Image à la une : Un marchand de beurre et d’huile. Marcel Vicaire : Au Maroc. Feuilles d’Album. 1922

Accroupi sur une natte dans sa boutique aux plâtres ciselés, aux bois tournés en « œil de tourterelle », le mohtasseb reçoit chaque jour les doléances des gens que les marchands sans scrupule cherchent à duper. Une pauvre femme apporte un pain d’orge pétri par elle et remis dès l’aube au fournier. Celui-ci – fils de péché – l’a renvoyé à moitié cuit ! … Le mohtasseb constate, fait venir le fournier et le réprimande sévèrement.

Un notaire aux pas mesurés, aux regards fuyants, soumet lui-même un quartier de viande qu’il prétend avancé. Le mohtasseb flaire le morceau. Cette fois, le boucher à raison.

Des gens traînent un jeune Soussi, inculpé d’avoir mêlé de l’huile au beurre rance… Après une longue épreuve, digne d’un laboratoire, le mélange chauffé, puis refroidi, révèle la fraude à l’œil expert du mohtasseb. Le Soussi fautif est condamné à parcourir la ville attaché sur un âne, et tout le long du trajet les gamins crieront derrière lui : « Chaba ! Chaba ! Machabi ! ».

Ensuite c’est un vendeur de beignets auquel ses clients reprochent d’avoir laissé passer un vendredi sans teindre, selon la règle, ses mains au henné.

Un boulanger qui cuit pour le souk vient présenter un pain de la fournée… Le mohtasseb le rompt, l’examine, le goûte, et l’ayant jugé de seconde qualité, enfonce trois doigts dans la croûte chaude. Un de ses serviteurs part et va faire trois trous dans tous les pains de cette fournée. Ainsi, chacun saura que ces pains valent trois « mouzon » de moins que le prix normal.

Un chœur aigre de femmes emplit la ruelle et le mohtasseb interroge, l’air indigné, comme s’il n’entendait pas vingt fois le jour de semblables vociférations : « Quel est ce tumulte ? » … La plus vieille fait appel à sa Seigneurie… La gardienne du hammam économise l’eau chaude ! Quel scandale ! Elle requiert un châtiment contre l’auteur d’un tel méfait ! Un aide diligent est aussitôt envoyé, les autres s’emploient à calmer les vieilles aux langues déchaînées… Le messager revient, il a trouvé l’eau du chaudron à peine tiède. Devant l’évidence, le patron du hammam implore l’indulgence : ce n’est pas sa faute, car le fumier de cheval qu’on lui apporte, plein de paille verte ces jours-ci, ne veut pas brûler… Une amende de trois douros apaise l’émoi du quartier.

Un homme montre un haïk de laine : « Je l’ai acheté de confiance à la Kaissaria et l’ai payé cinquante-six « mitqal ». En le déployant, je constatai que la trame très serrée sur le dessus est toute lâche au milieu… Certes il ne vaut pas ainsi vingt-cinq « mitqal ». Le marchand gras et blafard arrive : « C’est le tisserand Kaddour qui me l’a livré. Que puis-je s’il ne donne pas des coups sur la trame pour la refouler ?« … Le mohtasseb fait transiger les parties à quarante mitqal et demi.

Tel meunier ne livre pas de farine … Recherches faites, c’est le maraîcher au-dessus de lui qui coupe l’eau en fraude pour irriguer son jardin, empêchant le moulin de tourner. Devant la gravité du cas, le mohtasseb n’hésite pas. Le délinquant est appréhendé. Deux aides lui passent les jambes dans une sorte d’arc détendu dont on tourne le bois pour serrer la cordelette et un serviteur administre des coups de baguette sur la plante des pieds ainsi maintenus. Car, de temps immémorial, dans les villes du Maghreb, le pacha donne la bastonnade sur le dos et le mohtasseb sur les pieds.

Tout le long du jour, le Prévôt des marchands découvre les tromperies, punit les coupables, aplanit les difficultés. Lui-même, il parcourt souvent les souks pour rechercher les fraudes, car il sait les ruses des marchands d’épices dont l’un attire en bas le fléau de la balance avec un crin de cheval attaché à son orteil, dont l’autre colle sournoisement sous le plateau une boule de cire qui le fait pencher… Il connaît celles du tisserand pour ménager la laine et celles du savetier qui bourre de papier les semelles.

Mais la répression des fraudes n’est qu’une partie de l’énorme tâche du mohtasseb, le plus utile fonctionnaire indigène pour la vie d’une cité marocaine.

C’est lui qui fixe, de semaine en semaine, le prix de toutes les denrées et empêche les spéculations des négociants avides ; c’est lui qui, évaluant l’importance des stocks, ouvre ou ferme les portes de la ville à l’exportation dans le bled.

Au moment de la récolte, il se rend en grand cortège au principal moulin. Un boisseau de blé est jeté dans l’entonnoir de la meule et la farine qui en sort, exactement mesurée. Toute l’année, les propriétaires qui enverront leur blé à moudre pourront exiger des meuniers la même proportion de farine.

Le mohtasseb veille à la propreté des fondouks, des hammams, des cafés maures. Il règle les différends entre les constructeurs de maisons et les artisans : maçons, menuisiers, peintres. Chaque corporation, serrée autour de son amin, défend ses prérogatives spéciales. Le maçon, pour tout instrument, a son marteau et sa pelle de fer forgé. Le client doit louer, de ses deniers, la truelle et le tamis. Les maçons ne se reposent pas mais ils terminent leur journée à l’acer ( trois  ou quatre heures de l’après-midi). Pour rien au monde le menuisier n’accepterait ce régime. Levé tard, il s’en va vers midi, revient au travail vers trois heures pour repartir le plus tôt possible.

Le mohtasseb contrôle l’observation des lois somptuaires religieusement fixées par la coutume : il lacère les vêtements d’homme contenant plus de soie qu’il n’est permis… Il ne tolère pas que les artisans revêtent les amples draperies des Chorfa ou se parent du petit tapis de prière réservé aux lettrés.

Le mohtasseb veille à la décence des hammans : les baigneurs doivent être ceints du « mizar » de toile à bandes rouges, faute de quoi les aides du mohtasseb, surgissant tout à coup armés de leur inséparable arc à corde détendue, leur apprendront la pudeur à coups de baguette sur la plante des pieds.

Le mohtasseb, bien avant notre loi Grammont, était chargé d’empêcher que les animaux fussent maltraités. On raconte qu’un ancien Prévôt des marchands à Marrakech, Sidi Abdallah Souaret, rencontrant un âne arrêté dans la rue avec de pesants fardeaux, fit rechercher son maître qui était allé déjeuner. Pour le punir d’avoir laissé pendant ce temps son âne sous le faix, l’homme fut mis à quatre pattes, chargé du lourd tellis et il dut rester ainsi tant que le bourricot n’eut pas achevé la pitance que l’on mit devant lui.

Le mohtasseb assume également la protection de l’enfance : tout gamin qu’il rencontre vagabondant est reconduit chez son père, lequel dûment sermonné, est contraint de l’envoyer en apprentissage ou à l’école.

Le mohtasseb réprime la mendicité des faux aveugles et des faux infirmes, si nombreux dans les pays musulmans ; il est chargé du service des poids et mesures, du poinçonnage des métaux précieux, de la surveillance des mesures d’huile et de céréales. Chose curieuse, il avait, pour ainsi dire, le contrôle du juge religieux, le Cadi. Si celui-ci tardait à venir à son audience, le mothasseb l’envoyait quérir ; si le cadi, par paresse, rendait la justice sur le pas de sa porte, le mohtasseb le forçait à rejoindre sa « mahakma », sous prétexte que les plaideurs obstruant le passage empêchaient la circulation des rues…

Le Prévôt des marchands n’est d’ailleurs que la tête d’une organisation corporative très forte, et celle-ci n’est pas gênée, comme chez nous, autrefois par des règles étroites et surannées. En sachant s’en servir, que de problèmes seront résolus, quels progrès rapides pourront être réalisés ! Car tous les artisans, tous les négociants d’une ville se plient sans murmure aux ordres du mohtasseb. S’il reconnaît qu’une étoffe doit avoir dix points au centimètre, les tisserands se conformeront à cette règle ; si une teinture est jugée par lui défectueuse, nul teinturier n’osera l’employer.

Marchands de tapis au souk el Khemis. Marcel Vicaire : Au Maroc Feuilles d’Album. 1922

Le jour où le mohtasseb de Rabat voudrait le décider, aucun tapis ne serait vendu s’il n’était teint en couleurs végétales et serré de points comme jadis. La seule négligence de ces magistrats causa la décadence des célèbres tapis. C’est une négligence analogue des mohtassebs de Marrakech et de Meknès qui tua l’importante exportation en Égypte des haïks et autres vêtements de laine. Les Égyptiens refusent aujourd’hui les tissus marocains dont la trame, non contrôlée, est devenue trop lâche.

Par ailleurs, il eut suffit pour tuer le commerce allemand, que les mohtassebs interdisent la vente de la plupart de ses produits en raison de leur qualité inférieure. Pas un négociant n’eut osé  protester.

Il y aurait intérêt à développer le pouvoir juridictionnel du mohtasseb parce que ce magistrat, Préfet de police et Prévôt des marchands, adopte, par principe, tous les progrès ; de même que le cadi, magistrat religieux, conserve, par principe, toutes les routines. À côté de celui-ci, juge canonique, du pacha, juge des malfaiteurs, du Naïb des Chorfa, juge pour ses pairs, le mohtasseb est, en réalité, juge de droit commun au civil et au pénal, dans les plus vieilles cités du Maroc : Fès, Meknès, Marrakech. Du reste, il aime à s’entourer, dans les cas épineux, des gens experts et des chefs de corporations, et il constitue ainsi, de lui-même, un véritable petit tribunal dont les jugements, pleins de bon sens, ne sont déterminés que par la raison et les coutumes locales.

On s’est déjà servi, en maintes occasions, du mohtasseb et toujours avec le plus complet succès. Son pouvoir de taxation a été fort utile au début de la guerre ; son autorité empêche toute fraude, tout marché clandestin. Sa connaissance des stocks, des habitudes commerciales, de l’honorabilité, de la surface des principaux négociants a considérablement aidé les chefs des services municipaux qui ont eu l’heureuse idée de ne pas l’ignorer. Mais il reste encore beaucoup à tirer de cette étonnante institution.

Si l’on veut développer toutes les industries indigènes, pour enrayer dans la mesure du possible les importations qui grèveront si lourdement l’avenir du pays, si l’on veut relever les arts marocains, conservés presque intacts depuis l’époque hispano-mauresque jusqu’à ces dernières années ; si l’on veut permettre aux établissements bancaires d’étendre leurs opérations à la clientèle indigène ; si l’on veut favoriser le commerce français, c’est uniquement par l’intermédiaire du mohtasseb que l’on pourra arriver à des résultats immédiats et durables.

Comme le terroir d’un pays, comme ses minerais, ses institutions sont une source de richesse, il faut savoir les exploiter.

A. R. de Lens. Article publié dans la revue Maroc-France le 15 avril 1919.

Qui était Aline Réveillaud de Lens ?

Aline de Lens est née à Paris, le 2 mars 1881, dans une famille catholique de la haute société parisienne. Elle aime les études, elle est douée pour les lettres et les sciences ; elle envisage de passer son baccalauréat avant une carrière de médecin ou de chimiste. Une santé fragile lui fait songer à autre chose que des études longues et pénibles. La musique, la peinture, la littérature l’intéressent mais elle aime surtout la peinture ; elle entre à l’Académie Julian en 1902.

« ... Ça a été pour moi la découverte de l’art, l’idée du beau, la passion qui grandit chaque jour, qui écarte tout, qui absorbe tout. J’ai renoncé à la vie chez moi, aux visites, aux plaisirs mondains, à tout ce qui avait accompagné jusqu’alors ma vie de jeune fille aimant l’étude. Renoncement facile, renoncement joyeux. L’art est un amant jaloux qui ne veut pas qu’on se donne à d’autres qu’à lui ». (Journal 1902-1924. Éditions La cause des livres. 2007)

En novembre 1904 elle est reçue à l’École nationale et spéciale des Beaux-Arts dans l’atelier de Ferdinand Humbert où elle rencontre, entre autres, Marcelle Rondenay, Suzanne Drouet, Marcelle Ackein. Elle se rend aux Beaux-Arts tous les matins et y retourne certains après-midi pour des cours d’archéologie, d’histoire de l’art et d’anatomie. Le reste du temps elle travaille dans son atelier d’abord à Paris puis à Versailles où sa famille a déménagé.

Elle écrit dans son Journal : « J’aime cette vie de travail, j’aime notre atelier, mes camarades d’École … Je me sens fière vis-à-vis des hommes. Pour les uns je suis seulement une rivale, pour les autres je suis une égale puisque je travaille comme eux, pour me faire une position comme eux. Je suis entrée dans une école qui leur était primitivement destinée, en concourant avec eux ; ils n’ont pas le droit de ne voir en moi qu’une femme comme les autres, sœurs de toutes celles qui ne vivent que pour eux, que par eux, instruments d’amour. L’amour, je le supplie de m’épargner. Je n’ai jamais aimé d’amour, je n’ai jamais aimé aucun homme. Je suis calme, je suis tranquille, toute à mon travail. L’amour serait un grand malheur pour moi, il briserait tout ce qui fait ma vie. Je n’y pense pas, je ne le cherche pas, je le redoute. Ah ! que l’amour m’oublie ! Je me suis garée du mariage, des toquades de jeunes filles. » …

En 1908, elle rencontre, au cours de déclamation du Conservatoire de Versailles, André Réveillaud, jeune étudiant en droit, de six ans son cadet. « Je suis seul, j’ai été déçu par l’amour, déçu dans mes croyances religieuses ; la vie est mauvaise et je n’y vois rien qui vaille la peine de la supporter. Je gâche la mienne, je perds mon temps, mon intelligence, ma volonté, je m’avilis. Mais tendez-moi la main, peut-être pourriez-vous me sauver si vous voulez être mon amie ».

Aline de Lens accepte d’être son amie … et l’épouse le 18 avril 1911. Dans son journal, deux jours avant son mariage, elle évoque ainsi « son » idéal : « Aimer et être aimée infiniment mais d’un amour pur, exclusivement cérébral, qu’aucun désir physique ne souille jamais ; et cependant être unie à mon aimé d’une manière si étroite que nos vies ne fassent qu’une vie, nos cœurs un cœur, nos idées une idée, nos rêves un rêve … Malgré cet amour, malgré cette union, garder mon indépendance entière, ma personnalité, ma vie consacrée à l’art ; travailler, poursuivre mon but avec plus d’acharnement » et elle ajoute :« André est à moi, tout à moi, de toute sa volonté, de toute son âme. Son idéal d’amour était frère du mien et il va réaliser tout mon rêve ».

Le jour de leur mariage, à Versailles, Aline de Lens et André Réveillaud font serment de chasteté : « Aujourd’hui, le 18 avril 1911, jour de notre mariage, je te fais ce serment solennel, non parce que tu le désires ni que tu me l’imposes mais parce que c’est mon bonheur et ma volonté. Je jure que je t’aime uniquement, de tout mon amour et d’une manière absolument pure. Je jure de faire tous mes efforts pour garder notre amour aussi grand, aussi élevé, et pour rester digne de lui et de toi. Je jure de vivre toujours chaste avec toi et de t’être fidèle toujours. Je jure de n’avoir jamais aucun secret pour toi dans ma vie ni dans mon passé. Je jure que notre mariage réalise ainsi mon seul et parfait idéal. » L’écriture sur le cahier manuscrit était d’André mais A.R. de Lens avait écrit le même texte. (note de l’éditeur)

Le lendemain du mariage, le couple quitte la France pour la Tunisie : André a été nommé stagiaire-commissaire du gouvernement à Tunis. Ils s’installent dans la ville arabe, dans le quartier populaire de Bab Souïka, près de la place Halfaouine, et habitent « un merveilleux petit palais tout pavé de marbre blanc et revêtu de faïences anciennes peintes à la main ». Aline apprend l’arabe et la situation de leur maison dans la ville arabe favorise ses relations avec les femmes musulmanes du voisinage ; à la tombée du jour elle monte se détendre sur la terrasse, ses voisines l’appellent depuis leur terrasse en contrebas et des discussions s’engagent. « Quelquefois je descends chez elles au moyen d’une échelle. Ma présence dans leur maison est un grand évènement. Elles insistent pour que je vienne ».

Cette insertion réussie dans la société féminine tunisienne lui inspire des toiles et des récits. Ses toiles ont été en grande partie perdues après la mort précoce du couple Réveillaud. Selon certaines sources, Marie-Thérèse, la sœur d’Aline, a fait don, en 1947, de la collection d’une centaine de ces toiles à l’Hôtel de ville de Meknès nouvellement créé où elles allaient être exposées en permanence. À présent, dans le siège principal de la Commune urbaine de Meknès, on ne trouverait que six tableaux d’Aline Réveillaud de Lens.

Ses écrits ont heureusement eu un meilleur sort : avant de quitter Tunis pour le Maroc, fin 1913, elle a terminé la série de treize chapitres indépendants qui constitueront « Le Harem entr’ouvert » dans lequel elle veut donner une idée de la vie, en ses différentes circonstances, des femmes musulmanes tunisiennes de toutes conditions. Cet ouvrage ne sera finalement publié qu’en 1919 sous le nom de A. R. de Lens (Le Harem entr’ouvert, Calmann-Levy) et comporte alors deux parties : Mœurs tunisiennes qui regroupent les treize textes écrits en Tunisie et Mœurs marocaines, dix textes écrits après son arrivée au Maroc. Tous ces textes avaient été publiés, au fil de l’eau, dans la Revue de Paris, entre juillet 1917 et juin 1919.

Après une année à Rabat André Réveillaud est nommé à Meknès, à sa demande, en 1915 comme Contrôleur civil et Chef des services municipaux. Ces années à Meknès furent « belles et tourmentées, pleines de poésie, d’amour et d’angoisse, dans notre belle demeure de Si Abdesselem Fachar » (Journal 1902-1924).

Lyautey confie à Aline Réveillaud de Lens, le Service des Arts indigènes pour la région de Meknès ; aidée de sa sœur Marie-Thérèse elle fait revivre vingt-deux corporations et crée des écoles où  les fillettes marocaines apprennent à tisser, à broder et à peindre des faïences selon les motifs anciens. Elle fait restaurer les souks dans leur ancienne splendeur, avec les boutiques peintes.

Elle dessine et transforme, dans le style hispano-mauresque, sur le modèle de ce qu’elle a vu à Grenade, une partie du jardin public « Ce jardin c’est mon œuvre, la nôtre, conçue par moi et exécutée par André. Il durera bien après nous sans doute. Il sera de la beauté pour les autres. Il marquera quelques temps encore notre passage dans la vie ».

Aline de Lens écrit à Meknès « Derrière les vieux murs en ruines », où elle veut « faire vivre une cité indigène, notre croulante Meknès, dans son existence la plus intime, la plus ignorée ». Le livre, sous-titré, roman marocain sera publié en 1922 chez Calmann-Lévy, (lui aussi sous le nom d’A.R. de Lens). Il s’agit d’un journal qui s’ouvre sur l’arrivée à Meknès du couple Réveillaud le 20 novembre 1915 et s’interrompt le 30 juin 1917… sans raison identifiable. Peut-être en relation avec le décès de son père en août 1917 : « La première affreuse douleur de ma vie, quand nous avons perdu Père. Cela, je ne puis le redire ; ce déchirement est encore trop sensible, trop poignant en moi, il me fait trop mal pour que je l’évacue » écrit-elle en avril 1920. Son « Journal 1902-1924 » ne nous donne aucun indice : les notes prises de 1916 à 1920 ont disparu … dans le vol de sa valise lors d’un voyage en France ! En avril 1920 Aline de Lens évoque le roman : « J’ai écrit et presque terminé « Derrière les vieux murs en ruines. »

En 1929, paraît « La force de la race » chez Alexis Redier, écrit par André Réveillaud et préfacé par les frères Tharaud.* Ils écrivent : « Elle (Aline) était déjà fort souffrante du mal qui devait l’emporter, au moment où elle écrivait « Derrière les vieux murs en ruines ». Pour l’entraîner au travail, et par une sorte de jeu il fit le pari d’écrire un roman en un mois et tint parole. C’est le petit roman qu’on lira ci-après. Commencé le 15 novembre 1918 il fut terminé le 17 du mois suivant. » Il ne semble pas qu’Aline de Lens ait complété, en 1918, le texte de « Derrière les vieux murs en ruines » interrompu en juin 1917, mais peut-être a-t-elle mis en forme le manuscrit. En août 1921, dans son Journal, elle signale des difficultés à faire publier son livre et elle a demandé à Jean Réveillaud, le frère de son mari d’aller récupérer le manuscrit. L’éditeur refuse de le rendre et les « Vieux murs » seront finalement publiés en janvier 1922 chez Calmann-Levy ; elle dédie ce livre à Jean Réveillaud.

Elle écrit dans son Journal au moment de la publication du livre : « J’avais terminé ce livre croyant que j’allais mourir. C’est pourquoi j’y mis des choses profondes en moi, des choses – belles ou horribles – qui m’atteignent jusqu’à la souffrance. Maintenant n’importe quel imbécile peut acheter ce livre pour 6fr75 et le lire après son repas, au milieu de meubles laids. Peu de gens se rendront compte de l’intensité des sensations que j’ai voulu exprimer dans ce livre. Il n’y a pas de grands mots ni de passages tragiques. La plupart n’y verront qu’aventures et descriptions marocaines. Pourtant bien des chapitres sont des pages de mon journal – du cahier qui me fut volé. Extraire de moi des choses aussi intimes et profondes, les exprimer, c’est mortel. »

* (« La force de la race« , écrit en 1918, a été publié pour la première fois en 1929, à l’initiative de Suzanne Drouet-Réveillaud, seconde épouse d’André Réveillaud. Éric Jacquet-Lagrèze, petit neveu d’André Réveillaud et de Suzanne Drouet, a publié en 2014, le livre devenu introuvable. « Pour cette seconde édition, près d’un siècle plus tard, nous ne pouvions garder ce titre « La force de la race » tant le mot race est devenu lourd et chargé de sens surtout en France. Conserver ce titre aurait eu pour effet de s’exposer à une incompréhension évidente et dommageable de la part des lecteurs du XXIe siècle. « La force de la race » doit être compris non pas comme l’expression d’une quelconque supériorité d’un peuple sur l’autre, mais comme le poids déterminant de sa culture d’origine. Tout le thème du livre est derrière ce titre« . La seconde édition est publiée sous le titre « Le peintre de Fès » aux Éditions Tensing, dirigées par Éric Jacquet-Lagrèze).

Influencée par les écrits du Dr Émile Mauchamp (assassiné en 1907 à Marrakech) sur la sorcellerie au Maroc, Aline Réveillaud qui a su gagner la confiance des femmes musulmanes recueille toute une série de recettes féminines de médecine, de beauté et d’amour qui alimentent ses chroniques dans le Maroc médical durant l’année 1922, et qui seront réunies et publiées (publication posthume), en 1925, par la librairie orientaliste Geuthner sous le titre « A.R. de Lens. Pratiques des Harems marocains : sorcellerie, médecine et beauté ». La particularité de ces recettes recueillies, au Maroc, par Aline Réveillaud, tout au long de sa vie, grâce à sa connaissance de la langue arabe, est leur source féminine : en plus des remèdes de la médecine traditionnelle, elles révèlent des secrets que les femmes n’avoueront jamais aux hommes parce qu’ils sont destinés à assurer leur domination sur ces derniers. (Dans la réédition de 2008 par les Éditions du Sirocco, l’éditeur précise qu’il faut considérer l’ouvrage comme un document à caractère anthropologique, et qu’il est formellement déconseillé de tenter de réaliser les remèdes donnés !)

1921 est une année difficile pour Aline de Lens. Elle est opérée à Casablanca d’un cancer du sein. Sa convalescence n’est pas « la convalescence radieuse chantée par les littérateurs, le retour enthousiaste à la vie, mais une convalescence pénible, douloureuse, désespérée ». Pendant une année, elle a du mal à se remettre au travail, l’écriture la fatigue et elle essaye de recommencer à peindre, à s’astreindre à des croquis, à des études chaque jour même si elle n’en a pas le goût ; mais ces heures de travail l’empêchent de penser « au chemin terrible où je me suis engagée et qui n’a d’autre issue que la démence ou le désespoir ».

Elle finit l’écriture et la correction de trois nouvelles, trois petits récits de vies : « L’étrange aventure d’Aguida », « Marouf le clairvoyant » et « Histoire du pauvre marchand de babouches et de sa méchante voisine » qui seront publiés après sa mort en 1925, aux Éditions de France, sous le titre de « L’étrange aventure d’Aguida ».

Les dernières années d’Aline de Lens sont assombries par l’évolution d’un cancer incurable. Il n’ y a aucune note pour 1923 dans son Journal ; en 1924, deux ou trois pages seulement avec une très belle description, un véritable tableau, de « la splendeur subite du printemps » dans la campagne de Fès.

« De août 1922 à son décès en février 1925, Aline cesse progressivement d’écrire son journal à cause de la très grande fatigue due à sa maladie. Elle se penche alors sur ses souvenirs d’enfance (famille, santé, éducation, religion etc.), souvenirs qui ne sont pas transcrits dans la présente édition ». (Note 197 de l’éditrice du Journal)

Son « Journal » se termine le 16 août 1924. Aline Réveillaud de Lens décède le 10 février 1925. Elle est enterrée à Fès au cimetière européen de Dhar Mahrès.

Le Journal d’Aline de Lens « Journal 1902-1924 : « l’amour, je le supplie de m’épargner » préfacé par Sapho (artiste, chanteuse, poète, née à Marrakech), est édité pour la première fois en 2007 par « La cause des livres ». Cette édition est due à Martine Lévy, éditrice, assistée d’Antoinette Weil qui a revu le texte. Le journal d’Aline R. de Lens, établi à partir des cahiers manuscrits (dont nous n’avons pas trouvé trace) était conservé au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France dans les « Papiers Jérôme et Jean Tharaud », sous la forme d’une copie d’une dactylographie de 370 pages probablement établie par les Éditions de France, éditeur qui annonce en 1925 la publication du « Journal intime » d’Aline, annonce qui resta sans suite ».

Martine Lévy précise que ce « tapuscrit Tharaud » commence le 10 octobre 1902 et s’interrompt le 31 août 1921 au milieu d’une phrase. Sur ce tapuscrit figurent également « des notes manuscrites qui émanent d’une autre main ». Elle ajoute « nous avons pu continuer la phrase interrompue le 31 août 1921, intégrer les quatre pages qui manquaient au tapuscrit de la B.n.f., … , transcrire intégralement le Journal jusqu’au 15 juillet 1922 et partiellement jusqu’à sa fin en 1924, livrer aux lecteurs le texte écrit le 11 février 1925 par André Réveillaud, tout ceci grâce à Philippe de Lens et à son épouse Élisabeth ».

André Réveilllaud qui s’était engagé à créer une fondation dans leur Menzeh de Meknès pour exposer les peintures d’Aline après son décès et publier ses romans et nouvelles, son Journal intime, confie aux frères Tharaud les « mémoires complets corrigés de sa main » en leur demandant « Quel usage croyez-vous que l’on pourrait en faire ? Publication ou utilisation indirecte, il nous laissait le choix » (Lettre de Jérôme Tharaud du 1er novembre 1930 adressée à Marie-Thérèse de Lens, citée par Martine Lévy). Les frères Tharaud utiliseront ces notes pour publier « Les Bien aimées » en 1932.

Aline de Lens à aucun moment ne parle dans son « Journal » de sa vie à Fès où le couple s’est installé fin 1922/début 1923, ni de l’arrivée dans l’intimité de la famille Réveillaud, de Suzanne Drouet, artiste-peintre, ancienne camarade aux Beaux-Arts d’Aline ; elle vient d’obtenir en 1923 le Prix du Maroc qui lui permet un séjour au Maroc dans les ateliers d’artistes créés par le Protectorat. André Réveillaud après avoir démissionné de l’administration, installe à Fès un cabinet d’avocat et les Réveillaud louent une partie du Dar Benslimane pour y habiter.

Vue de la médina de Fès, à partir d’une terrasse de Dar Benslimane 1930

L’odyssée d’un peintre, Drouet-Réveillaud écrit par Suzanne Réveillaud-Kriz en 1973 (Éditions Fischbacher. Paris) apporte un témoignage complémentaire au Journal d’Aline de Lens. Suzanne Réveillaud-Kriz est la nièce et la filleule d’André Réveillaud, elle était présente à Fès au moment du décès de son oncle. Elle écrit son livre à partir de la correspondance de Suzanne Drouet et d’André Réveillaud, et des témoignages d’amis et de membres de la famille. Ce livre est actuellement introuvable et je remercie Christiane Dalibard de m’en avoir donné un exemplaire.

Ce que je retiens de ce livre :

  • Suzanne Drouet arrive à Fès, en février 1923 où elle est accueillie par Aline et son mari. C’est Marcelle Ackein, camarade de Drouet et de de Lens aux Beaux-Arts qui lui a recommandé les Réveillaud « les meilleurs guides pour comprendre l’âme du Maroc » chez lesquels elle avait séjourné à l’occasion d’un voyage au Maroc. Drouet habitera Dar Benslimane. Les Réveillaud insistent pour que Suzanne Drouet prolonge son séjour à Fès jusqu’à l’été « pour pouvoir peindre les jardins remplis de fleurs et les vergers avec leurs arbres verdoyants » mais elle regagne Paris le 24 avril 1923. Aline et André Réveillaud viennent tous deux, fin juin, à Paris lui rendre visite dans son atelier de la Folie.
  • Les Réveillaud, avant de rejoindre le Maroc, engagent pour un an une jeune infirmière pour décharger Aline de l’organisation de la maison. En effet, de plus en plus fatiguée, elle veut se consacrer uniquement à son métier d’écrivain. Drouet revient également avec le couple, « en peintre et en amie » pour compléter sa documentation marocaine et passer l’automne 1923 au Maroc pour préparer à son retour à Paris une grande exposition.
  • L’état de santé d’Aline s’est aggravé, elle passe une partie de ses journées au lit et ne peut plus accompagner Suzanne Drouet quand elle va peindre en extérieur. Aline, souffrante, devient exigeante et même tyrannique avec son mari. Suzanne est touchée par la souffrance de son amie mais s’attache davantage encore à plaindre André ; elle réalise alors qu’au fond d’elle même « elle l’avait aimé depuis le premier instant où il avait paru ». « S’être mise à aimer le mari d’Aline lorsqu’elle est invitée chez eux, quelle folie et quelle catastrophe ! » Seule la fuite, pense-t-elle, offre une issue possible.
  • Aline est désolée de la décision de son amie de rentrer à Paris ; sa compagnie lui serait devenue indispensable. André décide de raconter à Suzanne les conditions de son mariage avec Aline ; il lui demande de rester car il l’aime. Suzanne Drouet maintient son départ le 8 janvier 1924 … mais promet de revenir en été.
  • Une abondante correspondance est échangée pendant 4 mois car Suzanne Drouet reviendra début mai 1924. C’est cette correspondance régulière, entre Suzanne Drouet et André, et plus épisodiquement entre Aline et Suzanne, récupérée plus tard par Suzanne Réveillaud-Kriz qui nous renseigne sur cette période où Aline n’a rien écrit dans son Journal. L’état d’Aline se détériore et André Réveillaud décide d’installer « quelques jours » sa femme dans son bureau du quartier de Boujeloud. Elle ne retournera jamais à Dar Benslimane. Aline écrit une lettre à Suzanne où elle évoque sa nouvelle situation : la salle d’attente du cabinet d’avocat est devenue sa chambre ; une autre fois (février 1924) elle écrit : « Drouet, vous me manquez ! Telle que je suis, vous n’avez rien à regretter ; mais moi, j’ai tant à regretter de vous ».
  • André Réveillaud trouve dans le quartier du Fondouk el Youdi, en médina de Fès, une maison à louer, où il pourra rencontrer Suzanne quand elle reviendra à Fès … à la demande d’Aline ! André suggère « habilement » à Aline d’écrire à son amie Drouet pour l’inviter à nouveau. Pour accélérer ce retour et rendre ce départ de Paris plausible, André imagine la commande d’un client étranger qui nécessiterait de nouvelles études à Fès. Il ajoute dans une lettre à Suzanne : « Dites aussi que vous avez une envie folle de revoir le printemps marocain et d’être pour Aline une compagne attentive à sa santé. » Marie-Thérèse, la sœur d’Aline vient elle aussi appuyer, lors d’un voyage à Paris, l’invitation au Maroc, en peignant à la famille Drouet l’état de santé pitoyable d’Aline. Celle-ci, dit-elle, désire vivement revoir Suzanne qui lui serait d’un grand secours et sait si bien la distraire.
  • Suzanne Drouet revient à Fès le 3 mai 1924. Elle trouve Aline très affaiblie et gardant la chambre (l’ancienne salle d’attente du cabinet d’avocat). André et Suzanne prennent tous les jours des itinéraires différents pour se rencontrer dans la petite maison du Fondouk el Youdi. En automne 1924, Suzanne « sentit les signes certains d’une maternité qui s’annonçait pour la fin de mai ». Sa présence auprès d’Aline ne pouvait davantage se prolonger et Drouet prend congé de ses hôtes comme si elle repartait pour Paris … mais après un détour par Casablanca, où elle était supposée embarquer pour la France, elle revient s’installer incognito dans la petite maison du Fondouk el Youdi. Elle s’habille « en femme arabe » pour ne pas être repérée et vit isolée de la communauté européenne. Elle continue cependant à visiter quelques femmes marocaines du voisinage qui lui servaient de modèles … et qui ont certainement pensé poser pour la première artiste-peintre marocaine !! André venait la voir chaque matin.
  • Au début 1925, un neveu d’André arrive à Fès, avec son épouse, pour débuter au cabinet d’avocat de son oncle. Bien entendu ils ignorent les relations d’André et de Suzanne. Il fallait donc redoubler de prudence, car « malgré son déguisement de femme arabe et sa vie cachée dans les vieux quartiers, Suzanne risquait quand même d’être rencontrée par des gens qui bavarderaient et qui, par leurs indiscrétions ne manqueraient pas de causer du grabuge ». Elle restera donc à peindre, dans le Fondouk, toute la journée, absorbée par son art ! et André s’arrange pour venir la voir dès qu’il le peut.

Dans le Talaâ Kbira. Photographie anonyme. Vers 1921

  • Le décès d’Aline Réveillaud de Lens, le 10 février 1925, rend la vie plus simple ! André se réorganise, il dénonce le bail du Dar Benslimane, envoie les meubles dans leur Menzeh de Meknès, écrit à Mme Drouet mère qu’il ne faut plus qu’elle parle dans ses lettres à Suzanne de son ami mais de son fiancé et lui annonce qu’ils viendront à Paris à la fin du printemps pour qu’elle puisse assister à leurs noces. Quelques semaines après cette lettre André s’avise qu’il serait prudent que Suzanne, « presque au septième mois de sa grossesse » (?), aille se faire examiner par un médecin compétent ; elle se rend en train à Rabat consulter un gynécologue. Ce voyage aller-retour à Rabat déclenche un accouchement prématuré. Suzanne et le bébé sont amenés à l’hôpital Auvert à Fès.

« André alla déclarer son enfant à l’état civil, tout heureux et fier d’avoir un fils. Il mit, confia-t-il plus tard à sa mère, sa jaquette et son pantalon rayé pour cette démarche importante. L’enfant un petit François qui ressemblait à André avait été mis immédiatement dans une couveuse, mais trop tard, hélas, car il s’éteignit quelques heures après » et l’auteure de L’odyssée d’un peintre poursuit : « Suzanne dût rester quelques jours à l’hôpital pour se remettre. Elle avait beaucoup pleuré en apprenant la mort de son petit. André avait dû s’absenter pour affaires à Meknès. À la hâte il lui griffonna ce billet : Mon petit, voici un dimanche bien saccagé. Je pense venir vers une heure, si je ne le pouvais je viendrai vers trois heures et demie. Bien tendrement à ma petite gazelle blessée. Son vaurien. André »

  • André Réveillaud annonce, à sa mère, à la même époque, son intention d’épouser Suzanne Drouet, à l’été et pour expliquer la rapidité du mariage, il lui dira qu’Aline dans son testament lui conseillait de se remarier et d’avoir des enfants ; il ajoute qu’un jour de juillet 1924 où Aline distribuait des cadeaux, elle aurait dit à Suzanne :« À vous je vous laisse mon mari – c’est un beau cadeau que je vous fais là ! » Le mariage eut lieu à Paris début juillet 1925 et André et Suzanne rentrent à Fès en septembre ; ils s’installent dans le quartier du Douh. Les parents de Suzanne viennent en visite en novembre ; en février 1926, c’est la mère d’André, accompagnée de sa petite-fille, Suzanne Réveillaud, nièce et filleule d’André qui vient à Fès.
  • André, sa mère et les deux Suzanne se rendent, en mars, à Rabat, dans une voiture de location avec chauffeur. Sur la route, le chauffeur perd le contrôle du véhicule qui se renverse. Les trois femmes sont pratiquement indemnes et André qui dans un premier temps ne paraît pas sérieusement blessé perd connaissance. Opéré d’une rupture de la rate, il décède au bout de quatre jours, le 13 mars 1926 à l’hôpital de Meknès, et sera enterré à Fès, au cimetière de Dhar Mahrès, à côté d’Aline. Suzanne Drouet-Réveillaud dans ses notes personnelles donne des détails sur les dernières heures de son mari. André, sur son lit d’hôpital, révèle « un secret » à sa mère : Suzanne lui a donné un enfant, né à sept mois et qui n’a pas survécu. « Il me ressemblait, c’était un petit garçon, il avait les yeux bleus ».

Après la mort d’André, Suzanne s’installe dans sa maison du Fondouk el Youdi ; elle s’établit à Paris en 1931 mais elle reste fidèle au Maroc et à Fès où elle revient tous les étés.

J’ai eu la curiosité de consulter la liste de toutes les personnes inhumées au cimetière européen de Dhar Mahrès, à Fès (je remercie la famille B. qui a reconstitué cette liste et me l’a donnée). On peut lire :

  • Le 9 janvier 1925 est inhumé l’enfant sans vie Drouet, de sexe masculin, décédé à l’hôpital Auvert. Propriétaire du tombeau : Suzanne Drouet.
  • Le 11 février 1925, inhumation de de Lens Aline, épouse Réveillaud, décédée en médina. Propriétaire du tombeau : André Réveillaud, avocat.
  • Le 15 mars 1926, inhumation d’André Réveillaud, avocat, décédé le 13 mars 1926. Propriétaire du tombeau : Réveillaud. Fès

Je n’ai trouvé aucune trace de l’enfant François Réveillaud décédé au printemps 1925, comme mentionné dans l’Odyssée d’un peintre. Si Suzanne Drouet a donné un enfant à André Réveillaud ce ne peut-être que l’enfant sans vie inhumé le 9 janvier 1925. Aline de Lens était encore vivante à cette date et André ne voulait certainement pas se déclarer le père. Il n’y avait pas non plus, en 1925, de déclaration à faire à l’état civil pour un enfant né sans vie … et pas d’occasion pour André de mettre « sa jaquette et son pantalon rayé pour cette démarche importante ».

André Réveillaud et Suzanne Drouet ont, semble-t-il, voulu garder secrète leur relation tant qu’Aline de Lens était vivante. Ont-ils réussi ? Je n’en suis pas sûr. La présence d’une européenne, même habillée à la marocaine, ne pouvait pas passer inaperçue dans le quartier du Fondouk el Youdi à une époque où les Européens habitaient plutôt le haut de la médina. Les visites quotidiennes d’André Réveillaud étaient certainement remarquées ; il était connu en médina de Fès où il allait régulièrement dans les souks acheter cuivres, poteries, bijoux, tapis, etc. ; c’est lui qui avait cherché « leur » maison et avait suivi les travaux d’aménagement. Suzanne allait voir les femmes de son quartier qui lui servaient de modèles : elles n’ignoraient pas qu’elle était française et elles savaient probablement qui était son ami.

Martine Lévy, dans sa présentation du Journal d’Aline de Lens, précise que le tapuscrit trouvé dans les papiers des frères Tharaud au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France était incomplet et interrompu le 31 août 1921 au milieu d’une phrase. Le manuscrit original avait été remis aux frères Tharaud, par André Réveillaud qui avait apporté à la main quelques corrections. La fin du Journal d’Aline de Lens a été récupéré grâce à Philippe de Lens et à son épouse Élisabeth et a permis de « transcrire intégralement le Journal jusqu’au 15 juillet 1922 et partiellement jusqu’à sa fin en 1924. »

André Réveillaud n’a pas voulu transmettre la totalité du Journal d’Aline à Jérôme et Jean Tharaud ; Aline de Lens a-t-elle su qu’André et Suzanne étaient amants ? En a-t-elle parlé dans son Journal ? où pratiquement rien n’aurait été écrit à partir de 1923, date de l’arrivée de Suzanne à Fès. Une hypothèse : les pages écrites en 1923 et 1924 ont été supprimées par André Réveillaud ? par Suzanne Drouet ? et le document récupéré, conservé par Philippe de Lens (et édité en 2007) serait une version expurgée de la fin du Journal d’Aline de Lens.

Ceci est finalement assez anecdotique, le Journal d’Aline de Lens constitue un témoignage précieux sur la condition des femmes artistes, en France, au début du siècle dernier et ses autres écrits sont de formidables documents historiques et ethnographiques sur les sociétés tunisienne et marocaine ; ils sont aussi un exemple d’un dialogue réussi entre une femme française et des femmes maghrébines.

Souk dans le Talaâ. Photographie anonyme, vers 1925

Livres à consulter (A.-R. de Lens a aussi publié de nombreux articles dans des revues périodiques au Maroc ou en France) :

  • A.-R. de Lens : Le Harem entr’ouvert. Calmann-Levy 1919
  • A.-R. de Lens : Derrière les vieux murs en ruines : roman marocain. Calmann-Levy 1922
  • A.-R. de Lens : L’étrange aventure d’Aguida. Éditions de France 1925
  • A.-R. de Lens : Pratiques des harems marocains : sorcellerie, médecine, beauté. Éd P. Geuthner 1925. Ré-édition en 2008 par les éditions du Sirocco. Casablanca.
  • A.-R. de Lens : Journal 1902-1924 Éd. La cause des livres 2007
  • André Réveillaud : La force de la race. Alexis Rédier éditeur. 1929. Ré-édition sous le titre Le peintre de Fès. Éditions Tensing 2014
  • Suzanne Réveillaud Kriz : Odyssée d’un peintre. Drouet Réveillaud. Éd Fischbacher- Paris 1973
  • Christiane Dalibard, Pierre Dalibard : Elle signait Drouet Réveillaud (1885- 1970). Éditions Tensing 2014.
  • Marcel Vicaire : Au Maroc. Feuilles d’album. 36 planches. Paris. Henri Leclerc 1922. Ré-édition : www. lesamisdemarclevicaire.com