Image à la une : Djebel Binna où se trouve, au pied du côté droit de la falaise, au dessus de la ligne d’arbres, Kef Lihoud ou grotte du Juif.

Texte de Louis Brunot. 1918 dans Archives Berbères

Le voyageur le moins averti peut constater sur tout le territoire du Maroc des traces non équivoques de cultes naturistes à peine déguisés. L’adoration des arbres, des sources, des eaux courantes, de la mer, des rochers, des grottes, se manifeste à la ville comme à la campagne. M. Doutté, dans Magie et Religion, dans En Tribu, dans Merrâkech, a relevé, classé et expliqué les actes religieux ordinaires du peuple marocain profondément païen en réalité. On reste convaincu avec cet auteur que le culte de la nature a été et est encore, malgré un léger vernis d’Islam, la vraie, l’unique religion de l’indigène.

L’Islam orthodoxe n’a rien pu faire contre le naturisme, sinon l’absorber, le prendre à son compte. Sans doute, de nos jours, un cadi zélé a fait couper un arbre fétiche qui donnait son ombre à Sidi Bou-Ghaleb à Fès, mais cette exécution récente, faite avec l’autorisation au moins tacite des Chrétiens protecteurs du pays, n’a pas eu l’assentiment du peuple ; elle demeure une manifestation isolée, sans portée, de l’orthodoxie et souligne davantage par son unicité l’impuissance de l’Islam classique en face du paganisme traditionnel. M. Doutté a fait remarquer que le maraboutisme est une transition entre ce paganisme et l’Islam ; il a fait remarquer aussi que les santons usurpateurs occupent les lieux d’adoration des vieux cultes. À Sefrou, nous trouvons une illustration nouvelle des principes magistralement exposés par M. Doutté avec ce caractère particulièrement instructif que le vernis islamique dont nous parlions est pour ainsi dire insignifiant, plus insignifiant que partout ailleurs ; on trouve à Sefrou des cultes naturistes, peut-être diminués, mais non déformés.

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Entrée mausolée Sidi Bou-Ghaleb. Cliché octobre 2019

Le site même de Sefrou est favorable à l’éclosion d’une religion naturelle : des falaises et des grottes, des sources abondantes, des eaux courantes, claires et rapides, des arbres nombreux, une terre riche, ont toujours provoqué le religieux étonnement de l’homme primitif.

D’autre part, la population indigène de Sefrou se compose pour moitié au moins de Juifs d’un type spécial qui pourrait bien être fort ancien. La coexistence de deux groupes ethniques — musulman et juif — différents mais égaux en importance et se livrant aux mêmes travaux, donne aux cultes naturistes régionaux un nouveau caractère d’originalité.

S’il est relativement facile d’obtenir des Musulmans des renseignements nombreux et précis sur leurs mœurs et coutumes, il en est tout autrement des Juifs : ceux-ci se refusent systématiquement à livrer le moindre détail, à donner la moindre explication ; ils répondent toujours en niant qu’il existe une tradition quelconque ; il faut, pour les faire parler, leur laisser supposer qu’on a, à l’avance, le renseignement demandé, et même par ce moyen on n’arrive pas toujours à connaître tout ce que l’on désire. Aussi, faut-il présumer que les légendes et traditions relatives à la grotte de Kef Lihoud sont forcément incomplètes.

Le Kef Lihoud (La grotte du Juif) se trouve au milieu d’une falaise qui domine au Sud la route de Sefrou à Fès. On y accède assez facilement. En entrant dans cette grotte largement ouverte, on trouve devant soi un couloir, coudé au bout de deux mètres, suffisamment haut pour qu’un homme puisse s’y tenir droit. Le sol du couloir monte légèrement. À gauche, avant le coude, une anfractuosité mal déterminée reçoit des bougies, mais peu. À droite, deux degrés naturels donnent accès à une chambre dans laquelle on aperçoit des traces de bougie. Au fond, à gauche, une chambre basse, à laquelle on n’accède qu’en se mettant sur les genoux, est constamment éclairée. Tout autour de cette dernière chambre, sur le sol, le long de la paroi, on distingue des autels primitifs composés de cercles de cailloux entourant une bougie qui brûle, jadis une inscription en hébreu, gravée sur du marbre, se trouvait à gauche en entrant. Notre regretté Biarnay* l’y avait vue en 1912 . Les Juifs l’ont fait disparaître, on ne sait pour quelle raison, et jurent qu’elle n’a jamais existé. Quand on saura qu’une suie abondante garnit les parois de toute la grotte, on aura une idée assez complète de ce Kef Lihoud qui, par lui-même, n’a rien d’imposant.

* Samuel Biarnay est décédé, à 40 ans, en octobre 1918 de la grippe espagnole

L’intérêt de la grotte réside dans le culte dont elle est l’objet. Elle appartient aux Juifs. Les femmes enceintes y font des visites pieuses pour que leur délivrance soit facile. Les femmes stériles y apportent des bougies pour devenir fécondes. Veut-on amener la pluie? On étend à l’ouverture de la grotte le linge qui a reçu le sang de la circoncision récente d’un enfant. La ziara, ou visite pieuse, se fait généralement le 10 de chaque mois juif : elle consiste uniquement dans l’apport de bougies qu’on allume dans la chambre du fond et non dans celle de droite. On remercie le génie de la grotte de l’exaucement d’un vœu de la même façon, mais en ajoutant un cercle de cailloux autour de la bougie.

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Entrée du Kef Lihoud aussi appelé Kef El Moumen (Grotte des croyants) par les Musulmans

La fête patronale ou moussem a lieu le 18 de iyar, qui correspond à peu près à notre mois d’avril. Nul doute qu’on se trouve ici en présence d’une fête du printemps ; cependant la religion judaïque a fait comme les autres : elle s’est emparée de la fête païenne et l’a transformée en un anniversaire quasi-religieux. Les lettrés juifs de Sefrou déclarent en effet que la fête en question est l’anniversaire de la mort du grand rabbin Semehoun ould Youhay, enterré à Jérusalem. Ce jour-là, le mellah boit et mange copieusement, puis se rend au Kef où il allume de nombreuses bougies, non seulement dans la chambre du fond, mais encore dans tout le couloir. Dans la cire fondue qui coule, on met des chiffons qui brûlent et bientôt toute la grotte est illuminée.

Lorsqu’on demande aux Juifs pourquoi ils vénèrent le kef, ils répondent parfois en donnant la légende suivante : un rabbin très vénéré, originaire de Jérusalem, Amran Diouan, résidait à Ouezzan. De son vivant et après sa mort, on lui rendait des visites pieuses ; les gens de Sefrou devaient faire ainsi un long voyage. Une nuit, ce rabbin leur apparut en songe et leur dit :  Si vous voulez me rendre une visite pieuse, il est inutile de venir jusqu’à Ouezzan ; allez au Kef Lihoud. Depuis, les gens de Fès et ceux de Sefrou font de nombreux pèlerinages à la grotte. On peut voir ici, chez les Juifs, une analogie avec ce qui se passe chez les Musulmans et même chez les Chrétiens ; un saint plus ou moins authentique usurpe la place d’une ancienne divinité païenne. D’ailleurs la croyance s’est ancrée que des rabbins vénérables, très anciens, sont enterrés dans la grotte.

On pense couramment à Sefrou que le Kef Lihoud est le berceau des Juifs de la région, que cette grotte abrita les premières familles juives du pays.

Chose très curieuse, les gens de Bahlil, gros village situé à 5 kilomètres de Sefrou, bien que musulmans, vénèrent la grotte en question, alors que les Musulmans de Sefrou affectent du mépris pour le culte qui y est rendu. On serait tenté de supposer que les Bahlil et les Juifs de Sefrou ont une origine commune, ont eu des cultes communs, dont celui de la grotte serait le dernier vestige. Ce n’est qu’une hypothèse, mais d’autant plus séduisante qu’au premier aspect les Juifs de Sefrou d’une part, et les Musulmans de Bahlil d’autre part, forment des groupes ethniques bien distincts des populations environnantes.

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Le village de Bahlil avec ses habitations troglodytes. Cliché 1925 (plaque de verre)

On explique par les légendes suivantes les visites rituelles que les gens de Bahlil font à la grotte. Une femme de Bahlil avait un entant malade ; elle voulait, pour le guérir, le conduire au Kef Lihoud, mais le père n’y consentit pas ; à la fin, l’enfant étant sur le point de mourir, la mère enfreignit la défense maritale et le porta dans la grotte : il guérit et les gens de Bahlil reconnurent la sainteté du lieu. Autre légende : Un berger de Bahlil, plein de mépris pour la grotte et pour les saints qu’on y prétendait être enterrés, urina à l’ouverture du Kef : il fut paralysé. Autre légende : Les gens de Bahlil, en guerre avec ceux de Sefrou se trouvèrent arrêtés à la grotte au moment où la ville ennemie allait être leur proie certaine : ils en conçurent de la vénération pour ce lieu miraculeux.

Les Musulmans de Sefrou, jusqu’à ces derniers temps, s’abstenaient de visiter la grotte sacrée. Mais Sidi Mohammed el Kittani, chérif vénéré, chef de la confrérie des Kittaniyin, passa à Sefrou et déclara que la grotte de Kef Lihoud sert de tombeau au prophète Daniel. À partir de ce jour quelques Musulmans commencèrent à rendre des visites pieuses à la grotte, mais sans enthousiasme ni conviction. Ce n’est pas le seul lieu sacré que les Juifs et les Musulmans aient en commun.

Il n’en reste pas moins bien établi que le Kef Lihoud appartient aux Juifs. Les Musulmans ont leur grotte sacrée particulière, Kef el Eubbâd. Cette grotte se trouve près de la route qui monte au Fort-Prioux à une vingtaine de mètres sur la droite, à la hauteur des remparts de la ville. Un rocher haut de 3 mètres environ offre une ouverture que les fidèles ont aménagée en forme de porte. Un grand figuier masque cette entrée. La porte une fois franchie, on aperçoit une chambre assez étroite renfermant un tas de pierres sacré, un kerkour. On n’y fait pas de moussem comme au Kef Lihoud, mais on y adresse les mêmes vœux.

Les Musulmans racontent que dans cette grotte sept croyants et leur chien se réfugièrent et s’endormirent pendant de longs siècles. Un jour, ils se réveillèrent, ne sachant combien de temps ils avaient dormi, et sortirent en ville ; ils s’aperçurent qu’on ne les comprenait pas, que leur monnaie avait changé de valeur, que les hommes étaient devenus ridiculement petits. Ils se retirèrent dans leur grotte et y moururent. Les gens font remarquer que les habitants de la grotte étaient très grands ; or, sept personnes ordinaires auraient de la peine à se loger dans cette grotte. On n’est pas d’accord sur le nombre des dormants : les uns soutiennent qu’ils étaient six et le chien, d’autres, qu’ils étaient sept et le chien. Le Coran avait donc raison de prédire : « On disputera sur leur nombre et on dira qu’ils étaient trois et leur chien, cinq et leur chien, sept et leur chien ; mais c’est vouloir pénétrer un mystère que peu de personnes savent. Dis : Dieu connaît parfaitement leur nombre ». (Sourate XVIII dite de la Caverne, verset 31)

Cette légende, comme on le voit, est tout entière prise à la sourate de la Caverne, à moins, ce qui paraît peu probable, qu’elle ne lui soit antérieure, comme la fable des sept dormants d’Éphèse. Des légendes analogues existent dans tous les pays d’Islam et partout l’on prétend, comme à Sefrou, que la grotte du pays est authentiquement la caverne dont parle le Coran.

Dans le culte de la grotte en question, on trouve peu d’islamisme ; ce qu’on en trouve, la légende des sept dormants, appartient au folklore de la Méditerranée.

Non loin de la grotte, à quelques pas de la msala, on aperçoit dans un entonnoir naturel un tas de pierres sacré. On prétend que Moulay Idriss, le grand patron du Nord marocain, s’assît à cet emplacement qu’on appela depuis le Kerkour de Moulay Idriss. De là un moussem qui a lieu en automne. Beaucoup de Musulmans de Sefrou pensent que le mouton de l’Aid-Kebir est égorgé pour le kerkour. À cet endroit donc, un culte naturiste, un culte maraboutique et le culte musulman orthodoxe se rencontrent. C’est encore le cas de répéter que l’homme prie toujours sur les mêmes lieux.

Le culte de l’eau apparaît à Sefrou sous la forme naturiste pure et sous la forme maraboutique. Les vieillards affirment que jadis, au printemps, on remontait jusqu’aux sources de l’oued de Sefrou et qu’on y égorgeait des victimes. À cause de l’insécurité sans doute, on ne fait plus ce sacrifice qu’à la source de Sidi Ali Bousserghine, à l’est du Fort-Prioux. À l’automne, on y égorge un bouc noir ou une poule noire ou une poule de sept couleurs ou un coq blanc. Le sang est versé dans l’eau et la victime est mangée par les pauvres. La croyance populaire veut qu’il y ait sept sources souterraines qui confondent leurs eaux en un seul jet, celui que l’on voit sourdre. On se trouve ici en présence de sacrifices propitiatoires en l’honneur des génies de l’eau, c’est du paganisme tout pur. L’eau de la source a d’ailleurs des vertus magiques et par conséquent médicales : pour obtenir quelque chose, la guérison d’une maladie, on se lave la figure dans l’eau de la source et l’on formule son vœu ; c’est surtout la folie, l’idiotie, le crétinisme que l’on guérit ainsi. Un marabout, Sidi Ali Bousserghine, partage avec la source la vénération des fidèles. Il est d’usage de passer une nuit dans sa qoubba et de lui demander l’exaucement d’un vœu, particulièrement la guérison de la folie ; mais il faut toujours boire de l’eau de la source et s’y laver. Pour les bons Musulmans, c’est la présence du saint qui donne à l’eau toutes ses vertus. On fait chaque année un moussem en l’honneur du marabout et on lui égorge des moutons.

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Marabout de Sidi Ali Bousserghine. Cliché 1929. Service photographique de la Résidence générale.

Il reste encore à parler des arbres fétiches auxquels on accroche des chiffons que l’on a portés sur soi pour obtenir la réalisation d’un désir. Ces arbres sont nombreux à Sefrou. Il n’y a à signaler à leur sujet que les faits suivants : ils sont très vieux et à proximité d’un marabout ; ils sont tous en dehors des remparts, sauf un qui est en ville près du tombeau d’une femme, Setti Messaouda.

 

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Marabout Lalla Setti Messaouda. 1913

Les fêtes saisonnières, comme on a pu le voir, se mêlent au culte des grottes, des pierres, des arbres, des eaux. Après le dépiquage, c’est-à-dire en plein été, on fait une visite pieuse à Sidi Ali Bousserghine (fête de l’eau) et quelques jours plus tard, au Kerkour de Moulay Idriss. Avant les labours, on fait une ziara à Sidi Bou-Medien, en dehors de la ville, dont le tombeau est entouré de nombreux arbres fétiches.

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Marabout de Sidi Bou-Medien. Cliché Léon Sixta, Dar-el-Glaoui. Fès Médina. Éditions Maroc-Islam. Vers 1950

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Marabout de Sidi Bou-Medien peint par R.C. Quesnel

En résumé, Sefrou, musulman ou juif, a des cultes naturistes à peine évolués, presque purs d’islamisme ou de judaïsme ou même de maraboutisme. Ils sont remarquables par ce caractère plus que par leur nature, car des cultes semblables abondent dans toute l’Afrique du Nord.

Le Père Henry Koehler, franciscain, qui a été dans les années 1950, curé de Notre-Dame de Toutes-Grâces, l’église de Sefrou, a décrit la grotte dite « du Juif ». En effet, le père Koehler était aussi  amateur de spéléologie et correspondant de la Société préhistorique française.

Voici ce qu’il en dit : « La grotte dite « du juif » à Sefrou est située au pied de la falaise de Binna** laquelle marque environ 800 m d’altitude. De tradition immémoriale on prétend que des rabbins y furent ensevelis. D’autre part la légende des indigènes y voit l’habitation d’un génie. Ceci tendrait à indiquer qu’il y a eu dans cet endroit un habitat très ancien ou un lieu de culte quelconque. Cette grotte s’ouvre à l’Est et comprend deux longs boyaux le tout vide depuis des siècles ».

** Durant son séjour à Sefrou, Moulay Idriss en attendant la création de la ville de Fès, fit quelques sorties à Bahlil pour convertir les habitants à la religion musulmane. C’est à la suite d’un échec à Bahlil que, rentrant à Sefrou, Moulay Idriss aurait dit du Djebel Binna :« Hadha Binna ou Binhoum », ce qui veut dire  littéralement : « ceci est entre eux et nous ». Depuis le nom de Binna est resté à cette montagne. (Cité par S.E Si Mbarek Bekkaï, pacha de Sefrou, lors d’une conférence aux « Amis de Fès » sur l’historique de Sefrou).

Les fouilles effectuées par le P. Koehler se sont portées sur une grande excavation à droite de la grotte ; il a mis à jour, outre un grand nombre de silex et de pierres taillées de différentes natures, des fragments de crâne et quelques débris d’ossements d’un tout jeune enfant. « Il ne peut s’agir d’une sépulture indigène à cet endroit ; d’autre part il n’y avait pas de trace d’une sépulture régulière à moins que l’érosion ne l’ait faite disparaître. Était-ce un sacrifice rituel en vue de protéger le système de défense de la grotte ? Nous l’ignorons ».

Les différents « outils » retrouvés  lui font  envisager que la grotte puisse avoir été une habitation probablement très restreinte d’une population atérienne (+ de 100 000 ans avant notre ère).

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Croquis du Père H. Koehler : La grotte « du Juif » à Sefrou. À gauche vue de face ; à droite vue de profil.

Pour plus de précisions sur le matériel préhistorique retrouvé dans la grotte voir : Bulletin de la Société préhistorique française. 1954, tome 51, N. 9-10. pp. 414-418. ou http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1954_num_51_9_3135