Image à la une : jeunes filles remplissant leurs outres. Cliché 1929

L’importance de l’eau dans la vie de l’homme explique qu’à tous les âges de l’histoire, sous toutes les latitudes, quels que soient les races ou les milieux ethniques envisagés, les religions humaines, du paganisme ou de l’animisme aux religions que l’on pourrait appeler « évoluées » ont entouré les problèmes de l’eau de croyances, superstitions ou rites, voire de pratiques de magie ou de sorcellerie. Nous allons évoquer quelques-unes de ces croyances à Fès.

Le texte est en partie celui de la conférence prononcée devant les « Amis de Fès » par Henry Godbarge, le 18 février 1951, « L’eau à Fès« , (in Georges Michel Les conférences des Amis de Fès (1932-1956) tome 1. Iggybook 2016).

Tout d’abord, soulignons cette profonde conviction des Fassis, que leur eau est d’une qualité unique, et possède des vertus curatives rares. Le Rawd al-Qirtas est particulièrement dithyrambique sur ce sujet. « Elle est légère et douce par excellence, dit Ibn Abi Zar. On peut en boire en quantité à jeun sans craindre de malaise, grâce à sa digestibilité due à ce qu’elle coule sur des racines de gossampin et de cyprés. Le toubib Benjelloun prétend que, prise à jeun, elle rend plus agréable le plaisir des sens … Elle active et facilite la digestion, et supprime la fétidité de l’haleine. Elle guérit la maladie de la pierre. »

La religion musulmane interdisant le vin et les alcools, l’eau est la boisson par excellence. À Fès, la faveur des consommateurs allait à l’eau de l’Oued pour les raisons avancées par le Dr Benjelloun,  mais aussi, disait-on, même si la rivière est chargée d’immondices, l’eau est censée se purifier dans sa course. Cette croyance n’avait cependant pas empêché qu’en 658 H. (1260 J.-C.), les gens de Bab Khokha s’étaient plaints à l’émir Abu Yusuf Yaqub Ben Abdelhaq de ce que les lépreux qui s’étaient installés dans les grottes situées au bord de l’oued, extra-muros, se baignaient et lavaient leurs vêtements et leur vaisselle dans la rivière, corrompant ainsi les eaux dont l’usage compromettait la santé des habitants. Sur l’ordre du sultan, le gouverneur de la cité, fit décamper les lépreux qui furent relégués dans les cavernes près de Bab Guissa.

Grottes dans les falaises sous les tombeaux mérinides, en face de Bab Guissa. 1930

L’eau est souvent puisée la nuit ; on la met à décanter dans des jarres où l’on a jeté un morceau de charbon ou de soufre. On ne boit pas n’importe quand et n’importe comment ; Ibn Rochd (Averroès) déconseille de boire en sortant du bain, après un rapport sexuel ou après un exercice physique violent.

« Il est d’entre les convenances, quand tu bois, dit le savant Ibn Abu Ziyed El Kairawani, de ne pas reprendre haleine dans le vase auquel tu t’abreuves, mais de l’éloigner de ta bouche pour ensuite continuer à  boire si tu le veux ; de ne pas déglutir bruyamment le liquide, mais de l’absorber doucement par petites gorgées. Le Prophète a défendu de boire à l’aide de la main gauche, ainsi que de souffler sur une boisson chaude. Il n’y a pas de mal à boire debout, mais il est blâmable de boire en s’accoudant. Il est interdit de boire dans un vase d’or ou d’argent ».

L’eau, bien que n’étant pas rituellement indispensable, joue un grand rôle dans les ablutions. Mais elle doit être d’une pureté encore plus grande que l’eau de boisson. Est donc impropre l’eau qui a changé de couleur ou de goût, ainsi que les eaux grasses ou celles qui sont mélangées de sang, d’urine ou ayant touché des charognes.

 Les ablutions ont lieu notamment avant la prière, pour laver les impuretés dites majeures (rapports sexuels, menstrues, etc …) et après les repas. Pour la prière, El Kairawani rapporte « qu’il suffit aussi d’employer trois cailloux dont le troisième doit être retiré propre ; mais l’eau purifie mieux, l’usage en est plus rassurant, et elle est vue d’un meilleur œil par les savants. Un mode encore préférable est d’employer successivement les cailloux d’abord et l’eau ensuite ».

Il n’est pas traditionnellement prescrit de se laver les mains avant le repas, à moins qu’elles ne portent quelque souillure ; mais après manger on doit se laver les mains et la bouche pour se débarrasser de tout reste de nourriture.

Quand un prisonnier rentre au logis après sa libération, on lui lave le pied droit pour effacer l’infamie. De même, lorsqu’un jeune homme, après une fugue, regagne la maison paternelle, cet « enfant prodigue » se lave les pieds avant de franchir le seuil.

La plupart des autres rites relatifs à l’eau tirent leur origine du fait que selon une croyance populaire très ancienne et généralisée, les sources et rivières ont souvent jailli du sol grâce à l’intervention d’un Saint, dont l’esprit continue à habiter les eaux, concurremment parfois avec un ou plusieurs génies. Parmi ceux-ci, il en est de bienfaisants, mais aussi de malfaisants qui luttent avec ceux-là pour amoindrir les vertus de la source, voire pour la tarir.

C’est pourquoi l’eau des fontaines des grands saints – Moulay-Idriss, Sidi Ahmed Tijani entre autres – dont l’influence bénéfique l’emporte largement sur celle, maléfique, des démons, est très appréciée des malades qui lui attribuent des guérisons miraculeuses.

Fontaine de la zaouïa de Moulay Idriss à Fès. Vers 1920

Il est donc recommandé d’accomplir certains actes pour d’une part faire œuvre de vénération à l’égard du saint et, d’autre part, lutter contre l’action néfaste des « jnoun ». Ceux-ci du reste, affectionnent particulièrement les endroits déserts et sombres : W.C. égouts, puits, cimetières, etc.. Ils se réunissent souvent entre eux et dansent aux sons des ghaita et tambourins, cette musique se mêlant aux chants des eaux.

Ces démons ou, comme on les appelle, « ces gens » (haduk en-nas) sont souvent méchants, parfois facétieux, et toujours très susceptibles, donc sensibles aux attentions dont ils sont l’objet. C’est ainsi que lorsque l’on creuse un puits, on doit interrompre les travaux à la prière de l’ « Aser » – prière de la fin d’après-midi -. Dès le puits achevé, ou lorsque l’eau tarde à sourdre, on procède à un égorgement propitiatoire. Pour la même raison, une bête est offerte en sacrifice chaque année, le jour de la fête du saint protecteur de la source. Lorsqu’on procède au curage des vasques et bassins, on immole une poule sur la margelle.

De même, avant de jeter de l’eau chaude ou des eaux usées dans les éviers, W.C., égouts, il faut toujours prononcer la formule « Bismillah er-rahman er-rahin », « au Nom d’Allah clément et miséricordieux » afin d’avertir les « jnoun » et leur donner le temps de se garer pour éviter d’être ébouillantés ou salis.

Les gestes et formules destinés à se concilier les bonnes grâces des génies ont un caractère plus impératif à la prière de l’ « Aser » et vers minuit, ainsi que la nuit du jeudi au vendredi, moments où les démons, dit-on, déploient une grande activité ou se divertissent en groupe, donc détestent être dérangés. Par contre, ces mêmes prescriptions peuvent n’être pas observées pendant le mois de Ramadan, période où, au contraire – jusqu’à la 27ème nuit tout au moins où ils sont libérés – les « jnoun » sont emprisonnés sous terre.

Il est également très malséant d’uriner dans l’eau, cet acte étant considéré comme un outrage au saint et une provocation aux génies.

Le nouvel occupant d’une maison ne manque pas d’amadouer les « dieux Lares » en jetant dès l’entrée, quelques gouttes d’eau consacrée dans les W.C. et égouts.

En pays berbères, l’entrée dans une nouvelle tente est accompagnée de certaines cérémonies : après égorgement propitiatoire devant le seuil (bab uham), trois femmes de la famille de l’épouse y pénètrent chacune portant, dans l’ordre, une cruche d’eau, une cruche de farine, une cruche d’huile.

Retour de la source. Fès. 1918. Cliché anonyme

Quand l’eau jaillit pour la première fois du puits qu’on vient de creuser, on la recueille pour être offerte à boire aux personnes atteintes de maladies incurables. Cette croyance est à rapprocher de celle selon laquelle les agonisants dont les lèvres sont humectées de quelques gouttes de l’eau du puits sacré de Bir Zemzem – puits du sanctuaire de la Kaaba – sont assurés d’entrer au paradis. La jeune fille qui ne peut trouver un mari fait ses ablutions avec cette eau des prémices, ce qui écarte le maléfice.

L’eau est utilisée dans de nombreuses pratiques qui touchent à la magie ou à l’envoûtement, la formule suivante étant prononcée : « f-el ma l’aman, u si bas ma kan » (dans l’eau le pardon, et il n’y a pas de mal). El Kairawani a du reste écrit: « Il n’y a pas de pêché à recourir aux charmes contre le mauvais œil et aux autres choses semblables ; ni à demander refuge à Allah, en récitant les sourates 113 et 114, ou bien 112, 113, 114 ».

Les rites de l’eau sont très variés et se rencontrent dans les principales circonstances qui marquent l’existence : amour, mariage, naissance, enfance, maladies et mort.

 En voici quelques-uns :

 – La jeune fille qui désire se marier et, plus généralement la femme qui veut attirer ou retenir l’amour d’un homme expose, sur une tombe récente, pendant une nuit de lune, un plat contenant de l’eau, laquelle est ensuite donnée à boire à celui qu’elle aime ou mêlée à des aliments.

 – « Dans la tribu des Beni Saddène les cérémonies du mariage comportent une aiguade. La jeune mariée se fabrique elle-même une corde de palmier-nain ; plusieurs femmes, parentes du nouvel époux entourent la mariée et l’accompagnent au puits. Dans sa babouche droite, la mariée n’a pas oublié de mettre une aiguille sans chas. Cette aiguille écarte le mauvais œil, et les génies ne peuvent plus rien. Dans le cortège retentissent chants et you-you. Voici un de ces chants sur la route du puits : « qu’Allah accorde à la Reine des enfants qui vivent longtemps. Qu’Allah fasse de ton existence un tapis de gazon dense comme une chevelure que même les fortes chaleurs n’arrivent pas à jaunir. Qu’Allah fasse de toi un  jardin aux fruits hâtifs. Mariée, toi ô Reine, qu’entourent et protègent ces puissants remparts ». L’épousée arrive enfin au puits ; elle remplit successivement sept seaux qu’elle déverse sur le sol. Ces sept seaux sont comptés par une des femmes qui l’accompagnent. Alors elle remplit sa « guerba » et, la portant sur son épaule, elle rejoint la maison conjugale, toujours suivie par les parentes de son époux » (Étude sur Les coutumes de l’eau, Dr Secret, in « Maroc Médical » 1950) 

– Ailleurs, les filles d’honneur conduisent la mariée à la source ou à l’oued, et lui lavent le pied droit.

– Pour combattre la stérilité, la femme recueille de l’eau d’une fontaine sacrée ; le vendredi, elle fait ses ablutions avec cette eau dont elle va ensuite asperger les alentours du sanctuaire.

– On connait la croyance de « l’enfant endormi » (ragued). Celui-ci renait de la vie intra-utérine grâce à des compresses faites sur le ventre de la future mère avec de l’eau prise à la source sainte. Cette même eau utilisée en massages sur le ventre de la femme enceinte, rendra l’enfant beau et vigoureux, et lui épargnera les « taches d’envies ».

– L’accouchement sera grandement facilité si la parturiente en boit un bol dès les premières grandes douleurs. Si l’accouchement est particulièrement pénible, on lave l’orteil droit du mari – il ne doit pas faire lui-même cette opération –  dans la même tasse contenant l’eau que l’on donnera ensuite à boire à l’épouse.

– La jeune mère qui ne peut allaiter son enfant boira, avec fruit, un bol d’eau ayant passé la nuit dans un sanctuaire. Elle sera assurée de ne pas voir tarir son sein si elle boit quelques gorgées de cette eau avant de se rendre au hammam pour son premier bain de relevailles.

– L’enfant n’est jamais lavé à sa naissance. Son premier bain lui est donné le 7ème jour. Tout en prononçant des formules magiques, on l’asperge d’eau sacrée qui emporte avec elle tous les germes des maladies infantiles. Cette même cérémonie est souvent répétée à la fête du 40ème jour de la naissance.

– Lorsque l’enfant est atteint d’une maladie de langueur, on dit qu’il a été « mbeddel », c’est à dire, changé par les génies. La mère le conduit à un marabout, lui met quelques gouttes d’eau dans la bouche et va prier à l’écart, dos tourné. Quand elle revient, c’est son véritable enfant qu’elle retrouve, « haduk en-nas » l’ayant rapporté subrepticement, remportant « ould chitane ».

 – Quand la fillette perd sa première dent, celle-ci est jetée dans un puits ; grâce à l’intercession du saint, elle lui repoussera « blanche comme de l’argent ».

– Avant l’opération de la circoncision on lave le prépuce de l’enfant avec de l’eau qui a passé la nuit au sanctuaire de Sidi Ali Bou-Galeb. En tribu, la circoncision comporte parfois une procession conduite par la nourrice de l’enfant, qui porte une bannière faite d’un roseau auquel est attaché un foulard. Ce roseau est ensuite brûlé et les cendres jetées dans le puits.

Zaouïa de Sidi Ali Boughaleb. Cliché anonyme 1905, à partir d’une plaque de verre

Outre les vertus de l’eau de l’Oued Fès signalées dans le Rwad al-Qirtas, l’eau des sources locales, guérit de nombreux maux :

– le malade  atteint d’hémorroïdes prend un bain de siège dans un large plat en terre.

– Sidi Fredj, depuis le 10ème siècle de l’Hégire, guérit la folie. Lorsqu’un aliéné est en période de crise aigüe, on le ligote, nu, et on lave sa chemise dans l’eau du sanctuaire.

– Pour calmer les rages de dents, le patient se rince plusieurs fois la bouche, le matin avec de l’eau salée qui a été exposée toute la nuit à la lune.

 – Lorsqu’un paludéen rechute, on lui lance au visage un bol d’eau d’une fontaine sacrée. La surprise et la suffocation coupent l’accès de fièvre.

 – Les malades qui se croyaient envoûtés ou empoisonnés, buvaient de l’eau qui sert aux forgerons pour tremper leurs fers rougis.

C’est dans le même esprit que l’eau de boisson destinée au Sultan ou aux grands personnages était stérilisée en y plongeant des barres de fer chauffées à blanc.

Une aliénée enchainée dans sa cellule au Maristane de Sidi Frej. Cliché 1916

Quand un décès survient dans la maison, on vide aussitôt tous les récipients contenant de l’eau ; en effet, celle-ci a pu être touchée par l’ange de la mort (Azrael) et doit donc être considérée comme impropre à la consommation. On place à la tête du défunt un bol contenant de l’eau, où l’âme est censée venir se désaltérer. Deux jours après l’enterrement – l’âme n’ayant pas quitté immédiatement la maison – on va vider ce bol sur la tombe du mort.

Le lavage des morts est l’apanage des gens de la corporation des « gessala ». Le nombre de fois que l’on lave le cadavre est indéterminé ; cependant nettoyages et lavages se font en nombre impair, et l’eau doit être utilisée avec une certaine parcimonie. Il est préférable de tourner le corps sur le flanc, mais il est loisible aussi de le mettre sur son séant. Si le mort laisse un conjoint survivant veuf ou veuve, il est recommandé, mais non obligatoire, que celui-ci lave le cadavre.

Rappelons que le corps des « mujahidin » n’a pas besoin d’être lavé, la noble cause pour laquelle ils sont tombés constituant la meilleure des sacralisations.

L’eau, puisée de préférence le mercredi à une source sainte, ne doit pas être chauffée dans la maison, mais devant le seuil, ou dans une maison voisine. Les récipients la contenant ne doivent pas être vidés dans les égouts ou W.C., mais jetés à la rue devant la porte.

Conserver cette eau dans la maison attirerait la malédiction (le mort appellerait d’autres morts). Elle est pourtant très recherchée par les sorcières qui l’utilisent dans de nombreuses pratiques de magie, surtout l’eau ayant servi à l’occasion de la mort d’un pieux personnage. Ainsi la femme qui veut se débarrasser d’une rivale lui fait boire de cette eau. La jeune épousée qui l’utilise à ses ablutions avant les noces est protégée contre la stérilité. Cette eau entre souvent dans la composition des philtres d’amour employés dans la pratique du « tqaf » ou « fermeture », par laquelle une femme s’assure la fidélité de celui qu’elle aime, en le frappant d’impuissance « extra-conjugo ».

Après la levée du corps, on doit laver la maison à grande eau et asperger la chambre mortuaire avec de l’eau sacrée.

Le culte des morts est exercé le 27ème jour de Ramadan, et surtout à la fête de l’Achoura. Le 27ème jour, les parents, entre autres rites, aspergent la tombe de quelques gouttes d’eau lustrale. À l’Achoura, les tombes sont très abondamment inondées par les porteurs d’eau, qui sont payés ce jour-là non seulement par les parents des défunts, mais aussi par tous ceux qui, par ce geste, pensent s’attirer des indulgences.

Porteur d’eau à Fès. Anonyme. Vers 1915

Le bain est soumis à certaines règles coutumières. Il ne faut pas aller au hammam entre 23h et 2h du matin, car les génies qui pullulent en ces lieux y seraient dérangés dans leurs ablutions. Au contraire, ces génies sont « de repos » toute la journée du jeudi ; ce jour est donc recommandé pour se rendre au bain.

L’historien égyptien Ali Bey El Abbassi, au retour d’un voyage à Fès vers la fin  du 18ème siècle, rapporte : «  les bains sont ouverts au public toute la journée ; les hommes y vont le matin et les femmes le soir ; j’y allais ordinairement la nuit, prenant toute la maison des bains pour moi seul, afin qu’il n’y eut point d’étranger. La première fois que je m’y suis rendu, ayant fait la remarque qu’il y avait des seaux d’eau symétriquement placés au coin de chaque salle et de chaque cabinet, je demandai à quoi ils étaient destinés. « Ne les touchez pas, seigneur, répondirent avec empressement les gens du bain – Pourquoi ? –  Ces seaux sont destinés à « ceux d’en bas » – Qui sont « ceux d’en bas » ? Les démons qui viennent se baigner pendant la nuit ».

Selon El Kairawani « l’homme ne doit pénétrer au bain que vêtu d’un caleçon. Deux hommes ensemble, non plus que deux femmes ensemble ne peuvent s’enrouler d’une même couverture ».

Certains « hammam » sont consacrés à un saint particulier : ez-Zebbala, à Fès-Jdid, abritait le culte de Lalla Chafiya (Madame la guérisseuse). Le bain d’Ibn Abbad (à Kettanine) était en communication le samedi, avec la source sainte de Moulay Yaqub, ce qui lui attirait ce jour-là une foule de clients, trop pauvres pour se rendre aux thermes. Les bains de Moulay Idriss et de Sidi Ahmed Chawi passaient pour être particulièrement chargés de « baraka ».

Salle du hammam d’Ibn Abbad. Vers 1932/33. Cliché pris pendant la restauration. Les lucarnes rondes dans la coupole éclairent la salle.

L’eau de pluie jouit d’une certaine considération. Celle qui tombe en février est particulièrement bienfaisante : elle est faite, dit-on, des larmes de février, qui pleure parce que mars et janvier lui ont pris chacun un jour, en paiement d’une dette de jeu qu’il n’avait pu régler.

L’eau de pluie recueillie pendant la période dite « nissan » qui dure 7 jours à partir du 27 avril année julienne (ou 10 mai année grégorienne) rentre dans les rites agraires. On en asperge l’aire à battre les grains. Cette eau a un pouvoir merveilleux : on dit qu’à son contact, les reptiles – dont les yeux étaient fermés pendant la période hivernale – recouvrent la vue.

La pluie est un bienfait des dieux dans ces régions déshéritées où la sécheresse est vite une source de calamités publiques entrainant avec elle son cortège de misères et de maladies. Aussi celle-ci est-elle combattue par des prières surérogatoires collectives, ou par des rites individuels.

Pour la prière de « l’Istisqa » – prière de demande de la pluie -, l’Imam est suivi par la procession des fidèles, tête et pieds nus, jusqu’à la Mçalla de Bab Ftouh. La prière rituelle, qui comporte deux rekâ – ou rak’ah, est une unité de prière – de chacune deux prosternations, mais une seule inclination, est suivi de la khotba – prêche -après laquelle l’Imam se tourne vers la kibla – direction de la kaaba – et quitte son ksa -manteau – qu’il revêt après l’avoir retourné, en signe du changement de temps désiré. L’Imam est toujours un des plus vertueux car selon une croyance populaire, le vœu collectif n’est exaucé qu’au prix de sa mort dans l’année ou de celle d’un membre de sa famille. On dit aussi que la sécheresse est envoyée par Allah pour punir le Sultan de ses péchés.

La prière de la Mçalla terminée, les assistants – et en particulier les gens de Tlemcen, ville où l’on retrouve ce rite – se rendent à l’Oued Sebou où ils lancent des cailloux dans le fleuve.

Dans les tribus avoisinantes, on note quelques rites de pluies qui s’apparentent à ceux notés par Laoust dans son étude sur les coutumes berbères ; cérémonies de la cuiller (Tagonja, Mère d’Espérance), rites du roseau et de la bannière, etc… qui s’accompagnent d’immersions individuelles ou collectives et d’invocations au saint Moulay Bouchta. Dans les Béni Saddène, trois  femmes se rendent à une source loin du douar et nues, dansent et urinent. Cette association de l’eau et des parties sexuelles se retrouve souvent dans le folklore berbère, la pluie étant synonyme de fécondité.

Dans certains douars, on réunit quelques bambins réputés pleurnicheurs et les enfants font la ronde autour d’eux en les couvrant de quolibets jusqu’à ce qu’ils fondent en larmes, ce qui attire la pluie.

Village de Moulay Bouchta et en arrière-plan à gauche le Marabout du saint. Vers 1917

Inversement, l’abondance exagérée des pluies menace parfois d’être catastrophique, et donne alors lieu à des rites conjuratoires : une jeune fille vierge pique d’une aiguille les pierres du foyer ; un chat noir est, pattes attachées, copieusement battu et aspergé ; un miroir est placé sur la terrasse qui doit chasser les nuages de pluie.

Il n’existe que peu de rites destinés à conjurer les dangers d’incendie. Signalons toutefois l’influence bénéfique de la grenouille – qu’il est blâmable de tuer, dit El Kairawani, car son cri est un incessant louange au Seigneur – dont le cadavre écrasé puis jeté avec du sel dans l’âtre, protège la maison contre le feu.

Enfin pour terminer, signalons les amusantes coutumes suivies à la fête de « l‘Ansra » – qui correspond à notre Saint Jean -, où les passants sont sans pitié copieusement aspergés, recevant parfois des seaux d’eau entiers jetés par les femmes des terrasses, ou se voyant même – sans s’en fâcher – balancés par des gamins dans les  bassins des fontaines.

Sur l’eau à Fès : Oued-Fez et L’Oued Fès ou la ville au bord de l’eau.

Sur Moulay Bouchta : Moulay Abi Cheta ou Moulay Bouchta