Image à la une : Rue principale du Mellah de Sefrou. Cliché Niddam et Assouline 1912

Article non signé paru dans le Bulletin d’information de la Chambre syndicale des Propriétaires immobiliers du Maroc. N°34 de janvier 1955. J’ai trouvé ce document (en français) dans le tome 3 de « La communauté de Sefrou », ouvrage écrit en hébreu, par le Rabbin David Ovadia, publié à Jérusalem en 1975 et ainsi présenté : « Histoire des Juifs de Sefrou, ville du Maroc, traitant de leur situation et de leur statut économique, social, politique et religieux, des faits et des évènements marquant leur vie, leurs activités, leurs mémoires, leurs mœurs et coutumes dans leur vie courante et dans l’observance des fêtes et du Sabbat ». Le Rabbin David Ovadia est : « le dernier des générations de chefs spirituels de cette communauté, ancien Dayan des Bet Din de Sefrou, Fès et Marrakech, anciennement membre de l’Assemblée nationale consultative à Rabat, et actuellement membre du Conseil du Grand Rabbinat de Jérusalem ».

L’article ne paraît pas très structuré mais fournit quelques informations intéressantes. J’ai précisé en italique certains points du texte … et comme habituellement j’ai ajouté les photos.

L’histoire raconte que la ville de Sefrou est plus ancienne que celle de Fès. Située à proximité de Fès, la ville de Sefrou fut peuplée, à l’origine, du même élément ethnique que celui des environs de Fès ; les habitants pratiquaient les religions en vogue à l’époque : religion chrétienne, juive et Majousse (également orthographié Majus) ou magisme, adorateurs du feu et lui offrirent leurs enfants en holocauste ; cette pratique est interdite par la religion israélite ou juive.

Il est probable que pour échapper à cette pratique barbare qui tire son nom de « Berbérie » nom ancien par lequel fut désigné le Maroc (signalé dans le Talmud et même dans la Bible) des tribus de Philistins ou Pélistimes en hébreu, provenant de la Palestine à divers périodes se judaïsèrent. Ce fait est rapporté unanimement par les historiens arabes même, ou autres.

La ville de Sefrou fut un centre économique fréquenté, étant plus proche de l’ancienne ville de Sijelmassa d’une part, de Taza (plus ancienne aussi) et Debdou d’autre part, sans oublier le centre de Volubilis et sa région, ainsi que la ville de Fès.

La ville de Sefrou figure parmi les sept villes renommées du Maroc ancien.

Comme partout au Maroc des vestiges historiques et linguistiques attestent de la présence des Juifs dans les régions où ils s’installèrent et, la ville de Sefrou n’est pas exempte de cette règle, car on y trouve le nom de « Oued el Yéhoudi » ou « fleuve du juif » qui indique que le fleuve appartient (?) ou tout au moins fut établi ou dirigé par un juif, parallèlement au nom « Aggaï » d’origine grecque, mot utilisé dans le Talmud par les juifs, « aggia » qui veut dire captation ou assemblage d’eau. Il est admis que les Juifs avec les Phéniciens fréquentèrent le Maroc avant les Grecs, le nom le plus ancien du fleuve arabisé doit être celui de « Oued el Yéhoudi » : ceci est mon opinion, contrairement à certains auteurs qui placent le nom « Aggaï » avant la dénomination « Oued el Yéhoudi ».

L’oued el Yéhoudi ou Aggaï, dans sa traversée du mellah, vers 1920. Cliché anonyme. Au vu de la situation des maisons le long de l’oued on imagine facilement les dégâts consécutifs à une crue de l’oued. Depuis surtout la crue de 1950, des travaux d’approfondissement du lit du fleuve ont été effectués.

Les Israélites de Sefrou proviennent pour la plupart de la région du Tafilalet et celle de Debdou ; les uns et les autres sont reconnus par leur caractère exigeant, entêté et quelques fois plus durs en affaires ou dans les discussions, que ceux qui viennent des régions voisines, Bahlil, Azrou, etc. ou même de Fès.

Le nombre des Israélites de Sefrou, vers 1900, était d’après une chronique locale  de 2 200, formant 550 familles, occupant 64 maisons composées de 542 pièces ou chambres ; il y avait cinq synagogues (à Fès 15 à la même époque) Je fais remarquer que ce chiffre qui fut exactement dénombré, est le double de celui indiqué par Charles de Foucauld qui fut de passage à la même époque à Sefrou (Ch. de Foucauld annonce le chiffre d’environ 3 000 habitants à Sefrou dont 1000 Israélites).

Le chiffre donné par un autre historien en 1913 serait de 2 950 Israélites.

À l’arrivée de Moulay Idriss II, les Israélites de Sefrou habitaient  ksar Tofr et ksar el Koufar (Ksar des mécréants). Le mellah de Sefrou fut construit sous le règne du sultan mérinide Yacoub ben Abd al-Haqq (de 1258 à 1286).

Le commerce des Israélites se faisait surtout avec les tribus voisines. Leurs habitudes et genre de vie étaient ceux des campagnards, même dans leur habillement, sauf à de rares exceptions, rabbins ou notables ; les femmes portaient toujours l’habillement traditionnel les samedis et les jours de fêtes juives.

La vie en plein air, à la campagne pour les hommes, les besoins de ménage, lessive, lavage de laine et autres occupations sur le bord de l’oued el Yéhoudi, pour les femmes, leur donnent une santé robuste et florissante ; ces occupations habituelles dès leur jeune âge les rendent très actives et courageuses, par rapport aux femmes juives des autres villes du Maroc. Accoutumés à ces conditions sobres, hommes et femmes vivent très longtemps. On raconte qu’une femme juive ayant manqué de poivre pour la soupe, serait venue à pied l’acheter à Fès et revenue dans la journée reprendre ses occupations. (Sefrou-Fès : 28 km).

De nombreuses femmes venaient travailler à Fès dans la semaine et rentraient  à Sefrou le vendredi pour célébrer le samedi ; d’autres s’installaient devant la porte de Bab Semmarine à Fès, pour coudre et raccommoder les vêtements des passants à un prix convenable  (Bab Semmarine est l’entrée de Fès-Jdid, du côté du mellah de Fès ; des femmes juives du mellah exerçaient le métier de ravaudeuses et se rangeaient sur deux files à Bab Semmarine en attendant que des Musulmans de Fès-Jdid fassent appel à elles pour raccommoder leurs vêtements : c’est ce qui explique que des femmes de Sefrou se trouvaient aussi à Bab Semmarine) ; une équipe de ces femmes s’installait pour le lavage de la laine à Aïn Tchoutcha (source du mûrier) en même temps que les femmes musulmanes à Fès. Cette source et sa destination existaient encore jusqu’à ces derniers temps dans le bas-fond de la place de Bab Jiaf, occupée dernièrement par la criée municipale de Fès. (Il pourrait s’agir d’Aïn Touta, « tut » étant le nom en arabe marocain de la mûre).

Source Aïn Touta. Cliché anonyme de février 1924, commenté au verso : « Les femmes arabes viennent laver leur linge. Troussées jusqu’aux reins ce qui n’a aucune importance étant donné leur sarouel conséquent, elles lavent en général avec les pieds. Elles n’emploient guère le bâton que pour la laine ».

Les juifs de Sefrou étaient spécialisés dans le travail des objets en cuivre servant pour les besoins rituels (lampes de forme ancienne pour célébrer la fête de Chanukkah (ou Hanukkah), chaînes servant à suspendre les vases dans les synagogues etc.) ou du ménage, des sacs et babouches en cuir, du tissage des tapis en laine, du commerce du bois de menuiserie que la proximité des régions forestières du Guigou et d’Azrou facilitait, du charbon de même origine ; les mûres (mûres blanches) et les cerises de Sefrou particulièrement réputées furent toujours recherchées par les habitants de Fès et des autres régions du Maroc.

Pour les voyages entre Fès et Sefrou, on se rendait à dos de mulet ; le transport du bois et de charbon se faisait par caravane, à dos d’âne, les hommes voyageaient à pied. Pendant les périodes d’hostilité les muletiers payaient une taxe illégale appeler « Ztata » sous la menace de l’expression habituelle à l’époque « Ztata oualla lakssat » qui veut dire « paiement ou dépouillement » en passant à l’endroit dénommé « Aâioun smar » situé à mi-chemin environ. Le paiement de la « Ztata » garantissait à la caravane de ne pas être inquiétée en cours de route ; on payait ainsi à chaque voyage, à l’aller comme au retour. Il va sans dire que ce paiement s’appliquait uniquement aux muletiers ou voyageurs israélites car on ne pouvait l’exiger des gens des tribus par crainte de représailles.

La route Fès-Sefrou, arrivée à Sefrou, d’une caravane de marchands. Cliché Maîtrejean, photographe sefrioui

Lorsqu’un commerçant israélite de Sefrou s’enrichissait ou si le développement de ses affaires le nécessitait, il s’installait définitivement à Fès de telle sorte que de nombreuses familles considérées comme fassies sont originaires de Sefrou. Parfois, le cas contraire se produisait et certaines familles de Fès s’installèrent à Sefrou pour bénéficier d’un train de vie habituel, plus simple et plus économique.

Un événement malheureux eut lieu en l’année 5650 de l’ère hébraïque soit en 1890, lorsqu’un vendredi soir le fleuve déborda à la suite de fortes pluies et une inondation envahit le mellah, ce quartier se trouvant sur la rive du fleuve. On déplora de nombreux morts et des dégâts considérables. Plusieurs équipes d’Israélites de Fès sont parties le lendemain matin, un samedi, au secours de leurs coreligionnaires de la ville voisine.

Le même événement se produisit en 1950. L’inondation survenue à la veille des fêtes israélites de Soucoth ou des cabanes détruisit plusieurs maisons et on déplora de nombreux morts. L’inondation s’est propagée jusqu’à Fès, a démoli un pont sur son passage à la ville nouvelle, et a rempli un immense ravin en forme de bassin qui se trouve entre la ville nouvelle et la médina, qui sans cette circonstance fortuite aurait subi une catastrophe sans précédent. (À Sefrou les rues de la Médina et du Mellah emportées par les flots ont été ravinées en certains endroits sur plus de deux mètres de profondeur : plus de 60 maisons et boutiques s’effondrèrent. Les violents orages de septembre ont causé des dégâts à Immouzer et à Fès où l’oued El Mehraz a débordé inondant le quartier de Sidi Brahim et ravageant tout ce qui était sur son passage).

Depuis les temps jadis, les familles aisées de Fès se rendirent à Sefrou pendant la période de chaleur pour bénéficier du climat excellent et sain et des jardins verdoyants autour du mellah. Pendant le mois de mai, les Juifs viennent en pèlerinage sur la tombe d’un saint juif, mais inconnu, qui se trouve dans la grotte (Kef Lihoud) au bas de la montagne, à côté du cimetière israélite actuel. (L’intérêt de la grotte réside dans le culte dont elle est l’objet. Les femmes enceintes y font des visites pieuses pour que leur délivrance soit facile. Les femmes stériles y apportent des bougies pour devenir fécondes).

Au sujet de la grotte du Juif voir Les cultes naturistes à Sefrou

Une belle maison juive du Mellah de Sefrou