Image à la Une : Le docteur Cristiani en consultation. Vers 1925. Collection Bernard Flye Sainte Marie.

Il s’agit d’un article publié, par A.M. Al-Acey dans le numéro 3 de la revue Maghreb, en septembre 1932. Maghreb, revue mensuelle, est la première revue marocaine en exil. Le premier numéro est paru en juillet 1932.

Elle est domiciliée à Paris, avec un rédacteur en chef français, l’avocat Robert-Jean Longuet, arrière petit-fils de Karl Marx ; elle est soutenue par un comité de rédaction franco-espagnol, mais elle est relayée pour l’information, la diffusion et finalement la rédaction de la plus grande partie de son contenu, par l’intervention directe de jeunes intellectuels marocains. La revue associe militants de la gauche française et des intellectuels marocains désireux de faire évoluer le régime du protectorat et d’aller vers l’indépendance.

Son contenu est très critique envers l’administration du protectorat français et elle attaque de front la politique de la Résidence générale.

Parmi les principaux collaborateurs marocains de Maghreb on peut citer Mohammed Hassan El-Ouazzani, Omar ben Abd-El-Jalil, Ahmed Balafrej, Abdelkader Benjelloun, Mme Benjelloun, Mohammed Lyazidi, Mohammed El-Kholti qui publient sous leur nom ou sous des pseudonymes ou des initiales.

Dès sa parution, la revue est attaquée par les journaux français locaux et les journaux fasis (Le Courrier du Maroc, Le Progrès de Fez, la Bougie de Fez) ne sont pas en reste ; la revue est interdite au Maroc en septembre 1932, mais suite à l’intervention d’Édouard Herriot l’interdiction est levée deux mois après.

La publication cessera définitivement au début de 1936.

Cristiani s’en va … la nouvelle s’est propagée avec une rapidité étonnante. Les petits artisans dans leurs échoppes se le chuchotent anxieux, certaines inclinations des yeux, certains gestes remplacent pour les initiés bien des paroles. Les gros bourgeois vous le jettent au visage comme s’ils étaient renseignés de source sûre.

Qui ne connaît la figure de Cristiani, qui ne l’aime parmi cette foule bigarrée que vous côtoyez, vous touriste, bouche bée, et vous Français du Maroc, indifférent. Vous reconnaissez impénétrables ces regards, mystérieuses ces maisons aveugles, perfides les paroles doucereuses que vous entendez sur les lèvres fasies : Moulay Hafid les comparait aux becs d’acier et vous le répétez méchamment après lui.

D’où vient alors le miracle Cristiani qui a su gagner tous les cœurs, concilier tous les intérêts ? Je vous avoue que du premier coup on reste perplexe, connaissant l’esprit acerbe des fassis … Mais quand on sait que Cristiani est médecin, qu’il exerce son métier dans la ville depuis quelque vingt ans, qu’il dirige un hôpital pour Marocains, on comprend qu’il a fréquenté tous les milieux, s’est attiré toutes les sympathies.

D’autres comme lui dirigent des hôpitaux, mais il n’y a que Cristiani pour se faire aimer de ses malades. Allez demander à l’un d’eux soigné à Cocard par lui, avec quel dévouement ! ce qu’il pense de lui …

– Mais c’est un Musulman, me dit un brave cordonnier en humeur de confidence. Figure-toi que j’ai été opéré par lui, à Cocard ; il venait à mon chevet tous les jours. En sortant, j’ai reçu de sa part une somme d’argent pour « rentrer » auprès de mes enfants. Cet homme a dû lire dans ma pensée : je me tourmentais. C’est un Musulman, je te dis. »

Pardonnez, cher lecteur, l’ignorance de cet artisan à l’égard de la charité chrétienne, mais vous vous rendez compte de la simplicité de son jugement : un homme bon ne peut-être que musulman tant il est rudoyé par ceux qui s’appellent des chrétiens, interpellé de la façon la plus choquante et considéré à leurs yeux comme inférieur.

Un autre à côté de lui, vieillard à la barbe blanche, courbé sur sa tâche, lève sur moi un regard candide : « C’est plus qu’un Musulman : Cristiani est un saint, un saint déguisé. Ce n’est pas la première fois que pareille chose arrive dans la merveilleuse cité de Moulay Idriss. (Ce disant, il lève la main sur son front ridé et chauve). Tu le comprendrais, mon fils, si tu avais vécu comme moi à l’époque de Sidi Tahar ben Ncer. Cet homme de Dieu buvait du vin, mais cela ne l’empêche pas d’avoir été l’élu de Dieu et d’avoir fait des miracles. Cristiani vit parmi nous en chrétien, mais qui m’enlèverait de la tête l’idée qu’il adore dans son fond le vrai Dieu ? On devrait, à sa mort, lui élever une kouba sur sa tombe et l’appeler Sidi Cristiani…

Quel Français, même médecin, se vanterait d’être admis dans les intérieurs de Fez à faire partie de la famille comme un véritable ami, de voir les femmes de Fez ? Avec Cristiani, les cœurs comme les visages se dévoilent. C’est qu’il est franc, sincère, juste, et les Fassis se sont familiarisés avec sa vigoureuse poignée de main autant qu’ avec sa parole droite. Quand Cristiani a dit une chose, on est sûr qu’il a dit la vérité. Son pas sonore dans le patio de la Médina est bien connu de nos femmes. Combien de fois il a été appelé au chevet d’un malade et, s’apercevant de la modeste situation de son client, il refuse tout appointement, revient prodiguer ses soins. Lecteur, qui peut-être doutez de ce que je vous dis, allez faire une petite visite à Cocard, vous verrez la réalisation de son œuvre, vous verrez aussi le zèle qui, a son exemple anime ses collaborateurs.

Hôpital Cocard. Pavillon Hommes. Cliché de 1920/25

Cristiani s’en va … Avec lui disparaît à nos yeux une ère de politique indigène. C’était le parfait trait d’union des deux races, des deux civilisations. Pour nous Cristiani est plus qu’un homme : c’est un symbole. Combien de fois nous avons recouru à son exemple pour montrer à nos vieux compatriotes que, parmi les Français, il y a des gens bons, dévoués, épris de justice, tels que nous les avons connus dans nos livres.

Mais notre interlocuteur nous répond : « Cristiani est un cas exceptionnel … Au fond, il n’y a pas au Maroc deux Cristiani, il n’y en a qu’un seul » ; et les autres bons Français sont noyés dans la horde des Français de fraîche date, et quelquefois même taxés d’espionnage…

Cristiani, vous nous quittez, beaucoup de cœurs vous pleureront et votre œuvre restera, vous l’avez créée, elle est à sa pleine maturité ; de grâce ne la laissez pas briser. Restez plutôt là où vous êtes. Vous avez consacré votre vie à elle, consacrez-la lui jusqu’au bout. Je ne vois votre place que là. Comment peut-on imaginer Cocard sans votre silhouette ?

Et vous, vieux Majles baladi*, si vous étiez libres de vos mouvements, voilà une occasion pour le prouver. Un médecin, que tous vos membres connaissent, auquel ils ont tous eu recours, se retire avant l’âge. Cristiani a 55 ans. Réunissez-vous, allez le voir, essayez de le retenir, au lieu de signer des télégrammes à M. Saint pour attaquer une revue que vous n’avez pas lue, mais dont on vous a dit ce qu’il plaît à ses adversaires intéressés. Secouez votre torpeur, faites un geste, criez de tous vos poumons pour retenir parmi nous cet homme qui a voué sa vie pour soulager votre souffrance.

*Le Majles baladi ou Conseil municipal musulman, dont le territoire correspond aux limites de Fès el Bali, est placé sous la présidence du Pacha de Fès. Ce Conseil comprend sept membres de droit, et huit membres élus parmi les notables de quartiers. Cette assemblée, à caractère consultatif, émet des vœux, relatifs à des questions d’ordre municipal. Fès fut la première ville du Maroc à être dotée dès septembre 1912 d’un conseil municipal comprenant trois sections : musulmane, israélite, et française.

Le Majles baladi avec assis au centre, le capitaine Mellier, chef des Services municipaux qui dirige le Bureau des renseignements de Fès et contrôle ainsi l’Administration « indigène » … d’où la réflexion de l’auteur de l’article « si vous étiez libres de vos mouvements, voilà une occasion pour le prouver » !

Je n’ai pas retrouvé de projet ou de menace de départ de l’Hôpital Cocard du docteur Cristiani en 1932. Après une carrière de médecin militaire, Cristiani quitte l’armée en 1925 et devient aussitôt médecin à contrat de la Santé et de l’Hygiène Pubiques et garde la même affectation et le même poste de médecin-chef de l’Hôpital Cocard. Le 1er avril 1932, en plus de l’Hôpital Cocard dont il est toujours le médecin-chef, il assure les fonctions de médecin régional de la Santé et de l’Hygiène Publiques ainsi que celles d’ordonnateur secondaire pour les régions de Fès et de Meknès.

Est-ce cette nomination dans des fonctions administratives nouvelles qui a fait craindre à la population fasie, le départ de Cocard du Dr Cristiani ou la fin de son activité médicale ?

La revue Maghreb revient en janvier 1933, sur le départ « probable » du Dr Cristiani, dans un nouvel article de A.M. Al-Acey, intitulé « Autour du départ de Cristiani« 

Dans un des précédents numéros de Maghreb, nous avions annoncé le départ probable du Docteur Cristiani, médecin-chef de l’hôpital Cocard à Fès. L’abandon de ce poste qu’il occupe depuis 20 ans a suscité une vive émotion parmi ceux qui connaissent le Docteur Cristiani. Son œuvre est grande ; plus méritoire certes que celle des écoles où l’on distille l’instruction sans assoupir la soif de connaître, que celle de ces routes et chemins de fer, de but bien plus stratégique qu’humanitaire ; que l’apport de ces machines dans un pays ; que l’installation sur nos meilleurs terres des colons pour en priver des familles entières ; l’œuvre de Cristiani est faite de désintéressement, de dévouement pour ceux qui souffrent, quand abandonnés même des leurs, ou mendiants d’hier, ils viennent là voir soulager leurs misères ; leur reconnaissance est vive et s’approche de l’admiration religieuse. Quand ils embrassent la main de Cristiani, qui est un nasrani (chrétien), ils ne font que répéter le geste de respect, le même qu’ils ont pour leurs marabouts. Combien est touchante cette vieille paysanne qui apporte à Cristiani le tout petit pot de miel ou de beurre, ou quand la saison est mauvaise l’unique œuf qu’elle a recueilli, modeste présent qui ira plus droit au cœur de ce vaillant homme que le lot de colonisation que l’on s’apprête à lui donner. On se demande s’il accepte et par quel malin esprit on voudrait entacher la pureté de son œuvre. Évidemment, si les fellahs connaissaient le nouveau « colon », ils ne demanderaient pas mieux que de l’avoir à côté d’eux plutôt qu’un quelconque français venu de je ne sais quel pays si peu français qu’il en ignore la langue. Mais Cristiani « colon » cela se conçoit si peu et on comprend son hésitation. On veut, dit-on, récompenser son effort comme si besoin est ; sa popularité, sa conscience du devoir accompli l’admiration qu’il recueille à son passage ne sont-elles pas la meilleure des récompenses ?

Hôpital Cocard. Pavillon de consultation. Cliché 1939

Nous avons pas caché notre propre admiration et notre vive sympathie pour tout ce que fait Cristiani dans la capitale intellectuelle du Maroc, ce qui nous a valu des remarques désobligeantes de la part des ennemis acharnés contre « Maghreb » comme si cette revue n’était qu’un foyer de détractions, de « haine », pour toute œuvre française. Nous sommes pleins de reconnaissance pour tout ce que l’on fait chez nous. Avons-nous le temps de le dire ? Des livres, des revues, des discours, voir même des grands quotidiens de la métropole chantent les louanges en chœur, au milieu de ce concert notre voix se ferait mal entendre et puis nous sommes tellement peinés de voir négliger le revers de la médaille, les coulisses de cette belle scène qui semble faite pour abuser les yeux d’une nouvelle Catherine, l’opinion publique. « Maghreb » s’est attachée à relever des erreurs. J’espère qu’elle aura l’occasion de revenir sur les belles choses. Mais on ne peut nous enlever de la tête cette idée que le Maroc n’est pas tellement une « création française ». Toute autre nation européenne bien outillée aurait pu nous apporter des bienfaits matériels. Mais nous attendions de la France autre chose que des chemins de fer, des routes, des fonctionnaires et des officiers. Nous attendions d’elle, son amour de la liberté qui a pris naissance sur sa douce terre et qui est merveilleusement épanoui, nous attendions d’elle de nous sortir du joug de l’anarchie non pour nous mettre sous un joug plus dur encore … Faut-il vous le cacher, lecteur, nous avons été profondément déçus : la France s’est chargée de faire de nous un peuple ; elle fait tout pour nous acculer à notre position hélas ! de retardataire, est-ce pour mieux justifier sa domination, ou nous acheminer à un asservissement complet, à une colonisation de principe, faire du Maroc une nouvelle Algérie ?

Veut-elle aussi détruire, nous enlever ce par quoi elle a pu s’attacher notre cœur ? Nous avons pensé que le départ de Cristiani n’était pas à son heure, quand les autorités locales sont obligées d’éloigner un de ses confrères qui compromet singulièrement le corps médical. Non, ce départ est inopportun. Aussi avec quelle joie nous avons appris ces derniers temps que Cristiani est maintenu médecin-chef de l’hôpital Cocard. Cependant nous savions de source sûre qu’il avait donné sa démission. Était-ce pour protester contre une résistance opposée à sa « politique » ? Se sent-il ne plus appartenir à l’époque ? Nous sommes en tout cas heureux de le conserver en notre vieille ville et lui souhaitons une bonne santé pour continuer à mener à bien une œuvre vraiment admirable.

Entrée de l’Hôpital Cocard

Le docteur Léon Cristiani ne quittera ses fonctions de médecin-chef de l’Hôpital Cocard que le 31 décembre 1936 malgré les diverses interventions d’associations ou groupements de musulmans de Fès, pour qu’il poursuive après la limite d’âge. En retraite, il continue à exercer la médecine dans sa maison du quartier de Dar Dbibagh où il reçoit de nombreux malades marocains qui l’ont rapidement retrouvé et viennent le consulter. Tant que sa santé le lui permet il descend en médina ou au mellah visiter d’anciens patients et est également « médecin de famille » pour une petite clientèle européenne.

Quant au « lot de colonisation » dont il est question dans l’article, son neveu Bernard Flye Sainte-Marie m’a fourni deux renseignements … non décisifs :

– Cristiani avait en novembre 1912, à la demande de Lyautey, accompagné le Sultan Moulay Youssef, à Marrakech ; il est affecté au poste de médecin particulier du Sultan, fonction qu’il va occuper pendant plus de deux ans et sera le médecin d’une partie de la famille royale. C’est en reconnaissance de son dévouement envers la famille royale qu’il aurait reçu en 1927, peu avant le décès du Sultan Moulay Youssef, une propriété de plus de deux cents hectares, prélevée sur les lots de colonisation, située au sud de Fès, vers Immouzzer du Kandar. Cristiani aurait hésité à accepter … mais on ne refuse pas au Sultan ! C’est d’abord, au début de 1928, un de ses beaux-frères arrivant de France qui va mettre en valeur la ferme, puis ce sera Georges, le fils du Dr Cristiani et de sa femme Lalla Aïcha, qui à partir de 1946 s’y installera à plein temps. Léon Cristiani vendra la ferme en 1954. L’attribution de ce lot de colonisation est donc bien antérieure à 1933.

– Cristiani reçoit au moment de son départ en retraite (1936), de la part du « Protectorat et de la ville de Fès » une maison en ville à Fès : le « lot vivrier n° 16 » qui se compose « d’une maison assez grande, pourvue de dépendances et d’un espace suffisant pour y planter un verger et cultiver un potager capable de subvenir aux besoins de la famille ». Lalla Aïcha, Cristiani et leur fils Georges prirent rapidement possession des lieux, après avoir sacrifié un mouton pour respecter la coutume. Une partie de la maison, avec une entrée indépendante servit de cabinet médical. Le don de cette propriété urbaine correspond peut-être au lot de colonisation évoqué dans l’article … mais les fellahs n’étaient pas nombreux aux alentours.

À propos du docteur Cristiani et de l’Hôpital Cocard voir aussi : Docteur Léon Cristiani , Dr Chrétien ou Dr Cristiani ? , Confidences de temps très anciens , Création de l’Hôpital Cocard. Fès 1912 , La chirurgie à l’Hôpital Cocard en 1920