Image à la une : Après l’émeute, Israélites fouillant les décombres. Photo P. Schmitt. Avril 1912

Qu’est-ce qu’un tritel ? Paul B. Fenton dans Le Progrome de Fès ou Le Tritel 1912 (Jérusalem, Institut Ben-Zvi, avec le soutien du Centre de recherche français à Jérusalem. 2012) le définit ainsi : « Le tritel est un mot d’origine arabo-berbère qui signifie « chercher à découvrir et piller des objets enfouis en terre » ou par extension « pillage » et désignait plus généralement les razzias menées par les tribus contre les silos à grains. Le terme fut étendu aux attaques périodiques dont furent victimes les quartiers juifs au sein des villes et villages arabes du Maroc. II ne s’agit nullement d’un phénomène isolé ni d’un évènement unique sans précédent. »

Marc de Mazières dans Promenades à Fès (Les éditions du Moghreb. Casablanca. 1934) évoquant brièvement la révolte de Fès en avril 1912 écrit : « … et comme toujours le Mellah fut saccagé, pillé … Toute émeute au Maroc commence ou finit par le Mellah ».

Le Mellah de Fès est situé au sud-ouest de Fès et fait partie de l’agglomération de Fès-Jdid qui comprend quatre quartiers : le palais et le Dar el Maghzen, le quartier Moulay Abdallah, le quartier de Fès-Jdid proprement dit, et le Mellah, avec ses annexes En Nouail et Sidi bou Nafa.

Le quartier du mellah était, à l’origine de la fondation de Fès-Jdid en 1276, le quartier destiné à la garde des archers syriens. Il sert d’asile, progressivement à partir de 1350, aux Juifs chassés de leur quartier du Fondouk el-Youdi, en médina de Fès. Cet asile est donc proche du palais du sultan et ce sera ensuite le cas de la plupart des mellahs du Maroc, mais la protection espérée du fait de cette proximité sera le plus souvent illusoire : les Juifs de Fès récemment installés furent massacrés, dans le mellah, en 1465, lors d’émeutes déclenchées pour des motifs incertains. Nous verrons qu’en avril 1912, la proximité du palais n’empêcha point le pillage du mellah par les askris (soldats des troupes indigènes) révoltés.

(Voir à propos de l’installation du Mellah à Fès-Jdid Le Mellah de Fès)

Au début des années 1900, le mellah n’a qu’une seule issue vers l’extérieur : Bab Jiaf, porte gardée par des soldats en armes, fermée après le coucher du soleil et enfermant ainsi les habitants du quartier. À cette époque, Bab Lamer (ou Bab el-Amr), située au sud, est murée depuis de longues années, à la suite d’une épidémie de typhus ou de peste et par mesure sanitaire car on explique en effet que les cadavres des gens et des bêtes étaient jetés dans le ravin extérieur et c’est pour épargner au quartier l’odeur nauséabonde du ravin que l’on mura la porte.

Bab Lamer murée. Avant 1915. Photo anonyme

Personne n’était très pressé de ré-ouvrir cette porte « protectrice » et lors de leur arrivée à Fès en 1911 les troupes françaises ouvrirent une autre porte, de faible largeur dans les remparts entre Bab Lamer et le bastion de la Casbah des Djabalas, qui permettait le passage à pied, à cheval ou en charrette. C’est cette porte qui servit aux habitants du mellah assiégés par les émeutiers en avril 1912 à se réfugier dans les jardins du palais du sultan.

Début avril 1912, les Juifs du mellah de Fès sont désarmés : le commandement militaire a la certitude que des cartouches et des armes sortent de Fès à destination des tribus berbères ; la chose en elle-même est certaine et malgré toute la surveillance exercée par l’armée il y a des munitions de guerre qui sortent de la ville en contrebande.

Qui sont les contrebandiers ? Les habitants du mellah sont soupçonnés : 

  • il y a des armes dans le mellah : l’année précédente, en mars 1911, lorsque la tribu des Cherarda s’est soulevée contre l’autorité du sultan Moulay Hafid et, ralliant la plupart des tribus du nord, a assiégé Fès, les habitants du mellah, depuis les terrasses de leurs maisons suivent anxieusement les aléas des offensives. Les armes à la main, des groupes de jeunes juifs, résolus à se défendre et à vendre chèrement leur vie, gardent les remparts du mellah.

À la « demande » du Sultan des troupes franco-chérifiennes, viennent au secours de Fès. Les tribus assiégeantes se replient et finalement Fès est délivrée le 21 mai 1911 par le général Moinier. La chute de Fès ainsi que le tritel qui l’aurait inévitablement suivie furent écartés de justesse.

(Voir : 1911 : l’installation des Français dans la région de Fès)

  • d’autre part dans le passé, lorsque la vente d’armes n’était pas totalement interdite, les Juifs se sont livrés au commerce des munitions et armes de guerre, auraient-ils repris ce commerce devenu illicite ? Ils s’en défendent et laissent entendre que le Sultan Moulay Hafid armerait secrètement les tribus berbères contre la France.

Vue des terrasses du Mellah, pendant le siège. Photo Bringau. Mars 1911

L’ autorité militaire pour découvrir l’origine de la contrebande donne une prime importante à toute personne qui permettra de découvrir des dépôts cachés de munitions. Amram Elmaleh, directeur de l’école de l’Alliance Israélite Universelle à Fès, dans une lettre adressée le 7 avril 1912 au président de l’A.I.U. à Paris – lettre citée par Paul B. Fenton et David G. Littman dans L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’Islam 1148-1912 (Presses de l’Université Paris-Sorbonne 2010. 800 pages) – écrit que des soldats marocains, alléchés par la prime, ont déposé clandestinement des paquets de cartouches dans les boutiques des commerçants juifs avant de les dénoncer à l’autorité militaire pour toucher la prime. Les arrestations de ces innocents boutiquiers s’accompagnent d’atrocités commises au mellah par la troupe sur une population terrorisée. « Les pillages qu’a subis le mellah il y a plus d’un siècle devaient être des scènes pacifiques à côté des perquisitions illégales, parce que faites par la troupe en l’absence de tout gradé responsable, ordonnées par l’autorité militaire. C’étaient de véritables dragonnades » (A. Elmaleh).

Ces perquisitions, légales ou non, permettent de saisir les armes et munitions détenues par la population du mellah et c’est donc un mellah désarmé qui sera mis à sac par une partie des troupes chérifiennes mutinées le 17 avril 1912 en fin de matinée.

La situation à Fès en avril 1912

Le 4 novembre 1911, la France et l’Allemagne ont signé l’accord de Berlin qui laisse les mains libres à la France pour étendre son autorité et sa protection sur le Maroc. La Chambre et le Sénat français ayant ratifié l’accord franco-allemand, cette reconnaissance, de facto, par l’Allemagne du protectorat de la France sur le Maroc doit maintenant se matérialiser par la signature d’un traité formel avec le Sultan Moulay-Hafid.

Escorté par le général Moinier, Henri Regnault, ministre de France à Tanger et diplomate accrédité, arrive à Fès le 24 mars 1912, avec pour mission d’imposer au sultan le texte du Traité de protectorat qui déléguerait ses pouvoirs aux autorités françaises.

Le camp Régnault : halte sur la route vers Fès. Cliché anonyme.

Au terme d’une semaine de négociations et sous la pression des troupes françaises qui campent sous les murs de son palais, Moulay Hafid signe, le 30 mars à midi, le traité qui consacre officiellement le Protectorat français sur le Maroc, et confère toute autorité au Résident Général qui représentera le gouvernement français auprès du Sultan, exercera les pouvoirs de la République française au Maroc et veillera à l’application du traité. Le Protectorat sauvegardera la situation religieuse, le respect et le prestige traditionnel du Sultan, l’exercice de la religion musulmane et les institutions religieuses, notamment celle des Habous.

Le Sultan admet de son côté que le gouvernement français procède, après avoir prévenu le maghzen, aux occupations militaires du territoire marocain qu’il jugerait nécessaires au maintien de l’ordre et de la sécurité des transactions commerciales et à ce qu’il exerce toute action de police sur terre et dans les eaux marocaines.

La situation politique du moment est sérieuse, une bonne partie du Moyen Atlas est en effervescence et les dispositions de la population de Fès à l’égard de la France sont moins bonnes qu’un an auparavant où les troupes du général Moinier avaient rompu l’encerclement de la ville par les tribus insurgées de la région. L’occupation de Fès par les troupes françaises n’a amélioré en rien la situation de la population et la déception est perceptible. Conscient du climat politique dégradé le Sultan exige que le traité soit maintenu confidentiel jusqu’à son départ de Fès pour Rabat. Parmi les conditions que Moulay Hafid avait mises à l’acceptation du traité figurait son départ dans le plus bref délai pour Rabat, puis pour l’Europe. (Le départ de Fès était prévu pour le 17 avril 1912 – date en principe confidentielle – mais il a été annulé au dernier moment à cause des pluies diluviennes qui rendaient impraticables des pistes boueuses et défoncées par la pluie).

Le secret de la signature du traité et du départ du sultan a été éventé : dès le 30 mars au soir, Hubert-Jacques, correspondant du « Matin », présent à Fès, envoie un radiogramme à la direction parisienne du journal, l’informant de la signature du Traité de Protectorat.

Quand la nouvelle fut connue par la population de Fès ce fut une consternation générale. « Le traité du Protectorat était considéré comme un acte de vente, et toute la ville, depuis les chorfas et les oulémas jusqu’au dernier des bakkal (marchands de légumes) réprouvait la transaction par laquelle l’imam, le Commandeur des Croyants, élevé sur le pavois quatre ans auparavant comme Sultan du djihad, avait « vendu » aux chrétiens une partie du dar al-islam. Un calme lourd de menaces pesait sur la ville, mais les signes précurseurs de l’orage n’étaient encore perceptibles parmi les Européens, que pour les rares initiés à la vie intime de la capitale. » Dr F. Weisgerber Au seuil du Maroc moderne (Éditions de la Porte. Rabat 1947). Weisgerber, correspondant du journal « Le Temps » était également présent à Fès en mars/avril 1912.

Les autorités chargées de représenter la France au Maroc et de négocier le Traité de Protectorat n’ont pas le sentiment de ce malaise et ne se rendent pas compte des difficultés que le départ du Sultan va produire. Cette mission est d’ailleurs accompagnée d’une délégation d’une quinzaine de personnes, distinguées et fort aimables, mais dont les deux tiers ignorent à peu près tout du Maroc et dont le dernier tiers n’en connaît que Tanger et les aspects diplomatiques ; choix peu judicieux qui fait penser à une excursion mondaine dans la capitale religieuse ! Le 16 avril, veille du départ prévu du Sultan et de la délégation diplomatique, un feu d’artifice, emporté de Tanger, est tiré de la terrasse de l’Ambassade, pour célébrer la signature du Traité de Protectorat, au milieu d’une ville muette et hostile. Des rumeurs font état de la présence autour de la ville de guetteurs des tribus qui envisagent de se rassembler pour attaquer la ville et reprendre au bachadour (à l’ambassadeur) « l’acte de vente » d’une partie du domaine de l’islam à une puissance infidèle.

Troupes chérifiennes à Fès. Vers 1911. Cliché anonyme

C’est dans ce contexte que le 17 avril au matin, à l’occasion du paiement de la solde, deux  tabors d’infanterie et un de cavalerie, casernés à la Casbah des Cherarda, se mutinent et agressent leurs instructeurs. Ils se rendent au Dar el-Maghzen pour exposer leurs griefs au Sultan qui les fait renvoyer sans vraiment les recevoir. Les tabors révoltés se précipitent en médina pour appeler la population au Jihad et massacrent leurs officiers et les Européens qu’ils rencontrent.

Les mutins marchent aussi sur le quartier du Douh, où habitent la plupart des Européens, où se trouvent l’ambassade, les principaux consulats, et l’hôpital. Et comme au Maroc « Toute émeute commence ou finit par le Mellah », le Mellah est envahi et pillé.

(Je reviendrai dans un autre article sur les causes de l’émeute, multiples et utilisées par chacun, militaire ou civil, en fonction de ses intérêts ou de sa lecture politique des événements.)

Rue centrale du Mellah après les évènements du 17 avril 1912. Photo Niddam et Assouline. Fès.

Le Tritel du Mellah : 17-19 avril 1912

Le pillage du Mellah a fait l’objet de nombreux récits par différents auteurs, juifs ou non juifs.
J’ai déjà cité le Dr Frédéric Weisgerber, qui en donna un premier compte rendu dans le journal Le Temps, puis dans Au seuil du Maroc moderne, ouvrage autobiographique publié en 1947 après sa mort. Le journaliste Hubert-Jacques a publié dès 1913 Les journées sanglantes de Fez. 17-18-19 avril 1912. Les massacres – Récits militaires – Responsabilités (Librairie Chapelot). Hubert-Jacques a voulu « rétablir les faits et en rechercher les causes » car lors des débats à la Chambre des Députés il avait été directement  et personnellement pris à partie et désigné comme le fauteur des graves évènements de Fès, en divulguant dès le 30 mars au soir la signature du Traité de Protectorat, information qui devait rester secrète. Il veut se défendre des accusations dont il a été l’objet et « démasquer le grand coupable ».

Du côté juif, j’ai pu consulter les témoignages rédigés par Amram Elmaleh, directeur de l’école de l’A.I.U à Fès, cités dans l’ouvrage de Benton et Littman L’exil au Maghreb et dans Le progrome de Fès ou Tritel 1912 de Benton. Pascale Saisset dans Heures juives au Maroc, rapporte le témoignage d’un des fils de Mimoun Danan, (fournisseur de l’armée à Fès) qui a vécu le saccage du mellah et échappa à la mort en se sauvant avec ses frères et sa sœur par les terrasses du mellah. P. Saisset cite également en Appendice II un extrait du récit d’Hubert-Jacques sur le pillage du mellah. Vidal Serfaty, petit-fils du Grand Rabbin Vidal Serfaty, a rédigé un article Le « Tritl » (saccage) de Fès en 1912, qu’il présente comme un « résumé du témoignage exceptionnel de Shlomo Cohen, trésorier de la Communauté de Fès »  qui a vécu directement les évènements de 1912. Le récit de Shlomo Cohen est extrait de son journal « Le journal de la ville de Fès » écrit en hébreu et publié dans le livre du Grand Rabbin Obadia. L’article de Vidal Serfaty a été initialement publié dans la revue de Généalogie et d’Histoire Sépharades et repris sur le site de Dafina.

Vue aérienne 11 janvier 1926. Au premier plan le mellah ; en arrière, séparé du mellah par les remparts, le Palais du Sultan. Sur le tiers droit du cliché Fès-jdid. En haut dans l’angle droit quelques uns des bâtiments de la caserne des Cherarda

Même si le mellah était souvent une étape sur le parcours des émeutiers et des pillards, on peut noter quelques raisons supplémentaires en 1912 pour que les mutins, renforcés par une foule de marginaux, de mécontents et de prisonniers libérés lors de leur passage à Fès-Jdid, envahissent le mellah :

  • Les Juifs en 1911 s’étaient réjouis de l’arrivée des troupes françaises dont ils étaient parmi les principaux fournisseurs, cela méritait un châtiment.
  • Mohammed Kenbib dans Juifs et Musulmans au Maroc 1859-1948. Contribution à l’histoire des relations inter-communautaires en terre d’Islam (1994) met en avant les perquisitions du début avril au mellah : « Les insultes échangées lors des perquisitions dont le mellah fut le théâtre douze jours plus tôt, les accrochages ayant ponctué la recherche d’armes de contrebande, et l’insistance de notables juifs sur la nécessité de sévères sanctions contre les soldats les ayant malmenés ou rançonnés n’étaient pas non plus de nature à tempérer la fureur des mutins. La richesse du mobilier et l’abondance des marchandises constatées par ces derniers dans des maisons et des magasins fouillés avaient sans doute déjà excité leurs convoitises. Habitués comme ils l’étaient à razzier les biens des tribus contre lesquelles ils partaient en harkas, ils ne pouvaient être que tentés de laisser libre cours aux instincts de pillage. »
  • Le désarmement dont le mellah avait été l’objet au début du mois d’avril facilita son invasion. Des Juifs essayèrent bien de se défendre du haut de la tour en commandant l’entrée, mais les quelques vieux fusils soustraits aux perquisitions ne permettaient pas une défense efficace et leurs tirs ne servirent qu’à exciter les assaillants.

Tous les témoins insistent sur « la vision d’horreur » qu’ils ont en traversant le mellah.

  • Hubert-Jacques écrit : « Quelques jours après nous avons erré au milieu d’une ville déserte, silencieuse, pillée de fond en comble, à moitié en ruines. La grande rue centrale qui traverse tout le mellah n’est plus qu’un monceau de décombres fumants d’où émergent des poutres calcinées et des débris humains. Tout le mellah de Fès-Jdid, comprenant 12 000 habitants environ, a été totalement pillé, incendié en partie. Il ne reste plus le moindre objet dans la plus petite des boutiques, le moindre meuble dans la plus grande des maisons. Tout ce qui, par son poids ou son volume, n’a pu être emporté, a été brisé sur place. Il ne reste plus un seul habitant de ce quartier naguère grouillant d’une vie intense. Tout est morne, lugubre, désolé dans ce milieu jadis éclatant de couleur et de lumière. Deux mille askris et on ne saura jamais combien de citadins de Fès ont passé trois journées entières à piller, à massacrer… Des maisons, dont toute la façade est tombée, laissent apercevoir les murailles opposées et toutes les cloisons éventrées des appartements, ainsi que les séparations des étages, comme dans la coupe verticale d’un plan d’architecte. Quelques saillies marquent seules, dans d’autres maisons en ruines, les emplacements naguère occupés par les chambres et les étages… »

Rue du mellah après les évènements 17 avril 1912. Photo Niddam et Assouline. Fès.

  • Le 22 avril 1912, Amram Elmaleh, dans une lettre au président de l’A.I.U. fait une « description détaillée du pillage du mellah et du massacre » : « … le sac du mellah par la troupe chérifienne mutinée a commencé mercredi 17 courant à midi. … Vers 14 heures, on vint me dire que les pillards avaient brûlé les portes du mellah et pénétré dans le quartier. Le sac commença à ce moment-là et nous commençâmes à entendre les cris des gens qu’on égorgeait, leur clameur de désespoir. J’ai essayé à prix d’or d’envoyer des nouvelles au Ministre de France et au camp français de Dar Dbibagh distant du mellah de 2 kilomètres, pour demander du secours. Mes lettres ne parvinrent jamais. Je continuai à garder espoir que les autorités militaires françaises enverraient un détachement de troupes pour défendre et garder le mellah. Je ne connaissais pas alors la situation terrible à laquelle avait à faire face le général Brulard qui ne disposait que de 800 hommes environ. Le camp de Dar Dbibagh avait envoyé des secours à l’Ambassade, mais ces troupes au lieu de traverser le mellah, la route la plus courte, ce qui aurait été le salut pour nous, passèrent par les champs sous les murs du mellah ; les soldats révoltés, qui occupaient déjà plusieurs maisons de notre quartier, tirèrent sur ces troupes des terrasses du mellah, à tel point que les officiers français crurent un instant que les Israélites leur étaient hostiles et s’étaient mis du côté des révoltés. … Quoi qu’il en soit, Monsieur le Président, nous, Israélites, avons été les victimes expiatoires et innocentes du mouvement anti-français qui a éclaté à Fès. … Le pillage commencé mercredi à midi s’est continué sans interruption jusqu’à samedi matin. Pendant trois jours, on a volé, incendié, massacré au mellah sans interruption. La nuit de mercredi à jeudi a été une nuit d’enfer. Je me rappellerai toute ma vie cette veillée, les armes à la main, auprès de ces familles atterrées, entendant la fusillade, les clameurs des victimes, dans un quartier éclairé de la sinistre lueur de l’incendie … Dans la matinée de jeudi, devant les atrocités déjà commises et voulant empêcher de nouveaux malheurs, j’engageai les habitants des maisons qui nous environnaient à fuir, … et nous nous précipitâmes dans un jardin attenant au Palais du Sultan. Nous passâmes le reste de la journée, traqués et poursuivis, de bosquet en bosquet, de chaumière en chaumière ! … Vers le soir le salut. Le Sultan, ému de compassion, faisait chercher tous les Israélites et leur ouvrait les portes de son Palais contre lesquelles nous étions venus nous heurter vainement dans la journée. Près de 2000 Israélites se réfugièrent ce soir-là dans une des cours du Palais. … Nous passâmes la nuit dans cette cour du Palais sous la pluie, malades, affamés, nous n’avions rien mangé depuis mercredi matin et ne pûmes avoir un morceau de pain que vendredi matin. … Le reste des israélites fut recueilli au Palais le vendredi 19 avril. Le Sultan fit généreusement distribuer des vivres aux Israélites. L’autorité militaire, l’Ambassade, le consul d’Angleterre ont envoyé du pain … ». Elmaleh ajoute : « La population juive reste encore au Palais, entretenue par nos distributions de vivres ; les Israélites sont là dans les cours du Palais, sans abris, sans vêtements, couchés sur la terre nue et enfermés dans les cages aux lions qui leur servent d’abri, grelottant de fièvre, pris de dysenterie. Chaque fois que je rentre dans ces cours, j’ai le cœur serré du spectacle que j’ai sous les yeux. Comment sur tant de ruines rebâtir une cité nouvelle ? » … « Les façades des maisons sont éventrées ; des rues entières couvertes des décombres des maisons éboulées ; les portes des maisons brisées ; des débris de meubles, les restes et  les traces du pillage auquel en toute sécurité plusieurs centaines de pillards se sont livrés durant trois jours. Partout l’incendie, la destruction, la ruine, la désolation. Les cadavres qui jonchaient les rues ont pu être enlevés ; ils sont plus de 50, hommes, femmes et enfants ».

Après l’émeute. Aspect de la rue principale après les bombardements. Photo P. Schmidt Rabat

  • Vidal Serfaty résumant le témoignage de Shlomo Cohen écrit : « Le mercredi 17 avril … Les juifs du mellah déjà alertés ferment les portes dans la mesure du possible. Ils montent sur les remparts et se défendent grâce aux quelques armes qu’ils avaient réussi à garder. Ils résistent jusque vers trois heures l’après-midi. Finalement, les soldats rebelles réussissent à forcer les portes, suivis par de nombreux marchands musulmans du Tafilalet venus pour le marché du jeudi, ainsi que les musulmans attachés à la garde du mellah (et payés par la communauté) tout ce monde commence à détruire, à brûler les maisons et les boutiques. Cela dure toute la nuit. Du mercredi 17 avril jusqu’au vendredi 19 avril, le pillage se poursuit sans arrêt, la population musulmane des environs y prenant part également. Les Juifs essaient de s’enfermer dans leurs maisons. Les portes sont rapidement enfoncées, et les pillards emportent tout : bijoux, meubles, aliments, vaisselle et vêtements en tout genre. Parfois les habitants menacés doivent même donner les habits qu’ils portent. Ceux qui s’y opposent sont assassinés. Puis le feu est mis aux demeures. Des femmes sont violées, d’autres enceintes accouchent prématurément ou perdent leurs bébés. Hommes, femmes, vieillards et enfants sont frappés, maltraités. … Les synagogues sont profanées, les rouleaux de la Torah sont brûlés ou déchirés en lambeaux et piétinés. Les bancs sont saccagés, les lampes à huile brisées. Les Juifs cherchent à fuir, mais comment ? et où ? Le 18 avril ils se dirigent vers le camp de Jebala et vers le Dar el Maghzen par la porte de Bou Khissat que le Sultan a ordonné d’ouvrir. Selon certains témoignages, voyant du haut des remparts de son palais ce qui se passe, il fut attristé par le spectacle. Pendant trois jours les habitants du mellah adultes et enfants de tout âge, n’eurent rien à boire ni à manger. Certains cherchent de quoi se nourrir en fouillant les détritus. Les ruelles sont encombrées de cadavres qu’on doit enjamber pour passer. » « Le vendredi matin 19 avril, l’armée française, appelée de Meknès, commence à canonner la ville. Quelques maisons musulmanes et une mosquée sont atteintes ».« Le drapeau français est déployé sur la ville. Le pillage du mellah cesse également ». Shlomo Cohen, dans le « Yoman ir Fas » décrit la situation après le 19 avril, et indique le nombre de morts : 45, et de blessés : 27. Puis il donne la liste nominative des morts et des blessés.

Habitants du mellah réfugiés au Palais du Sultan ou dans ses dépendances.

Le Sultan Moulay Hafid lorsqu’il fut prévenu de la situation au mellah, fit ouvrir une porte du Palais donnant près du mellah et offrit asile à tous les rescapés. Il fit mettre immédiatement à leur disposition tout ce qu’il avait, ordonnant d’ouvrir et de distribuer les caisses de vivres qu’il comptait emporter pour son prochain voyage. Leur hébergement fut compliqué tant le nombre des réfugiés était important : « Ils grouillent par centaines, entassés les uns sur les autres, dans de grandes cours, dans des couloirs, dans de vieux magasins, dans des écuries, sous des voûtes, derrière les portes, partout enfin où il y a le moindre espace libre. Mais le spectacle le plus original et le plus inattendu était celui de plusieurs centaines de femmes, de jeunes filles et d’enfants blottis dans des cages bardées de fer réservées aux bêtes féroces du Sultan. Dans l’immense cour de la ménagerie, dont les quatre côtés sont formés par des cages garnies de barreaux quadrillés, on peut voir une cage occupée par deux lions superbes, à côté d’une autre où une cinquantaine de femmes allaitent des enfants à la mamelle. Plus loin un ours gris danse à côté de ménages faisant leur popote dans une cage voisine. En face sont des panthères agiles qui grimpent sur leurs barreaux, tandis que les enfants passent leur tête dans le compartiment à côté. Ça et là, des lionnes, des singes, des pumas, des léopards alternent avec des jeunes femmes et des enfants. Les malheureuses se sont réfugiées là pour être à l’abri des intempéries et ne pas coucher sous la pluie. Des petits campements improvisés sont installés dans d’autres cours, où les réfugiés confectionnent tant bien que mal une cuisine rudimentaire avec des restes innommables qu’il faut chauffer dans les contenants des plus disparates. … Pendant une quinzaine de jours, tous ces malheureux restèrent dans cette triste situation. Mais les secours affluant, ils purent, petit à petit, regagner leurs demeures hâtivement remises en état provisoire et reprendre leur vie de misère après avoir été complètement ruinés. » Hubert-Jacques. Les journées sanglantes de Fez

Cages de la ménagerie du Sultan : des familles voisinent avec un lion et une lionne

Ce séjour temporaire dans la cour et les cages de la ménagerie du Sultan Moulay Hafid est aussi rapporté par Amram Elmaleh dans ses différents rapports : « … la population juive … entassée le premier jour dans une cour étroite, put plus tard occuper les vastes cours intérieures du Palais et la ménagerie où les cages des fauves même servirent d’abri … » (Rapport 22 novembre 1912). « … La présence des soldats français exerçait une action salutaire sur Moulay Hafid, qui se décidait à sauver une population d’environ dix mille âmes, errante de par les rues, la plupart sans vêtements. Les jardins du Sultan nous étaient désignés pour refuge et là, sans distinction de sexe, nous étions parqués dans des écuries, dans les cages d’une ménagerie, partout enfin où nous pouvions avoir un abri contre la pluie diluvienne qui tomba pendant ces jours néfastes … ». ( Rapport officiel du 29 octobre 1913 sur l’émeute de Fès du 17 avril 1912).

Dix mille personnes s’entassèrent pendant plusieurs jours dans les jardins du Sultan et on peut penser que les places dans les cages – vides – de la ménagerie étaient particulièrement recherchées dans des conditions météorologiques difficiles ! Rebecca Arrouas-Botbol dans  » Rebecca, française du Maroc  » Ed. Université des Femmes. Bruxelles 1995, écrit  » … pour le souvenir que j’en ai, Juifs et Arabes s’entendaient bien. Mes parents, il est vrai, m’ont parlé du pogrome de 1912. Mais ils m’ont raconté aussi que le Roi avait alors protégé les Juifs. Il y avait dans le  » méchouar  » de grandes ménageries destinées à abriter des fauves, mais ces cages étaient vides depuis longtemps. Les Juifs, menacés par des montagnards descendus en masse, ont été abrités dans les cages. Ma sœur (née en 1903) se rappelle encore que ma mère l’avait prise par la main, mon père avait chargé son fils (né en 1908) à califourchon sur son dos, et qu’ils avaient couru se réfugier dans les ménageries royales. Elle se rappelle qu’on lui apportait la nourriture et qu’elle tendait la main à travers les barreaux de la cage pour saisir le pain ».

Israélites réfugiés dans la cour des ménageries du Sultan

Mais Éric Fottorino dans « Le marcheur de Fès », Calmann-Levy 2013, à propos du Tritel – qu’il situe d’ailleurs de manière erronée du 19 au 22 avril au lieu du 17 au 19 avril 1912 – rapportant les propos de certains de ses compagnons de table au centre communautaire juif de Fès, écrit : « On a mis des Juifs en cage, à Fès, en 1912. Des images le prouvent. Elles furent prises par Bouhsira, le grand photographe de la ville. On aperçoit des femmes et des enfants derrière les grilles, sales et dépenaillés, à proximité des fauves. Ces clichés traduisent l’ambiguïté de cette relation entre Juifs et Musulmans. Protégés et encagés ». Cette affirmation de Fottorino n’est pas étayée par les témoignages de l’époque qui tous parlent d’une installation volontaire dans des cages … ouvertes. Et si Joseph Bouhsira fut un grand photographe du mellah de Fès, je n’ai jamais vu de photos qu’il aurait prises pendant les évènements de Fès ni de cartes postales publiées à partir de tirages de ses photos personnelles.

Quel a été le rôle des troupes françaises dans la défense du mellah ?

Le 17 avril 1912, le général Brulard, commandant d’armes disposait d’environ 1 500 hommes campés à Dar Dbibagh, à 4 km de la ville. (Évaluation faite par le Dr Weisgerber ). Une partie de ces troupes devaient servir d’escorte au Sultan et à l’ambassadeur qui auraient dû quitter Fès ce jour-là à destination de Rabat. D’autres troupes de la garnison permanente de Fès étaient déjà en route pour Casablanca avec le général Moinier depuis le 13 avril.

La garnison chérifienne se composait d’environ 5 000 hommes, avec la garde du Sultan. Ces troupes chérifiennes étaient réparties entre la Casbah des Cherarda, les borjs nord et sud, et pour le tabor du génie à Tamdert, près de Bab Ftouh. Elles étaient encadrées par des officiers et sous-officiers français ou algériens. Compte-tenu des circonstances il n’était pas question d’utiliser ces troupes pour la défense de la ville.

Amram Elmaleh dans une de ses lettres parle de seulement 800 hommes à disposition du général Brulard.

On peut s’étonner du petit nombre de troupes restées à Fès dans une période aussi délicate que celle de la réorganisation de l’armée chérifienne avec les réformes que cela comportait (solde et port du sac) et après un événement aussi grave que la signature du traité de Protectorat. En particulier comment la colonne Moinier n’est pas restée quelque temps à Fès en vue des réactions possibles. Pourquoi l’autorité militaire a-t-elle laissé partir de la ville la plupart de troupes françaises alors que les services des renseignements étaient parfaitement au courant que la nouvelle de leur départ imminent avait été transmise aux tribus hostiles environnantes ?

La lecture des témoignages des représentants de la communauté israélite permet de constater que les troupes françaises ne sont pas intervenues pour défendre le mellah attaqué par les mutins. « Je continuai à garder espoir que les autorités militaires françaises enverraient un détachement de troupes pour défendre et garder le mellah … Le camp de Dar Dbibagh avait envoyé des secours à l’Ambassade, mais ces troupes au lieu de traverser le mellah, la route la plus courte, ce qui aurait été le salut pour nous, passèrent par les champs sous les murs du mellah … Quoi qu’il en soit, …, nous, Israélites, avons été les victimes expiatoires et innocentes du mouvement anti-français qui a éclaté à Fès. … Pendant ce temps alors que le général Brulard faisait tous les efforts pour se rendre maître de la situation et arriver coûte que coûte à l’Ambassade pour la défendre et protéger en même temps le quartier européen, nous, au mellah nous étions abandonnés à notre propre sort, alors qu’un détachement de cent tirailleurs aurait suffi à empêcher les affreux malheurs que je relate. … De toute la ville de Fès, nous avons été les seuls atteints, tant il est cruellement vrai que dans toute explosion de colère populaire c’est sur les mellahs que s’exercent les vengeances, que s’assouvissent les haines … » (Amram Elmaleh dans différents rapports ou lettres officielles).

Postes de tirailleurs en protection du quartier européen du Douh (Documents Niddam et Assouline)

Les Français ont donc laissé les Juifs sans défense face aux pillards. Les autorités militaires ont-elles pensé que les habitants du mellah avaient rejoint les insurgés comme l’évoque Elmaleh ? : « Les soldats révoltés, qui occupaient déjà plusieurs maisons de notre quartier, tirèrent sur les troupes (qui passaient sous les remparts du mellah) des terrasses du mellah, à tel point que les officiers français crurent un instant que les Israélites leur étaient hostiles et s’étaient mis du côté des révoltés ».

Mohammed Kenbib (Juifs et Musulmans au Maroc) propose une autre interprétation. Les troupes françaises étant peu nombreuses, le premier souci du général Brulard était de porter secours à l’Ambassade et de se limiter à la défense du quartier du Douh où se sont réfugiés les Européens. « C’est pourquoi il ordonna par téléphone à ses forces de contourner le mellah et de couper à travers les vergers qu’il surplombait. Pourtant une ouverture avait été spécialement pratiquée depuis 1911 dans la muraille sud du mellah pour faciliter ses communications avec Dar Dbibagh. … L’un des buts de cette manœuvre était d’éviter que ses forces ne soient retardées par les émeutiers ayant envahi le quartier juif, de détourner l’attention de ces derniers en les laissant se livrer au pillage et, éventuellement, s’entre-tuer pour le partage du butin ». Manœuvre réussie : « La rage dévastatrice des émeutiers, en se prolongeant au mellah, sauva l’Ambassade et le quartier des Européens » écrit Rober-Raynaud. Le Maroc. En marge du livre jaune. (Librairie Plon. Paris 1923). Le Comte de Saint-Aulaire, Ambassadeur de France dans Confession d’un vieux diplomate. (Flammarion. 1953) confirme que « Ce sont les Juifs qui sauvèrent les Français réunis autour de l’Ambassade, non en combattant, mais en divisant l’ennemi et en attirant ses principales forces par une proie plus riche et plus facile … » tout en ayant reconnu que « Le véritable drame était ailleurs, au Mellah (quartier juif) livré à l’incendie, au pillage, au meurtre, au viol, à l’enlèvement des femmes et enfants. Pour nous Français, le drame était surtout dans le massacre et le martyre de nos officiers instructeurs, dont plusieurs étranglés avec les boyaux de leurs camarades éventrés, les uns et les autres après d’atroces tortures ».

La décision de contourner le mellah et de laisser se poursuivre son saccage est-elle une option tactique de dernière minute ou l’exécution d’une opération préméditée ?

Quelles sont les mesures prises en amont par les autorités militaires pour organiser une défense efficace du mellah en cas d’émeutes ? Faire désarmer le mellah le 5 avril ! par les askris dont les perquisitions sont qualifiées de véritables dragonnades. À cette occasion les askris  constatent la richesse du mobilier et l’abondance des marchandises dans les maisons et les magasins fouillés et ont une idée de ce que pourrait rapporter un futur pillage. L’insistance des notables juifs sur la nécessité de sévères sanctions contre les soldats les ayant malmenés ou rançonnés fournit un motif de vengeance. Et ils savent que le mellah n’est pas défendu.

Les conditions sont réunies pour orienter les pillards vers le mellah … en cas d’émeute ! Est-ce un choix délibéré du commandement français ? Je l’ignore.

Ruines d’une « riche maison israélite » (à G.) et de la Poste française du mellah (à D.)

Paul B. Fenton considère que le choix de sacrifier le mellah n’est pas le fruit du hasard  « mais bien celui d’un plan prémédité. Aussi, soutenons-nous que dès le départ les Juifs furent désignés par le Maghzen et la France pour servir d’exutoire à la frustration de la population arabe afin de détourner du Sultan et des Français la colère qu’allait susciter inexorablement la nouvelle du traité du protectorat, « ébruitée contre la volonté du sultan ! » Le premier de plusieurs éléments qui laisseraient entrevoir une entente secrète entre la France, le Sultan et le Maghzen est bien le désarmement prioritaire des Juifs par les Français. Cette mesure prend une autre tournure lorsque l’on se souvient qu’un scénario identique à celui du soulèvement, faillit se produire à Fès un an auparavant. À cette occasion et à la surprise générale, les Juifs avaient courageusement défendu leur quartier lors de l’attaque des tribus révoltées. Cette fois-ci il fallait que les Arabes puissent pénétrer sans encombres dans le mellah. … Il ressort des nombreux documents et des témoignages que le déclenchement de la mutinerie fut synchronisé avec minutie. Le cumul des faits est accablant. Le départ de la plupart des troupes françaises qui laissait la ville sans défense était une tactique favorisant l’éclatement de la révolte. La signature du traité du protectorat tomba vers l’époque du carnaval « anti-juif » de la fête des tolbas. L’annonce faite aux tabors des mesures impopulaires ainsi que la date du départ du Sultan furent fixées pour un jour d’éclipse solaire, jour néfaste. La révolte éclata quinze jours après ; l’intervalle avait laissé le temps nécessaire pour répandre la nouvelle de « l’acte de vente » et du départ du Sultan parmi les habitants des douars qui se joignirent aux pillards du mellah dès le lendemain de la mutinerie. Souvenons-nous ici que le Sultan, tout en ayant appelé la France à son secours, avait fait circuler le bruit, selon certaines indications, qu’il était prisonnier des Français et que ces derniers voulaient le contraindre à « vendre ses meubles » et à signer le traité d’un protectorat et que, devant son refus, ils l’emmenaient prisonnier ».

Préméditation ou opportunisme du commandement français, il est évident que plus les émeutiers s’attarderaient au mellah, plus les troupes françaises disposeraient de temps pour assurer la sécurité des Européens, ce qui était l’objectif premier du général Brulard.

Si les troupes françaises ne sont pas intervenues « manu militari » au mellah pour affronter directement les askris, elles les ont bombardés. Le moment du bombardement n’est pas très précis. Mohammed Kenbib écrit que le général Brulard pour arrêter les tirs des mutins en direction des soldats français en route pour porter secours à l’ambassade « résolut de faire bombarder le mellah pendant plusieurs heures. Par la suite, il fit valoir et l’importance des pertes essuyées par ses soldats et la confusion créée par l’intensité des coups de feu provenant des remparts de ce quartier et donnant l’impression que les Juifs participaient à la révolte ». Il ajoute : « Les obus à la mélinite provoquèrent des incendies, détruisirent des rangées entières de maisons et firent sans doute plus de morts et de blessés parmi les Juifs que n’en firent les violences des émeutiers. Certains de ces derniers périrent du reste sous les décombres en même temps que des personnes qu’ils étaient en train de rançonner ou de forcer à révéler les cachettes d’argent et de bijoux ». Amram Elmaleh situe l’attaque du détachement français sous les remparts du mellah par les askris le mercredi 17 avril, mais il ne mentionne pas le bombardement du mellah par l’artillerie française. Il n’en parle pas davantage lorsqu’il rend compte des évènements du 18 avril. Shlomo Cohen a écrit : « le vendredi matin 19 avril, l’armée française, appelée de Meknès, commence à canonner la ville ».

Aucun témoin oculaire ne signale de bombardement du mellah dès le début du tritel, si ce n’est le témoignage d’une juive anonyme cité par Kenbib d’après un texte rapporté par Louis Brunot et Élie Malka dans « Textes judéo-arabes de Fès » (Publications de l’Institut des Hautes Études marocaines, tome XXXIII, 1939) ; ce témoignage est à prendre avec précautions car selon les dires de cette femme « le premier pilonnage emporta à lui seul plus de cent jeunes hommes israélites » qui essayaient de repousser les émeutiers du haut des remparts du mellah. Or les autorités israélites rapportent au total une cinquantaine de morts en lien avec le saccage du mellah.

« Effets du bombardement et de l’incendie ». Toutes les photos ont été prises « après l’émeute » ce qui rend plus difficile d’attribuer ce qui est lié au bombardement, à l’incendie et au pillage. Il n’y avait aucun photographe au mellah entre le 17 et le 19 avril 1912. Les photographes furent invités par les autorités militaires à visiter le mellah détruit le 22 avril à l’occasion d’une visite officielle du ministre Regnault, accompagné d’un architecte, de médecins, d’officiers et de M. Elmaleh. Beaucoup des clichés pris ont été publiés en carnet de cartes postales par les éditions Niddam et Assouline de Fès, Philippe Schmitt (Maroc illustré) ou Pierre Grébert (Le Maroc pittoresque).

Je pense que le mellah a été bombardé le 19 avril : le commandement français n’avait avant aucun intérêt à chasser les mutins occupés à piller le mellah surtout si « le sacrifice » du mellah était un élément central de la stratégie militaire destinée à sauver les Européens ; les émeutiers se seraient alors répandus ailleurs dans la ville et en particulier dans le quartier européen où les effectifs militaires disponibles étaient insuffisants pour les contenir. Une fois les renforts arrivés de Meknès, le commandement militaire pouvait envisager de mettre fin à la révolte. Le mellah n’a pas été le seul quartier bombardé ce jour là, Shlomo Cohen précise que des maisons musulmanes et une mosquée ont été atteintes. Ce bombardement français du mellah s’il a certainement détruit de nombreuses maisons n’a probablement pas fait beaucoup de victimes parmi la population juive qui à ce moment là avait déjà abandonné le quartier pour se réfugier dans les jardins et les dépendances du palais du Sultan. Les victimes ont été beaucoup plus nombreuses parmi les pillards qui eux étaient encore sur place.

Vers le retour à la « normale ».

Le 20 avril la révolte est globalement réprimée ; les borjs nord et sud sont réoccupés par les troupes françaises ; la plupart des maisons ont hissé  sur leur terrasse de petits drapeaux blancs ou tricolores pour éviter d’être bombardées ; les askris mutinés se sont en grande partie dispersés, certains viennent faire leur soumission et sont utilisés pour la garde de lieux plus ou moins exposés que la faiblesse des effectifs des troupes françaises ne permet pas d’assurer ; des soldats chérifiens mutinés retrouvés en ville sont arrêtés et emprisonnés avant d’être déférés devant le Conseil de guerre et ceux pris les armes à la main sont souvent exécutés sur place sans s’encombrer de procédures qui auraient ralenti la « normalisation » de la situation.

Parallèlement à la poursuite de la répression à l’égard des émeutiers, conscientes de leur défaillance, les autorités aussi bien françaises que chérifiennes multiplient les gestes de compassion et de bienveillance envers la communauté israélite. Le 21 avril, le commandant du corps expéditionnaire français, le général Dalbiez, fait parvenir un message de condoléances au grand rabbin Vidal Serfaty et lui annonce l’octroi d’un secours de 2 000 pains par jour. Le 22 avril, le Sultan constitue, par décret, une commission mixte franco-marocaine pour s’occuper uniquement des Israélites : la Commission de secours et d’hygiène du mellah de Fès. Elle se compose de Si Mohammed Tazi, ministre des travaux publics, président ; Amram Elmaleh, secrétaire-trésorier ; M. Mercier, consul de France ; M. Tranchant de Lunel, architecte ; le Dr Weisgerber et deux autres (ou quatre autres selon les sources) médecins, membres.

Une première séance a lieu le jour même : on décide de procéder en premier lieu au nettoyage des rues du mellah, à l’enlèvement des décombres et des débris de toutes sortes qui jonchent les rues ; des équipes d’ouvriers israélites rétribués, commandées chacune par un membre de la Commission assisté de soldats français, procèderont à la démolition des maisons sinistrées, présentant un danger et profiteront de l’occasion pour élargir les ruelles du mellah. Un intendant est désigné pour créer et gérer un dépôt de vivres (pain, olives, figues, riz et huile) de vêtements et de nattes, secours financés par l’aide importante envoyée par les communautés juives du Maroc et du monde entier alertées par la presse européenne et américaine. 7 à 8 000 rations de vivres sont distribuées quotidiennement.

Les sinistrés peuvent rentrer à partir du 28 avril dans un mellah en ruines, la population se serrant dans les maisons encore habitables mais un nombre élevé de familles émigrèrent vers Meknès ou la côte où des parents pouvaient les accueillir. Un dispensaire, pour assurer l’assistance médicale à la population juive, est créé dans une synagogue et Mle Broïdo, médecin, assure les consultations. Les écoles de l’A.I.U. ré-ouvrent progressivement à partir de la mi-mai. Le siège et l’attaque de la ville de Fès, du 25 au 28 mai, par les harkas de tribus berbères révoltées du Nord et de l’Est de Fès, ont suspendu pendant quelques jours l’activité du mellah car les communications étaient quasi impossibles entre les différents quartiers. Le général Lyautey, nommé Résident général, arrivé à Fès le 24 mai et installé au Dar El-Mnebhi, organise la défense de Fès avec les généraux Moinier et Brulard, et le colonel Gouraud et le 1er juin les troupes françaises reprennent le contrôle de la situation.

Le retour à la vie « normale » au mellah s’effectue très progressivement ; Si Mohammed Tazi annonce début juin le moratoire des dettes contractées par les Israélites, avant le pillage du mellah, jusqu’à la reprise de l’activité économique normale. L’indemnisation des victimes du Tritel et le problème de la crise du logement, pré-existant aux destructions liées au pillage, sont pris en compte … à défaut d’être réglés immédiatement, pour des obstacles externes (lenteurs administratives, déclenchement de la première guerre mondiale) et des dissensions internes (Amram Elmaleh – citoyen français – est contesté dans ses choix et interventions par un certain nombre de notables de la communauté).

En septembre 1912, Lyautey dote la ville de Fès d’un régime municipal à deux assemblées qui intègre la population juive à un rang d’égalité avec la population musulmane : le mejless el baladi, chargé de l’administration de la médina, élu par les notables musulmans des quartiers, et le mejless israélite, chargé de la gestion du mellah, élu par les notables israélites, et qui dispose de pouvoirs administratifs et financiers étendus en matière de voirie, éclairage, pavage, entretien des institutions sanitaires et scolaires. Présidé par le pacha, il est composé de six membres auxquels s’ajoutent deux membres de droit : le naïb ou cheikh-al-yahoud chargé de l’application de ses décisions et le directeur de l’école de l’Alliance. C’est ce mejless israélite qui sera chargé de piloter la reconstruction du mellah.

De nombreux Juifs de Fès ont eu le sentiment que les Français les avaient sacrifiés aux émeutiers et qu’ils avaient servi de « victimes expiatoires et innocentes » du mouvement anti-français qui avait éclaté à Fès. Mais ils se sont abstenus de toute critique publique contre le ministre Regnault ou le général Brulard. « L’espérance en un lendemain meilleur sous le pavillon tricolore étouffa la rancœur des Juifs envers la France » (Fenton). Pour d’autres, c’est l’accueil qu’ils ont fait aux soldats français en 1911 et la satisfaction qu’ils témoignaient à l’établissement du Protectorat qui les ont désignés à la haine des adversaires de la politique française.

Si les critiques épargnèrent aussi le Sultan Moulay Hafid, et tout en ne minimisant ni la signification du refuge accordé aux Juifs par les Musulmans de la médina, ni leurs dons à la Commission de Secours, le tritel de 1912 a marqué pour de nombreux Juifs marocains une rupture avec leurs voisins musulmans. « Les plaies ouvertes par cette agression collective de la part de la populace musulmane ne furent jamais cicatrisées. La rupture d’avec leurs concitoyens musulmans fut d’autant plus amère que la tragédie survint à peine quelques jours après la fête de la mimouna. Lors de celle-ci les juifs adoptent une mise vestimentaire semblable à celle de leurs voisins musulmans et échangent avec eux des cadeaux, exprimant une certaine symbiose sociale qui comble le fossé ethno-religieux séparant les deux communautés. Livrés par leur souverain, censé être l’autorité protectrice des dhimmis, ils perdirent définitivement toute illusion d’une coexistence judéo-arabe citoyenne. C’est pourquoi le tritel de Fès, profondément enraciné dans la mémoire collective du judaïsme marocain, constitua l’un des facteurs déclencheurs de l’exode massif des Juifs marocains au lendemain de l’indépendance en 1956 du pays où leurs ancêtres s’étaient installés bien avant l’arrivée des Arabes ». Paul B. Fenton dans Le Progrome de Fès ou Le Tritel 1912

Je signalerai, en terminant, les pertes humaines lors des émeutes d’avril 1912 : au total plus de 60 tués et de 75 blessés pour les civils européens et les militaires ; une cinquantaine de morts et plus de 40 blessés parmi les habitants du mellah. Ces pertes auraient été plus importantes si des Musulmans de la médina n’avaient pas donné refuge aussi bien à des Juifs qu’à des Européens pourchassés par la foule des émeutiers. Les pertes subies par les tabors révoltés et la population musulmane qui s’était jointe à eux n’ont pas été, au moins à ma connaissance, précisément chiffrées mais auraient dépassé (de beaucoup ?) le millier de tués, blessés ou fusillés.

Israélites sur les ruines de leurs maisons. Photo P. Schmitt

Quelques livres à consulter :

Paul B. Fenton. Le Progrome de Fès ou Le Tritel 1912 (Jérusalem, Institut Ben-Zvi, avec le soutien du Centre de recherche français à Jérusalem. 2012. 350 pages).

Paul B. Fenton et David G. Littman. L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’Islam 1148-1912 (Presses de l’Université Paris-Sorbonne 2010. 800 pages)

Marc de Mazières. Promenades à Fès (Les éditions du Moghreb. Casablanca. 1934)

Dr F. Weisgerber Au seuil du Maroc moderne (Éditions de la Porte. Rabat 1947)

Hubert-Jacques. Les journées sanglantes de Fez. 17-18-19 avril 1912. Les massacres – Récits militaires – Responsabilités (Librairie Chapelot 1913)

Rober-Raynaud. Le Maroc. En marge du livre jaune. Librairie Plon. Paris 1923.

Mohammed Kenbib. Juifs et Musulmans au Maroc 1859-1948. Contribution à l’histoire des relations inter-communautaires en terre d’Islam (1994)

Comte de Saint-Aulaire. Confession d’un vieux diplomate. Flammarion. 1953

Pascale Saisset. Heures juives au Maroc. Les éditions Rieder. Paris. 1930

Rebecca Arrouas-Botbol. Rebecca, française du Maroc. Ed. Université des Femmes. Bruxelles 1995

Éric Fottorino. Le marcheur de Fès. Calmann-Levy 2013

La préservation, la diffusion et le rayonnement du judaïsme marocain : https://moreshet-morocco.com/