Image à la une : La médina vue du Palais Jamaï. Cliché de 1937

Texte d’Henri Bosco dans « Des sables à la Mer » 1950 Éditions Gallimard. Ce livre est une sorte de mémorial de ses années marocaines. D’abord édité en 1948, sous le titre « Les pages marocaines », accompagnées de 40 gouaches de son ami le peintre Louis Riou, il sera réédité partiellement par Gallimard en 1950 sous le titre « Des sables à la Mer ».

Il y a des villes de louanges, et d’autres de prières. Beaucoup sont nées pour la parole, le trafic des pensées ; quelques-unes, rares et graves, ont la vocation du silence. Les unes chantent et les autres psalmodient ; les plus nombreuses parlent et échangent des mots utiles ; les silencieuses méditent. Quelquefois la louange et la prière, l’échange verbal et la pensée close cohabitent dans le même site, à l’abri d’une même enceinte millénaire. Les chants profanes et les liturgies se fondent au commerce des paroles pour composer une rumeur confuse qui couvre le silence. Mais ce silence infus, ce silence réel, voulu par des confréries du silence ou par des âmes isolées, quelquefois aspire à la paix autour de soi. Alors des profondeurs de cette confusion s’élève l’onde calme du souffle invisible et la ville se tait. On n’entend même plus une prière…

Je pense à Fès. Elle est bien l’une de ces villes composites, dépositaires d’oraisons, de musiques, de phrases mercantiles et d’antiques silences. Villes qui n’offrent au regard que des énigmes et à l’investigation que des murs, ou d’inextricables labyrinthes. Quelquefois les naturels eux-mêmes s’y égarent. Il n’est de fil qui ne s’y brise à quelque borne ou qu’on ne coupe clandestinement derrière vous. Villes à plis et à complications, où il n’est mur, porte, ruelle, ombre humaine qui ne suggère et ne trouble et parfois n’inquiète par d’inextricables replis par des itinéraire sans issues. Villes riches en sourds refus et en réticences impondérables ; dont chaque aspect que l’on découvre est obscurément démenti par un visage qui se voile ; mouvantes cependant, canalisant entre leurs murs des foules d’âmes qui se croisent sans se confondre ni se séparer ; pieuses par les sanctuaires ; opulentes en marchandises ; et secrètement saintes.

Une rue dans la médina de Fès. Cliché des années 1920

À les juger on erre ; et l’on donne, d’un même excès, tantôt dans la louange et tantôt dans le blâme. L’une et l’autre sont naturels, et ni l’une ni l’autre ne pèsent un poids exact dans la balance de la justice. Car ce sont là villes humaines, serrant dans leurs plis les vertus et les vices de l’homme si étroitement que la sainteté y voisine avec la débauche, sans que l’une détruise l’autre, comme dans nos cœurs.

Mais, comme dans nos cœurs, l’on peut y porter sa pensée, y risquer une lumière. L’exploration en sera décevante peut-être ; cependant n’y découvrît-on que des signes indéchiffrables, du moins nous enseigneront-ils que, pour nous, ces chants, ces prières, ces phrases de l’utilité et ces silences portent un sens, fut-il scellé. Nous en ressortirons avides de connaître et tout chargés de conjectures suggestives, dont les vertus évoqueront en nous d’improbables images et des prétextes émouvants à la pensée.

  Plus j’y reviens et plus en moi l’idée s’enfonce que Fès s’inscrit parmi ces villes prohibées dont l’étranger en vain pense franchir les portes. Paradoxe, car peu de villes ont ménagé dans leurs remparts des entrées si monumentales dont les noms retentissent : Bab Fetouh, Porte des Victoires, Bab Marouk, Porte du Brûlé, Bab Guissa, Porte de la Guerre. J’en passe. La sonorité de ces noms ne fait rien à l’affaire. N’ouvre pas qui veut une porte libre d’un accès facile à tous.

  Vue sur Bab Mahrouq. Cliché 1925 environ

Bab Ftouh. Cliché 1925

Bab Guissa. Cliché 1918

Fès n’est pas une ville ouverte. Elle reste toujours la cité interdite, un monde à part. Si ma curiosité en souffre, cependant c’est ainsi qu’elle me plaît. Je l’aime intacte. Le serait-elle sans cette passion héréditaire qui peut aller jusqu’à l’hostilité, mais qui conserve le trésor unique, un des plus authentiques de l’Islam ? Trésor indéfinissable, sans nom, trésor cependant et réel, dont je ne saurais dire rien sinon qu’il est. Y toucher, fût-ce en l’écornant de la pointe de l’ongle, relèverait du sacrilège. Il y a quelque chose de sacré dans les villes qui se retranchent, et je ne hais point, quand je passe en un lieu où l’on voit s’élever d’antiques sanctuaires, d’affronter, sur le seuil, un visage dur.

Mais Fès, nous l’avons dit, n’a pas que ce visage inhospitalier. Car on y chante et des chants courtois. Il est des jours pour l’émancipation, quand (c’est avril) partent en caravanes les amateurs de plaisirs champêtres, ravis (et la brise souffle) d’entendre ce bruit de vent au bruit des eaux se mêler autour de la ville, où fleurissent dans les roseaux vivaces mille petits jardins à demi sauvages. C’est là qu’ils vont. On appelle ces promenades des « nzaha » de printemps. Une file de mules emporte le maître du verger, ses amis, tapis et coussins, provisions de bouche, ustensiles, tentes blanches brodées, instruments de musique, camp volant pour passer la journée à son aise et jouir d’une nuit paisible au milieu des arbres fruitiers dont les fleurs embaument le miel et la résine fraîche. Et c’est là que bientôt, appelant la parole, le rebec invite le luth et le luth le rebec, à la musique, où tout à coup tendent cordes et cœurs qu’inspirent un ciel délicat, l’odeur du jardin, le plaisir de la compagnie, et cet air déjà campagnard qui enivre facilement les citadins. Ils chantent, chants d’amour d’abord, naturels en avril, aux lèvres :

Qui n’a d’amour goûté délices,

D’amour ne connaît l’amertume

La nuit tombe ; emportez les lampes indiscrètes

Son visage éclaire la nuit. La lune monte…

Puis la douleur se lève :

Les cheveux dénoués, pleurent, gémissent,

Douloureusement, ô mon âme, les filles du Destin.

Arme-toi de courage…

Ô passé ! douceur ! ô douceur ! …

Facilement l’esprit des chanteurs de jardin, la nuit aidant, monte du profane au sacré, et d’un amour mortel à un désir mystique, car la race qui chante là est, même en ses plaisirs, hantée de Dieu :

Elle m’a quitté l’infidèle amante,

Mais tout passe ici-bas :

L’eau, la verdure et la beauté.

Prends congé de ce monde.

Sais-tu si tu vivras du crépuscule à l’aube ?

Lui seul est le Vivant,

Lui seul existe.

Alhamdo Lillali !

Ils chantent sans souci de l’heure, pour prolonger la nuit ; et quelquefois, ils ne s’assoupissent qu’un moment avant l’aube pour peu de temps. Car alors, du haut de la ville, des tours, des minarets, descend et se propage la Convocation du matin, l’Oraison de l’aurore, Es-sebah : « La prière vaut mieux que le sommeil… ».

Tour du Muezzin/Tour des astronomes Qaraouiyine vers 1930

C’est ainsi que nous savons, c’est ainsi qu’il nous est rappelé longuement que cette ville est Cité de prières. Longuement et cinq fois par jour : Es-sebah, Ed-douhoùr, El-assar, El-moghreb, El-aâscha, pour cinq positions du soleil, cinq états de lumière. Car « Dieu entend quand on lui adresse des louanges ». C’est pourquoi, les pieux, les vrais, les purs, à ces invocations rituelles ajoutent trois oraisons : El-fager, antérieure aux prières de l’aube, puis Eschefaa, et Utèr, qu’on récite, à la nuit, après les oraisons du soir, quand la terre, déjà dans l’ombre, arrive en vue des premières étoiles… Sept cent quatre-vingt-cinq mosquées au temps des Almohades appelaient, rassemblaient, concentraient la piété de la ville. Dans Qaraouiyine, aujourd’hui encore, le vendredi, « Jour d’assemblée » plus de vingt et deux mille fidèles, au temps des fêtes, tournent vers l’Orient, l’Oraison unanime. Dans la nuit dite « du Destin », à l’époque du Ramadan, la mosquée est illuminée par un lustre de bronze où brûlent cinq cents luminaires, et mille sept cents lampes flambent dans les nefs.

  De tels rassemblements, une telle ferveur concentrée autour d’une ville, l’enveloppent, la pressent et, même au nom de la piété, tendent à en forcer les murs, à l’envahir, à s’y répandre, à en assurer la conquête et peut-être l’asservissement. Elle est un aimant aux désirs et après les exaltations de la prière l’homme retombe et redevient bête d’instinct, d’appétits, de rapines. Toute cité sainte a le don d’échauffer le sang tout autant que l’âme des simples ; et elle aiguise aussi les ruses des subtils. Iblis campe toujours à proximité de ses murs, très lapidable, certes, mais non pas toujours lapidé, tant il prend de figures. S’il entre, la ville est perdue tôt ou tard ; et il entre, il finit toujours par entrer. On est impuissant à le prendre au vif, car il glisse ou fond, en changeant de forme. Les villes saintes, qui sont sages, le savent bien ; de là cet air de méfiance, ce visage fermé. Il faut se défendre. On sent que Fès, pressée par la nécessité, est depuis des siècles, attentive à ne point sourire au démon. Tout étranger peut l’être, et trop souvent il l’est. Or l’étranger hante les rues ; on ne peut les lui interdire. Il faut vivre, échanger, donner et recevoir, assurer chaque jour ces mutations où, même les prudents sont contraints malgré eux à de brèves confiances. Peser, priser, sont nécessaires et, diabolique opération, transmuer les objets en chiffres où réside, cachée, la tentation la plus pénétrante. Le nombre est saint ; le chiffre illusoire et par là perfide. Il est le signe du marché et toute ville, même sainte, abrite des biens matériels dont le transfert est indispensable à la vie des hommes. La rencontre de l’or et de l’objet offre un affût de choix au Tentateur et leur inversion, qui exige quelque mystère, porte la marque de ses voluptés inoubliables. Tout gain nous lie, et tout lien est un esclavage, dont les chaînes, même légères, aboutissent aux mains de l’Ennemi, confondu soit-il ! Jérusalem ni Rome ne sont à l’abri de ses mains insinuantes et prestigieuses. Mains qui nous offrent l’opulence ; et l’opulence aveugle et fascine les âmes. Mais on peut la cacher ; c’est le conseil que donne l’Autre, dans les villes où ses pouvoirs se brisent contre des vertus, celles des simples hommes droits, et reculent devant les Puissances voilées.

  Prière dans la cour principale de la Qaraouiyine. Années 1920

Car est-il défendu d’imaginer (mais ce n’est peut-être qu’un songe) que Fès, qui cache ses richesses, recèle aussi, et plus profondément des Centres invisibles ? Une communion de pensées, d’exercices spirituels et d’effusions mystiques suffit à relier quelques âmes élues. Rien ne les manifeste. Il ne faut qu’un visage simple pour procurer l’invisibilité et il n’est pas besoin de rassembler les corps pour réunir les âmes. Poursuivrai-je mon songe ?… J’écoute… Toutes les portes sont fermées et ces lèvres ne s’ouvrent point à l’appel d’un homme banal qui passe. Les Inconnus dont j’imagine la présence, ont effacé les Signes. Détachés d’eux-mêmes, sans doute n’entendent-ils, s’ils entendent encore, que la pure pensée ; et peut-être, déjà délivrés de sa voix inexprimable, sont-ils entrés dans le Très-Haut Silence… Cette sainteté inconnue, ces vertus inactives, nous protègent à notre insu. Oublié, ayant oublié, séparé de soi et du monde, celui qui tout vivant s’est approché, pur de son ombre, de l’Unique Lumière, en épand jusqu’à nous l’invisible clarté, contre laquelle rien ne saurait prévaloir, même dans les ténèbres de la terre… Rayon que reflètent les eaux, c’est, sur les lieux, les cœurs, où elle tombe la Très-Sainte descente de la Paix…

Cimetière de Bab Ftouh. Méditation ? Cliché années 1930

Fernand Marius Bosco, dit Henri Bosco a vécu au Maroc de 1931 à 1955. Il enseigne les lettres classiques au Lycée Gouraud de Rabat et est président de l’Alliance française au Maroc. Dans les années trente, il constitue à Rabat et à Fès, « La Société des Amis des Lettres et des Arts », en compagnie de ses collègues François Bonjean et Gabriel Germain. Cette association a pour objectif d’assurer la venue au Maroc de conférenciers de « Métropole ».

Avec Charles Sallefranque – qui fut professeur au Collège Moulay-Idriss de Fès et qui deviendra plus tard précepteur du Prince héritier Hassan – et Christian Funck-Brentano, Henri Bosco fonde la revue Aguedal qui paraît de 1936 à 1944 avec cependant quelques interruptions. Un de ses buts principaux sera de maintenir entre les différentes villes du pays, entre les villes et le bled, qui souvent se connaissent mal encore, une liaison amicale. En symbole de cette liaison , une place sera réservée, dans chacune de ses chroniques, aux correspondances des abonnés, tous invités à faire connaître, à confronter, leur sentiment sur les spectacles auxquels ils auront assisté, les livres qu’ils auront lus, les expositions qu’ils auront visitées.

C’est autour de ce groupe, par des conférences, des contributions à Aguedal que s’exprime, dans une volonté de rapprochement avec l’intelligentsia autochtone, le meilleur de la « littérature marocaine des Français ». Ahmed Sefrioui, un des pionniers de la littérature marocaine de langue française fut l’élève de Bosco et de Bonjean.

Bosco a écrit une vingtaine de romans, dont les plus célèbres sont « L’Âne culotte », « Le mas Théotime », « Hyacinthe », « Malicroix » et « Le récif ». Il a obtenu plusieurs grands prix littéraires dont le Prix Renaudot et le Grand Prix de la Littérature de l’Académie française.

C’est au Maroc qu’il rédige la plupart de ses livres mais le Maroc n’y tient qu’une place très relative : quelques poèmes et textes dans la revue Aguedal ; un roman « L’Antiquaire » qui se déroule en partie dans l’Atlas et « Des sables à la Mer » dont est extrait le texte sur Fès.