Image à la une : Distribution des prix de fin d’année en 1931 à Fès en présence des rabbins et juges rabbiniques de la ville. Sur la photo, les trois grands rabbins juges de Fez (Botbol, Matatia Serero et Moché Abendanan) et des maîtres d’école. « Pour la première fois, le mellah de Fez se voit honoré d’une distribution des prix organisée par un maître de l’École de l’Alliance, Moïse Simha.  » 2 juillet 1931. Clhé de la Bibliothèque numérique de l’Alliance israélite universelle.

Image à la une : Distribution des prix de fin d’année en 1931 à l’école Em Abbanim de Fès en présence des rabbins et juges rabbiniques de la ville. Sur la photo, les trois grands rabbins juges de Fès (Botbol, Matatia Serero et Moché Abendanan) et des maîtres d’école. « Pour la première fois, le mellah de Fès se voit honoré d’une distribution des prix organisée par un maître de l’École de l’Alliance, Moïse Simha.  » 2 juillet 1931. Cliché issu de la Bibliothèque numérique de l’Alliance israélite universelle

Entre le cimetière et l’abattoir, se trouvait il y a peu de temps une bâtisse désertée par les ouvriers sur un terrain limitrophe de la partie du mellah appelée « Chaumière ». Quelques bonnes âmes avaient décidé d’y construire une école pour les tout-petits. Par l’ironie du sort, il se trouvait que le seul terrain libre du  mellah était entre le cimetière et l’abattoir. Peu de place moins digne d’abriter des enfants. Peu de lieu plus étrange et mélodramatique que l’abattoir. C’est peut-être l’endroit le plus semblable à l’image qu’on se forme généralement d’un ghetto, car tout y paraît sale et abandonné.

La terre et les pierres sont maculées du sang des volailles qu’on apporte à toute heure aux vieux rabbins qui les tuent suivant le rite ; les femmes vont, viennent, avec leurs grands sacs de fibre, acheter de la viande ou les boyaux des bœufs et des moutons qu’elles feront ensuite sécher au soleil et confire.

On sait qu’à la fin de sa vie, Rembrandt rassasié de peindre des clairs-obscurs fut tenté par les couleurs de la chair et du sang et se mit à peindre des viandes de boucherie. Ces dernières toiles où éclate son génie font une somptuosité d’un quartier de bœuf ou de cheval. Le contraste de cette médiocre et périssable matière avec le parti que l’artiste en a tiré suscite notre admiration autant que le philosophe si fameux au fond de sa chambre.

L’abattoir du mellah de Fès rappelle ces extraordinaires symphonies de rouge. Murailles, escaliers, aussi bien que les viandes suspendues, tout est rouge, du vermillon au pourpre en passant par les laques les plus éclatantes et les roses les plus éteints. Tout cela dans une lumière émouvante qui se joue prestigieusement sur des aspects pantelants de la vie.

Voilà où Em Abbanim a dû, faute de place ailleurs, bâtir son école hébraïque, où les petits indigents de trois à dix ou douze ans seront instruits et éduqués.

Certains Fasi prétendirent que l’endroit était mal choisi, que le cimetière est fait pour enterrer les morts, et ils intentèrent un procès à cette société. Les autres prétendirent que la jalousie seule les faisait agir, et l’affaire passionna l’opinion publique. Quel parti allait triompher ?

Les choses allaient leur train, lorsqu’une série de malheurs inattendus indiqua de quel côté était la main de Dieu comme on dit là-bas.

Les ennemis de Em Abbanim furent frappés comme autrefois dans le camp ou la tribu des Amalécites et des Philistins. L’un perdit son fils, l’autre sa fille, un autre fut mis en prison. Le destin s’abattit même sur leurs avocats. L’un qui se rendait à Rabat précisément pour plaider cette cause, s’est tué en cours de route ; son successeur a tué son beau-frère au cours d’une partie de chasse la veille de la plaidoirie de l’affaire ; un troisième confiait à un ami à son retour à Fès, qu’il avait failli capoter en chemin !

Em Abbanim a gagné son procès.

Cette série de malheurs ayant frappé l’imagination superstitieuse des Fasi, la société en reçut un élan inespéré. Des gens qui n’y avaient jamais songé, se firent inscrire comme adhérents ou comme bienfaiteurs, plusieurs prirent à leur charge les frais d’édification des classes !

Et ainsi les pauvres petits Juifs que le sort destine à être protégés par Em Abbanim seront pendant des années et quelques générations élevés entre le sang des victimes propitiatoires et les tombes blanches des morts d’Israël. Serait-ce l’avertissement que le mellah ne doit point mourir, et que malgré les signes de civilisation qui marquent chaque jour sa vieille face, il reste le même dans son cœur et dans son cerveau ?

Cette histoire a de quoi faire rêver.

Et cependant, j’ai sous les yeux la lettre d’un Juif de Meknès qui m’écrit : « Avec ça il y a de quoi me faire rire aux larmes pendant une demi-heure ».

Pascale Saisset dans les Heures juives au Maroc  Éditions Rieder. 7 place Saint Sulpice. Paris. 1930

Le livre, écrit entre octobre 1925 et janvier 1926 au cours du premier voyage au Maroc de Pascale Saisset, est resté dans les bureaux de la Revue de France, « qui sans doute à cause de sa nature, a finalement refusé de le publier ». Le livre sera publié en 1930, par les éditions Rieder, dans la collection Judaïsme, études publiées sous la direction de Paul-Louis Couchoud et d’Edmond Fleg.

Les éditions Rieder, Félix Alcan et Ernest Leroux fusionnent en 1939 sous le nom des Presses universitaires de France (P.U.F.)

Née en France, Pascale Saisset découvre, en 1925,  le Maroc et ses mellahs dont elle avait entendu parler par sa famille : elle dédie d’ailleurs son livre à « La mémoire de mon grand-père, Youssef Ben Illouz, né dans le mellah de Meknès ».

Dans la préface elle écrit : « Ce livre n’est pas né du désir d’écrire ». Chaque jour elle « griffonnait » quelques notes comme on peut le faire pour un journal de voyage ; l’idée d’un livre lui est venue lorsqu’elle entendit les habitants des mellahs, femmes et hommes, qui lui contaient inlassablement « leurs histoires vraies, belles ou laides », lui demander ce livre.

Elle est étonnée de l’accueil chaleureux qu’elle reçoit, en particulier dans le mellah de Fès, où elle séjourne quelques temps. Elle est accueillie comme une des leurs … mais qui avait marché plus loin que leur sort leur avait permis. « Ce n’était pas moi qu’ils accueillaient, c’était l’image idéale qu’ils portaient en eux et qu’ils n’avaient pu réaliser, image vague peut-être, car leur mélancolie ne pouvait guère en suggérer de précise hors celle de l’impuissance, de l’interrogation au destin ».

Ses interlocuteurs lui expliquent le mellah et lui parlent de leur vie quotidienne en toute confiance. Ils avouent qu’ils sont habituellement plus réservés avec les étrangers qui viennent dans le mellah : au retour dans leur pays, ils se moquent souvent des Juifs, ils ne parlent que de la saleté juive ou de la misère,  ils les humilient.

Devant leurs confidences, Pascale Saisset se sent obligée de porter la parole de ces gens qui lui font confiance pour donner du mellah et de cette vie juive, avec tout ce qu’elle a de triste et de beau, une image plus vraie, plus humaine. Description plus vraie ou embellie ? C’est assurément une balade à travers les mellahs de Fès, Sefrou, Meknès, Marrakech, Amismiz, Casablanca, Rabat et Salé sous la conduite d’une guide en harmonie et en communion d’idées avec ceux dont elle nous parle.

Pascale Saisset termine son récit sur Em Abbanim par « Serait-ce l’avertissement que le mellah ne doit point mourir, et que malgré les signes de civilisation qui marquent chaque jour sa vieille face, il reste le même dans son cœur et dans son cerveau ? »

Dans une lettre, datée du 3 mai 1931, adressée à l’Avenir Illustré, premier journal juif au Maroc, elle écrit à propos de son livre : « Le plus grand crime que les Juifs puissent commettre contre eux-mêmes et contre l’humanité c’est de laisser perdre leurs traditions, de ne plus faire cas des livres sacrés et de mépriser les pratiques religieuses. Bientôt, dans quelques années les Juifs marocains seront « européanisés, civilisés » et ils auront perdu avec leur marque personnelle, cette force poétique qui émane de leur antiquité, de leur groupement original et de leurs aspirations mêmes vers une vie résolument moderne.

Ils seront peut-être plus heureux. Ils s’imagineront l’être. Le seront-ils ? Je ne le crois pas.

… Tout le problème, à mon avis, n’est pas dans la conquête progressive des libertés, de l’instruction, du bien-être. Il est dans ce dilemme : être un civilisé, tout en restant Juif.

… Si j’avais l’honneur de m’occuper de l’éducation des enfants juifs au Maroc, j’en voudrais faire non seulement des enfants instruits, au sens où cela s’entend d’habitude, mais des êtres conscients du passé de leur race, non seulement en Palestine, mais au Maroc même ; je voudrais qu’ils connussent l’histoire de leur peuple, sa philosophie, ses traditions libérales, et que toutes les notions qu’ils acquièrent fortifient en eux le sentiment humain – plus que religieux – qui accompagne toujours la pensée juive.

… Si vous saviez comme c’est bon et consolant de penser qu’il y a au Maroc, des Juifs qui ne sont pas encore … démonétisés … moralement ! comme des centaines de ceux que l’on côtoie chaque jour en Europe ! Ont-ils vraiment conscience de représenter quelque chose de rare ? Je ne crois pas qu’on le leur dise, soit à l’école, soit dans la vie. Puis-je compter sur vous et sur votre journal pour leur dire de se défendre contre leurs plus belles conquêtes ».

Fronton de l’école. Cliché de « La hija del mar y del sol ». 2009 (Site Dafina)

L’origine des écoles talmudiques Em Abbanim (ou Habbanim) au Maroc

Les communautés juives marocaines ne s’étaient jamais intéressées à l’éducation des enfants et laissaient ce devoir aux seuls parents. Les filles étaient exclues de l’enseignement religieux ; les pères de famille se préoccupaient seulement de trouver un maître pour inculquer à leurs fils la connaissance des rites et des prières ainsi que la lecture de l’hébreu. Cet enseignement primaire était dispensé soit dans les synagogues (sla), soit dans les pièces (hadarim), soit au domicile des maîtres qui recevaient une rétribution(le shart) des parents. Sans formation formelle particulière et sans que soit exigée la possession d’un diplôme spécifique, chaque rabbin pouvait, s’il le souhaitait, ouvrir un heder, à condition de trouver assez d’élèves pour lui assurer un revenu suffisant.

Le niveau supérieur, correspondant au secondaire, à savoir des études talmudiques dans une yeshiva, n’était pas formellement institutionnalisé. Tout dépendait de l’existence ou non, au niveau local, d’un maître reconnu pour sa piété et son érudition qui avait eu les moyens par lui-même ou grâce aux dons d’un mécène, d’ouvrir une yeshiva dont le nombre d’étudiants excédait rarement les quarante. Le programme et la durée des études, les relations entre les maîtres et les élèves n’obéissaient pas à des critères précis.

La création des écoles de l’Alliance israélite universelle met en évidence le caractère archaïque de l’enseignement traditionnel. L’Alliance, de son côté, n’assure pas d’enseignement religieux stricto sensu se contentant de dispenser quelques cours au contenu plus culturel que religieux.

Les rabbins constatent qu’avec l’arrivée des Français au Maroc, lors du Protectorat, « même les pratiquants de la Torah ont commencé à s’éloigner du sein de leur mère, désireux aussi de goûter aux délices de la nouvelle ère. Les colonnes de la Torah ont ainsi commencé à s’effriter… ». Rabbi Zeev Halperin, rabbin ashkénaze, s’installe à Meknès en novembre 1912 avec l’idée de réformer l’enseignement religieux au Maroc en s’inspirant du modèle des institutions éducatives de l’Europe de l’Est.

En arrivant à Meknès il ouvre une yeshiva du soir, aux règles strictes. « Tous les soirs, été comme hiver, il était donné, dans cette institution, un cours d’une heure et demie durant lequel il était interdit de parler, de crier ou d’interrompre le conférencier sous peine d’exclusion. Les explications de textes étaient faites en judéo-arabe et, afin de développer la réflexion personnelle, un tirage au sort désignait l’étudiant chargé d’assurer le cours du lendemain. Toute absence, peu importait le motif, était punie d’une amende en faveur de la caisse de la yeshiva ».

Devant le succès de cette initiative le rabbin Halperin crée un cercle d’étude, Etz Haïm, l’Arbre de vie, à l’intention des commerçants et des artisans du mellah. Puis il fusionne ce cercle avec la yeshiva, transformant celle-ci en établissement d’étude à temps plein, le salaire des maîtres et l’entretien des étudiants étant assurés par des dons.

Il s’efforce ensuite d’étendre à tout le Maroc l’expérience réalisée à Meknès en créant une association, Mahzike Torah, Les partisans de la Torah, qui diffuse « un tract rédigé en judéo-arabe truffé de mots hébraïques et espagnols ». Ce tract fait une description dramatique de la situation spirituelle de la communauté et appelle à la fondation, dans toutes les villes, de sections dont les membres seraient astreints au paiement d’une cotisation trimestrielle.

Le rabbin Zeev Halperin, prend alors une initiative révolutionnaire pour l’époque mais qui s’avère déterminante pour le succès de son entreprise : les femmes sont invitées à se joindre à ces associations ; elles joueront, plus tard, un rôle de premier plan, lors de la création du réseau d’écoles primaires religieuses, les Talmud Torah (Études en Torah), d’Em Abbanim (Mère des enfants).

Le rabbin Halperin, lors de la déclaration de guerre en août 1914, est contraint de quitter Meknès, car titulaire d’un passeport ottoman ; il trouve refuge au Maroc espagnol d’où il poursuit son action jusqu’à son départ définitif du Maroc en 1922. Personne ne prend vraiment sa suite, mais les graines semées portent leurs fruits !

Écartées de tout temps de la vie publique, les femmes avaient en effet répondu avec enthousiasme à l’appel du rabbin et elles se mobilisèrent pour recueillir les fonds nécessaires à la création du premier réseau d’écoles primaires religieuses publiques. En hommage à leur dévouement, celles-ci portèrent le nom d’Em Abbanim, la mère des enfants. À Fès, Zohra Bensimhon, épouse du grand rabbin Mimoun Abendanam, fonda la première association regroupant les femmes des notables. Destinée au départ à favoriser l’éducation des enfants, l’association prit en charge non seulement le salaire des maîtres, mais également la nourriture et l’habillement des élèves. Des volontaires leur cousaient des vêtements, deux fois par an, à l’occasion des fêtes de Pessah et de Souccot. Conduites par Esther Elbaza, épouse de rabbi David Benharoch, les femmes de Sefrou imitèrent leurs coreligionnaires de Fès.

L’inauguration du bâtiment du Talmud Torah Em Abbanim de Fès eut lieu le dimanche 23 janvier 1927, en présence du général de Chambrun, commandant militaire de la Région de Fès, du khalifa du Sultan, Si Mohammed Tazi, de M. Courtin, chef des Services municipaux, du grand rabbin Shlomo Abendanam et des membres du Comité de la communauté.

Selon les journaux locaux « depuis 8 heures du matin une foule considérable se pressait devant le bâtiment des nouvelles classes décorées pour la circonstance de beaux tapis et de drapeaux tricolores ». Les autorités arrivent à 15h15 pour l’inauguration !!

C’est l’occasion de discours de remerciements ; nous retiendrons un projet de création d’un cours de français dans les écoles pour lequel il est fait appel au concours des autorités pour aider à sa réalisation.

Un poste d’instituteur de français est effectivement pris en charge par le budget du Protectorat et le Comité d’Em Abbanim vote un budget de 3 000 francs comme contribution à l’entretien d’un enseignant d’hébreu pour l’année 1927.

En 1928, devant l’importance des demandes d’admission à Em Abbanim, l’association entreprend auprès des autorités locales des démarches pour obtenir l’autorisation d’organiser une loterie dont les bénéfices seront destinés à la construction d’un premier étage sur le bâtiment d’origine. L’école accueille tous les enfants sans distinction, gratuitement pour les plus pauvres, moyennant des frais de scolarité pour les autres et les effectifs atteignent rapidement près de 700 enfants.

L’enseignement traditionnel, donné par les rabbins et qui est purement religieux (apprentissage par cœur des passages de la Bible et du Talmud, prières, commandements de Dieu, etc.) avec quelques notions de l’histoire des Hébreux, bénéficie progressivement d’efforts de modernisation en particulier à Fès :  amélioration des méthodes pédagogiques, l’instruction religieuse est complétée par les connaissances profanes indispensables, les élèves ont entre les mains des livres écrits en hébreu sur l’histoire, la géographie et les connaissances usuelles élémentaires ; ces livres édités aux États-Unis sont abondamment illustrés. L’adjonction de cours de français permet aux enfants à la fin de leur cursus religieux élémentaire, vers 8-9 ans, de pouvoir intégrer l’école de l’Alliance où l’enseignement laïc est donné en français et prépare mieux à la vie pratique. Les enfants qui ne fréquentent que le Talmud Torah sont l’exception.

Façade de l’école. Cliché de « La hija del mar y del sol ». 2009 (Site Dafina)

Les informations concernant l’origine des écoles talmudiques proviennent en partie du livre de Robert Assaraf Une certaine Histoire des Juifs du Maroc 1860-1999. Jean-Claude Gawsewitch, éditeur. 2005.