphrases gracieuses, qui ne semblent jamais pressés, ni jamais sincères ».

Invité par le grand-vizir qui marie son fils, il rencontre le marié et les jeunes hommes de sa suite : « Là, sur des divans, tout autour d’une grande salle nue, des jeunes hommes étaient assis faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir l’écroulement du vieux Moghreb. Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles, mornes et affaissés sur leurs coussins ; le fils du grand vizir, vêtu de vert (ce qui est la couleur des mariés) était à l’écart dans un coin, le plus sombre et le plus affaissé de tous, l’air absolument abêti, excédé d’ennui et de lassitude ».

Les seuls moments où Loti paraît être heureux sont les « heures merveilleuses de la fin du jour » quand il monte sur sa terrasse. « La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l’or de tout ce soleil ; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de collines elle a pris un aspect d’inaltérable et radieuse paix, quelque chose de presque riant, de presque doux ; je ne la reconnais plus, tant elle est changée ; il y a comme un rayonnement rose sur l’immobilité de ses ruines. Et l’air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille, donnant des illusions d’éternel été ! » …

Il prend plaisir à contempler la ville qui s’étend autour de lui et qu’il voit sous un autre jour : « Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson des choses très mystérieuses ! Je vois, par en dessus, leurs minarets, leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l’Alhambra : ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir, elles semblent n’avoir plus rien d’inquiétant ; elles semblent ne plus être de redoutables sanctuaires, et, de même toute cette grande ville, au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l’adoucissement de cette pure lumière d’or rose, ne donne plus l’impression de ce qu’elle est en réalité de farouche et sombre ; de ce qu’elle renferme de mystérieusement immuable ; on a peine à se figurer que c’est bien là le cœur muré de l’Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans route pour communiquer avec le reste du monde ».

Même les « koubas » des saints, les petits dômes funéraires et les innombrables tombeaux ont un aspect sympathique.

Fes Vue depuis Dar Jamai 1921 sc

Vue générale de la médina. Cliché anonyme, daté de 1921

La terrasse est aussi une opportunité d’apercevoir ses « belles voisines » qui se promènent en groupe et se visitent de terrasse en terrasse. Le vendredi, « elles portent des tuniques de soie brochées d’or, atténuées sous des tulles brodés : leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux bras nus cerclés de bracelets ; de hautes ceintures en soie lamée d’or, raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges ; sur tous les fronts il y a des ferronnières, faites d’une double rangée de sequins d’or, ou de perles, ou de pierreries et par-dessus est posée l’ »hantouse », la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d’or, dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des cheveux dénoués ; elles marchent la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes sur les dents blanches ; elles ont un balancement des hanches un peu exagéré et d’une voluptueuse lenteur ; leurs yeux, déjà très grands et très noirs sont réunis et allongés jusqu’aux tempes avec de l’antimoine ; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au vermillon pur, comme par recherche sauvage de l’invraisemblance ; leurs joues semblent passées au minium épais ; et sur leurs bras, sur leurs fronts paraissent des tatouages bleus. »

« Je commets une action tout à fait inconvenante, en restant assis sur ma terrasse … mais je suis étranger ; et je puis feindre ne pas savoir  » …

Terrasse Fès (1) copie

« Belles voisines  » sur leur terrasse. Cliché début des années 1920

Loti aime être sur sa terrasse quand « va sonner l’heure de la cinquième et dernière prière du jour, l’heure sainte, l’heure du Moghreb … Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules consonances de ce mot : le Moghreb … Moghreb, cela signifie à la fois l’ouest ; le couchant, et l’heure où s’éteint le soleil. Cela désigne aussi l’empire du Maroc, qui est le plus occidental de tous les pays d’Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en s’assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par Mahomet. Surtout cela exprime cette dernière prière, qui d’un bout à l’autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir ; prière qui part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en traînée lente à travers toute l’Afrique, à mesure que décline le soleil, pour ne  s’arrêter qu’en face de l’Océan, dans ses extrêmes dunes sahariennes où l’Afrique elle-même finit ».

Il met à profit la période de purification (trois jours réduits à deux pour cette délégation) à laquelle sont astreints les représentants étrangers avant d’être reçus en audience par le souverain chérifien, pour aller se promener, à dos de mule, en médina, « habillé en arabe », accompagné d’un autre membre de l’ambassade et avec un « guide » que lui a procuré le Dr Linarès.  Il peut ainsi en toute liberté déambuler dans le dédale  des ruelles étroites de la médina et voir ou apercevoir des lieux à priori inaccessibles aux non musulmans : bazars couverts, marché aux esclaves « que les chrétiens ne doivent pas voir », passer devant la « Karaouïn où depuis une dizaine de siècles se prêche la guerre aux infidèles ». Il est impressionné par « le peuple de fidèles en burnous prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches couleurs, et le murmure des chants religieux qui s’échappe de là, continu et monotone comme le bruit de la mer … »

« Une des complications de l’existence dans cette ville est de ne pouvoir jamais sortir seul, même en costume arabe ; on risquerait quelque mauvaise aventure … on ne peut pas sortir à pied non plus, par convenance d’abord, et pour ne pas enfoncer jusqu’aux genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers. Et alors, avec l’indolence des gens de service, faute d’une monture quelconque sellée à l’heure dite, on est les trois quarts du temps prisonnier dans sa propre maison ».

Mais peu à peu, Loti habitué à sortir vêtu d’un burnous, va parfois seul ou accompagné d’un membre de l’ambassade, se promener dans les rues et bazars voisins de sa maison avant d’aller déjeuner tous les midis chez le ministre Patenôtre. Il se repère de mieux en mieux dans le souk (qu’il appelle bazar) et dans les rues couvertes de claies en roseaux et de branches de vigne. « Je ne sais d’où vient que j’ai un tel enchantement à traverser chaque jour ces bouts de rues, sous ce soleil encore matinal, entre deux vieilles mosquées. J’éprouve une sorte de jouissance d’art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu banal et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté par un peintre ; je crois que c’est surtout pour le plaisir de passer là et de m’y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j’ai ces fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de couleurs très recherchées. Je m’applique à être assez vraisemblable, ainsi costumé, pour que les passants ne me regardent point … Il y a une grande dose d’enfantillage dans mon cas, je suis forcé de le reconnaître »…

On remarquera que c’est le soleil matinal qui provoque enchantement et jouissance d’art chez Loti car il suffit que quelques nuages noirs apparaissent dans le ciel pour que l’aurore soit sinistre et la ville sombre et inquiétante !

Souks couverts 02

Souks couverts de claies en roseaux, médina de Fès. Années 1940

Dix jours après son arrivée à Fès, le jeudi 25 avril, il note : « Je n’ai presque plus envie de rien écrire trouvant de plus en plus ordinaire les choses qui m’entourent… Je m’en vais n’importe où dans les quartiers déserts ou dans les foules, au bazar ou dans les champs ».

Mais il finit par apprécier la médina : « Seul le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce soit très bourgeois, je m’en vais au bazar, acheter de l’eau de rose et du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est d’usage. Et jamais je ne m’étais fait, aussi complètement que ce matin, l’amusante illusion d’être quelqu’un de Fez ». Il prend le temps de se promener et trouve « très nobles et très beaux sous leurs capuchons de moines blancs » les hommes qu’il croise ; il est ému par une grand-mère, « aux yeux très bons », qui devant une boutique de jouets d’enfant marchande une drôle de poupée pour sa petite-fille « adorable avec des yeux de chat angora ».

… « Ce matin tout se présente à moi sous des dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D’ailleurs tout le mystère, tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe bien vite dès qu’on se familiarise avec leur aspect. Je connais maintenant chaque recoin de ce bazar ; et certains marchands, quand je passe, me disent bonjour et m’invitent à m’asseoir. Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et l’impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus ; je stationne devant les portes, regardant longuement à l’intérieur ; pour un peu j’entrerais ; j’ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la vie ; je trouverais tout naturel de venir m’agenouiller à côté de ces gens dont je porte le costume ».

Il trouve même que « Karaouïn n’a jamais été aussi beau qu’aujourd’hui, sous cette éblouissante lumière matinale« . Il aperçoit dans la grande cour de la mosquée des petits kiosques qui s’avancent, « plutôt des petits dais, rappelant en plus beau, ceux de la célèbre Cour des Lions à l’Alhambra » ! Il poursuit jusqu’à la place du Marché, à l’heure des affaires et de la foule ; il s’arrête pour observer marchands, charmeurs de serpents, conteurs, et autres « captivants spectacles »…. « À moi, qui vais partir après-demain, ces choses déjà familières sembleront bientôt très étonnantes quand je serai revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin. En ce moment, je suis vraiment quelqu’un d’une époque passée, et je me mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là , en tout semblable, je pense, à ce que ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade ou à  Cordoue du temps des Maures.

Karaouiyine Sc

Prière à l’intérieur de la mosquée Qaraouiyine. Cliché anonyme, vers 1920

Loti quitte Fès où il laisse l’ambassade retenue par des lenteurs politiques. Il fera route, avec un autre officier, en petite caravane, vers Tanger en passant par Meknès. « Je n’ai pas eu le temps de m’attacher à mon gîte musulman d’ici, qu’il va falloir quitter et oublier, comme j’ai oublié déjà tant d’autres gîtes exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m’y serais attardé volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère et ses abords difficiles ».

En quittant le Maroc, Pierre Loti écrit :  » Nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard, assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée. Personnellement j’avoue que j’aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus industrieuse des républiques« .

Le récit de Loti se termine par une prière qu’il adresse au pays qu’il vient de quitter où il lui demande de se défendre contre l’Occident et l’introduction de la modernité.

« O Moghreb sombre, reste bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l’Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve afin qu’au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière »…

Prière 1-a copie (1)

Prière. Dignitaires. Fès. Cliché Belin, années 1930.