Image à la une : Élèves du Collège musulman Moulay Idriss de Fès.

Roger Le Tourneau, professeur au Collège Moulay Idriss de Fès a présenté « Les tendances intellectuelles de la jeunesse de Fès » à la réunion tenue à Paris (7-10 juillet 1937) sous les auspices de l’Institut des études islamiques de l’Université de Paris, et du Centre d’études de politique étrangère. Cette communication a été publiée dans « Entretiens sur l’évolution des pays de civilisation arabe » p. 23 – 28 Ed. Paul Hartmann, et analysée en mars 1938 dans Les Renseignements coloniaux et documents, supplément du Bulletin du Comité de l’Afrique française et du Comité du Maroc. C’est cette analyse que j’ai retrouvée.

Le Tourneau, directeur du Collège Musulman Moulay Idriss de Fès, dans son étude prend deux points de repère : 1933 et 1937. Il constate que les aspirations de la jeunesse musulmane de Fès ont changé entre ces deux dates. Il précise par les observations qu’il tire de la fréquentation quotidienne des jeunes Fasis du collège Moulay Idriss, quelles sont les préoccupations de la jeunesse musulmane de Fès en 1937, dans le domaine social, politique, intellectuel et religieux. Enfin, il cherche quelle orientation de l’enseignement musulman serait capable de répondre le mieux aux principales inquiétudes de cette jeunesse musulmane.

Roger Le Tourneau reprend, concernant l’état d’esprit de la jeunesse musulmane de Fès en 1933, l’analyse pertinente faite par François Bonjean, professeur au Collège Moulay Idriss, dans une communication au VIIIe Congrès de l’Institut des Hautes Études Marocaines (13-20 avril 1933, Rabat-Fès). Voici la conclusion de Bonjean : « L’étude attentive des auteurs français affecte les jeunes musulmans et attire ceux-ci à distinguer en eux et chez les autres entre ce que l’on pourrait appeler la tradition pourrie et la tradition vivante, entre la lettre et l’esprit. Elle les délivre des préjugés raciaux et religieux, accroît leur puissance de sympathie, de charité, aiguise leur patience. Elle les affermit dans le respect de leur propre canon, reliant celui-ci à des canons plus anciens ; elle les achemine vers un humanisme élargi, anobli, en leur montrant que les deux voies du mysticisme musulman, la mahabba et la ma’rifa, l’amour et la connaissance, sont aussi celles qu’ont toujours cherché à inspirer les poètes, les savants, les législateurs de tous les temps et de tous les pays parce que ces voies sont en réalité celles de l’héroïsme universel. Il est donc peut-être permis de considérer nos collèges musulmans du Maroc comme quelques-uns des points de l’espace et du temps où des courants divergents de la sagesse antique se rapprochent et recommencent, après des siècles, à mélanger leurs eaux ». Ainsi ce qui caractérisait les jeunes Fasis de 1933, c’était leur détachement d’une tradition morte, leur goût pour un modernisme inspiré de l’Occident.

Ces dispositions ne s’observent plus en 1937. L’attirance de l’Occident ne joue plus guère comme le montre le fait suivant : en octobre 1932 huit élèves demandaient des certificats de scolarité pour poursuivre leurs études dans des lycées français, soit 1/10 de l’effectif total ; ces dernières années, il n’y a plus de départ. D’où vient ce changement d’attitude ? Il ne vient pas de l’influence exercée par les professeurs du collège Moulay Idriss, le personnel enseignant, musulman et français, est le même qu’en 1933, à quelques unités près, et se tient à l’écart de toute propagande politique. Le changement est dû à d’autres influences qu’à celle de l’enseignement ; des évènements extérieurs ont trouvé de profonds retentissements dans l’esprit des jeunes Fasis, la lecture des devoirs d’élèves est très suggestive à cet égard.

I – Attirance de la politique.

L’année 1933 est marquée par la naissance d’une presse nationaliste : Maghreb, L’action du peuple, Es Salam, El Hayat. Ces journaux et ces revues sont lus par la jeunesse musulmane.

Le printemps 1934 reflète le bouillonnement des passions que la presse a agitées. Des incidents éclatent dans toutes les écoles de Fès ; aucune école n’y échappe. Un jour sur le passage du Sultan, cette jeunesse s’en va manifester.

Depuis, on reconnaît à des signes évidents que la passion politique continue à vivre dans l’esprit des jeunes Fasis. Ces préoccupations ne s’extériorisent plus en démonstrations publiques tapageuses ; le sentiment de la révolution nécessaire s’il s’est fait plus sourd, a gagné en profondeur. Il n’est pas rare de trouver ce sentiment exprimé dans les devoirs d’élèves. Tel jeune Fasi qui donnait son jugement sur l’époque où il vivait, se plaignait amèrement de la mise en tutelle du Maroc, et faisait du Maroc indépendant une peinture d’autant plus merveilleuse qu’il ne l’avait pas connu. Le succès de la presse nationaliste a eu des effets dans le vocabulaire : l’amour du peuple est un thème abondamment exploité, qui permet des développements lyriques ; c’était un thème parfaitement inconnu avant ces dernières années, et le souci du peuple n’avait guère tracassé les bourgeois de Fès.

II – Tendances sociales.

Les jeunes Fasis sont des partisans ardents de l’instruction des filles ; ils veulent que celles qui seront leurs femmes soient capables de comprendre leurs travaux et leurs préoccupations, qu’elles s’intéressent à la littérature et aux arts. Ici se manifeste sans doute l’influence de leurs lectures : la littérature française a répandu le portrait de la femme cultivée comme il y en avait au XVIIe et XVIIIe siècles. Ils ont aussi sous les yeux l’exemple récent d’une jeune marocaine de Tanger qui a été reçue brillamment au baccalauréat A’ en juin 1936. Leurs désirs vont très loin dans l’évolution sociale de la femme : ils veulent des femmes instruites et des femmes européanisées. L’image de la femme voilée qui vit dans un gynécée leur est odieuse. Ils veulent des femmes dévoilées, habillées à la dernière mode, usant des fards et de la poudre de riz, qui n’aient pas honte d’embrasser leur mari en public.

Ils étendent ce même désir d’européanisation à toute la vie sociale. Le Maroc rêvé, c’est un Maroc européanisé. Voici comment se le représente un élève : « Les femmes vivront comme les Françaises. Les hommes s’habilleront comme les Français, mais ils porteront le tarbouch. L’automobile, la T.S.F et la télévision seront d’usage courant. Les vieilles médinas seront éventrées, nous aurons percé de vastes boulevards qui seront sillonnés d’autobus, bordés de gratte-ciels, encombrés de marchands de journaux. Les vieillards, avec leurs burnous, leur djellabas et leurs turbans feront figure d’arriérés. »

III – Tendances intellectuelles.

L’enseignement scientifique est très aimé des jeunes Fasis. C’est grâce aux techniques scientifiques qu’ils équiperont un Maroc moderne. Quand ils pensent à l’école coranique c’est comme à un lieu peuplé de microbes, où ne s’accomplissent que des actes anti-hygiéniques. Un élève racontait un jour que le maître qui lui enseignait le Coran avait l’habitude de récompenser le meilleur élève en lui faisant boire l’eau qui avait servi toute la semaine à laver les planchettes et il frémissait encore au souvenir de cette eau qu’il avait bue pendant toute sa jeunesse.

La langue française est devenue pour un grand nombre d’élèves la langue dans laquelle ils pensent et l’instrument linguistique ordinaire. On a constaté, pendant une épreuve écrite de composition arabe, que plusieurs élèves se servaient du dictionnaire français-arabe pour transcrire leurs idées. Tous les jeunes Fasis font preuve d’une belle ardeur au travail. Le temps est déjà loin où un tiers des élèves inscrits manquait la classe. Leur ardeur se montre par leur assiduité et par leurs lectures. Ils lisent les classiques français qu’ils trouvent dans leur bibliothèque de classe, des livres français plus modernes, qu’ils empruntent à la Qarawiyine pour les vacances, des revues syriennes et égyptiennes. Mais leur belle ardeur a ses limites. Le feu sacré tombe trop vite, l’effort n’est pas durable, il faut mettre ces défaillances au compte du mauvais état physique : il y a chez eux un manque de vitalité, comme le montre leur peu d’enthousiasme pour les récréations et pour l’éducation physique.

IV – Tendances spirituelles.

C’est un affaiblissement de la tradition spirituelle. Les jeunes Fasis ne parlent pas de la religion avec le même respect qu’y mettaient leurs pères. Un élève qui imagine Fès en 2000 parle de la désaffection des foules pour l’Islam avec une très petite nuance de regret. « Dans ce brouhaha, dans ce tumulte, de temps en temps s’élève une grosse voix qui semble venir de partout, qui semble dominer tout et qui crie : « Allah akbar ». C’est un muezzin qui, debout devant un micro, du haut de son minaret, appelle les fidèles à la prière. Mais quels fidèles ? Un petit nombre, un rien. Et pourtant cette foule toute entière, quand elle entend ce cri murmure elle aussi « Allah akbar ». Est-ce par habitude ou par respect ? Même le vendredi, les mosquées ne sont pas pleines : on reproche à la jeunesse de n’être plus religieuse, la jeunesse fait la sourde oreille ».

Un autre élève prévoit la même baisse dans la vie religieuse sans montrer le moindre regret. Pour lui, elle indique le sens d’une évolution historique nécessaire, elle est une fatalité. Chez tous, la perte de la tradition religieuse se fait sans crise morale. Comment l’expliquer ? Par des conditions de vie intellectuelle qui les laissent dans l’ignorance de leur religion. Pour arriver mieux et plus vite, nos jeunes gens passent très peu de temps aux msids, ou ils n’y vont plus du tout. Une fois entrés au Collège, ils ont tellement à faire en toutes sortes de matières qu’ils n’ont plus guère de temps à consacrer à l’étude de leurs traditions. Comme ils n’ont pas le temps de tout faire, ils songent d’abord à leur avenir terrestre, laissant pour plus tard leur avenir céleste. Ils n’ont donc plus qu’une teinture religieuse plus ou moins profonde, selon leur milieu familial. Ils sont de moins en moins capables de citer les hadiths ou même des versets du Coran. L’Islam, moins profondément enraciné dans leur cœur, est donc moins difficile à laisser en sommeil. Disons cependant qu’ils sont encore si héréditairement imprégnés d’une tradition spirituelle que, dans leurs études françaises, ils ont encore volontiers le goût et l’intuition d’œuvres à tendance religieuse. Les Pensées de Pascal, les Sermons de Bossuet, Polyeucte, éveillent chez eux des sentiments non éteints qui couvent encore dans leur cœur et se traduisent dans des réflexions pleines de sympathie. Il est à craindre pourtant, si le cours des choses continue que, peu à peu, ce sens du spirituel ne s’émousse et ne soit remplacé par une sorte de positivisme sec et sans âme, fort dangereux pour ces jeunes gens qui, privés de leurs traditions, ne sachant pas saisir les nôtres, risqueraient de former un clans d’intellectuels déracinés capables de tout.

Conclusion

Roger Le Tourneau pense que l’enseignement a, pour une grande part, à répondre aux besoins les plus profonds des jeunes Fasis. Ceux-ci ont besoin d’étudier leurs traditions religieuses ; c’est un besoin spirituel, et l’enseignement tel qu’il est organisé en ce moment n’y pourvoit pas. Ils ont besoin en même temps d’accéder aux études supérieures françaises, c’est un besoin temporel, et le baccalauréat, voie normale d’accès à l’enseignement supérieur, est difficilement conciliable avec l’étude de la tradition arabe. Il s’agit de trouver une formule qui concilie les deux besoins.

Classe du Collège Musulman (Zamane, n° 44, juillet 2014)

La nature et le contenu de l’enseignement donné au Collège Moulay Idriss ont été dès sa création une source de difficultés voire de conflits entre Français et Marocains : le Protectorat voulait former une classe d’intermédiaires marocains aptes à tenir les rôles d’auxiliaires auprès des Français, tout en les empêchant d’accéder à l’enseignement supérieur moderne ou d’occuper des postes de haut niveau, ce qui aurait pu mettre en danger les privilèges du protecteur. Mais rapidement les élèves et anciens élèves du Collège revendiquent les mêmes droits que les élèves des lycées français tant en ce qui concerne l’enseignement, ses débouchés professionnels et la possibilité d’entreprendre des études supérieures en France : ils veulent un enseignement « moderne » contre l’avis des traditionalistes marocains … et d’une bonne partie des autorités françaises.

En 1933, des articles ou des tribunes sont publiés dans L’action du Peuple ou la revue Maghreb posant la question de l’enseignement des élèves musulmans au Maroc, de la suppression des Collèges musulmans de Fès et Rabat et de leur fusion avec les lycées français de ces villes.

Abdelkader Tazi, frère de S. E. Mohamed Tazi pacha de Fès écrit, en octobre 1933, dans une lettre ouverte : « … la fusion des deux établissements secondaires de Fès nous paraît une très bonne chose, l’enseignement donné au Collège Moulay Idriss étant de notoriété publique insuffisant et incomplet et beaucoup plus dirigé vers l’intrigue que vers la science. C’est la raison pour laquelle j’essaie à l’heure actuelle de faire inscrire mes fils sur les registres du Lycée. Je suis convaincu et je ne suis pas le seul à avoir cette conviction que le Lycée avec son enseignement moderne est plus susceptible que son voisin de Boujeloud de faire de mes enfants des hommes utiles et éclairés … ».

(J’ai trouvé une correspondance de la Direction de l’Instruction publique au Maroc qui confirme qu’Abdelkader Tazi a réussi à faire inscrire ses enfants au Lycée Mixte de Fès)

Au même moment, Si Benjelloun, fils du premier khalifat du Pacha de Fès, entreprenait la même démarche pour ses enfants. À Rabat, une vingtaine de « fils de notables » se sont présentés au Lycée Gouraud dans l’intention de s’y faire inscrire. Admis provisoirement, deux jours plus tard ils ont été priés de se faire inscrire au Collège musulman. Devant le refus de leurs familles qui estiment que l’enseignement donné dans ce dernier établissement est très loin de répondre aux exigences que la vie moderne réclame de tout homme, ces aspirant-élèves ont été renvoyés. Les familles, mécontentes de cette décision se sont tournées vers l’École italienne de Tanger (Regio Scuole Italiani, au Palais Littorio, ex-Moulay Hafid) où elles enverront leurs enfants !

Je reviendrai dans un prochain article sur la mise en place de l’enseignement dans les Collèges musulmans, sa contestation et son évolution.

Collège Moulay Idriss Fès, cour intérieure. Vers 1950. Cliché Belin

La revue Zamane a publié en juillet 2014 (N°44) un article du sociologue Mekki Merrouni intitulé « Collège musulman de Fès : le pionnier des collèges du Maroc »