Image à la une : Vue générale du Mellah de Fès. Détail photographie colorisée. Éd.Chambon 1928

Il s’agit, non pas des textes originaux de conférences mais de trois articles parus dans le Courrier du Maroc, quotidien de Fès et du Nord du Maroc, entre le 23 février et le 2 avril 1952, à la suite de deux conférences faites dans le cadre des « Amis de Fès », l’une par le professeur FLAMAND, l’autre par M. Judah M. BENSIMHON.

J’avais archivé ces articles de presse, à défaut d’avoir pu trouver les textes des conférences. Jeanne et Michèle Lévy m’ont donné les conférences prononcées par leur grand-père Judah Bensimhon : Le Mellah de Fès (voir Le Mellah de Fès : texte de Judah M. Bensimhon) et Les origines de l’implantation des Juifs au Maroc (voir Les origines de l’implantation des Juifs au Maroc.). Il ne reste plus qu’à trouver le texte de la conférence du Pr. Flamand en février 1952 !

I – Une passionnante conférence sur la vie matérielle et religieuse des Juifs du Sud et leurs origines inconnues (article de Michel Kamm dans le Courrier du Maroc du 23 février 1952)

La conférence organisée par les « Amis de Fès » et donnée par M. le professeur Flamand dans la salle du Rex, samedi soir, a été de celles qui apportent quelque chose de nouveau et d’infiniment précieux dans les connaissances que nous recherchons, et dont l’intérêt est tel qu’elles méritent d’être imprimées pour demeurer dans la collection des publications de notre active association culturelle.

Je l’ai écoutée jusqu’au bout, passionnément suspendu aux lèvres du conférencier, dont la langue à la fois savante et simple, et la clarté d’expression sont au service de vues profondes et justes sur le monde observé (avec une visible sympathie) et au service surtout d’une curiosité multiforme.

Ethnique, sources orales ou écrites, religion et superstitions, économie du pays et économie domestique, rien n’est dédaigné par ce chercheur qui sait aussi bien diagnostiquer la contingence du crédit bancaire et l’extension des réseaux de cars à tous les souks – pour expliquer l’agonie de certains métiers d’intermédiaires – que marquer les étranges pratiques de la magie et du maraboutisme qui ont dégradé la religion.

Le professeur Flamand avait été chaleureusement présenté par M. le professeur Parent du Lycée de Fès, qui avait rappelé les années d’Inspectorat en Normandie, puis l’arrivée au Maroc, dans l’enseignement marocain, les années dans le Sud, et enfin, dernier avatar, c’est le professeur Flamand qui vient d’ouvrir, à Casablanca, l’École normale d’instituteurs que l’on vient d’y créer. M. Parent évoquait aussi la création récente d’un centre d’études juives sous le patronage des Hautes Études Marocaines.

Le conférencier est entré de plein pied dans son sujet en nous décrivant le Sud marocain, ces vastes contrées pré-désertiques, peu peuplées, et dont la lumière étonnante est intensifiée par l’extrême siccité atmosphérique.

Pays des énigmes, comme il l’appelle, avec ses populations étranges, comme survivantes, pétrifiées, des temps anciens, aussi bien dans leurs mœurs que dans leur fruste artisanat.

C’est dans ce pays qu’il a étudié longuement, de Demnate aux Aït M’Hamid, au djebel Bani, à Zagora, à Tineghir que vivent ces communautés juives où subsistent dans une originalité extraordinaire, les patriarches Hassidim, dont il décrit certains phénomènes comme le vieillard dont la barbe est nouée trois fois pour ne pas traîner au sol.

Dans une autre anecdote, dont il émailla puissamment son exposé, le professeur Flamand nous raconta l’histoire de cette petite fille de 11 ans, que l’on trouva susceptible d’entrer dans une école que l’on créait mais, lui dit l’inspecteur, il me faut d’abord l’autorisation de ton père, et il lui désignait un vieillard qui était à côté d’elle ….. Ce n’est pas mon père, c’est mon mari, répondit l’enfant, et s’il ne veut pas je divorce !

De tels traits montrent assez l’aspect curieux de mœurs non évoluées, et le professeur Flamand, sut les placer dans leur cadre, peut-on dire pictural, décrivant ces vieux murs de casbahs, ces humbles synagogues entre des murailles ruinées.

Hélas, étudiant leur vie économique, il démontrera un peu plus tard que ces Juifs n’ont plus de place dans ces pays, désormais rejoints par la route et les cars, et que leur activité précaire de courtiers, du reste compromise très souvent par de mauvaises années agricoles, n’a plus aucune actualité en regard des crédits bancaires. Leur fruste artisanat n’est pas plus viable : babouchiers ou menuisiers, ils ne peuvent plus concurrencer les marchandises d’importation.

Leur vie religieuse, et en totalité leurs mœurs, car toute leur religiosité est dégradée, asphyxiée par un lourd fardeau de traditions et de superstitions, au milieu d’innombrables tabous, surtout au point de vue de la nourriture ; leur vie religieuse est de plus en plus abâtardie par le maraboutisme, dont ils partagent avec leurs voisins et associés berbères, les pratiques morphologiques.

Chose plus étonnante, il arrive souvent que tel marabout soit commun aux uns et aux autres, ou revendiqué des deux côtés.

 À ce réel paganisme, qui se greffe sur le talmud, correspond une sorte de « pourrissement de la religion », saint local, pèlerinages « Hiloula », talismans, sorcellerie, mauvais œil ….

Sur le plan racial, non moins intéressant, le professeur Flamand donnera des conclusions très nettes : berbères autochtones ou sémites immigrés ? Tels types de Juifs du sud répondent concrètement par leur teint blanc, cheveu blond, yeux bleus, du type berbère pur et surtout parce que dans certaines casbahs lointaines le petit Mellah juif possède les hommes les plus forts physiquement et moralement, les traits les plus racés. Pour lui il y a une symbiose judéo-berbère très ancienne, dont l’origine peut être (c’est sa thèse ou plutôt sa suggestion) la révolte de la Cyrénaïque en l’an cent, sous Trajan, et le glissement des populations menacées vers l’Atlas et le Moghreb par le Sud algérien.

Il y eut ensuite, au cours des siècles anciens, existence commune, sans doute alliances du sang et mariages ; de toutes façons ces Juifs venus des contrées romaines, furent reçus par le monde berbère comme une élite bienvenue, ils avaient déjà une technique, savaient frapper le fer, fondre les métaux.

Ils furent, comme beaucoup plus tard les diverses migrations juives d’Espagne au Moghreb, le levain dans la pâte et leur accueil en fut toujours rendu favorable dans les populations autochtones.

En passant, le professeur Flamand, examinant le cas de la Kahena, y voit confirmer l’hypothèse d’une prépondérance juive dans le monde berbère, et il y eut aussi certainement des tribus berbères converties judaïsées …

Enfin, sur l’époque des premiers apports démographiques de race juive, le conférencier n’hésite pas à croire qu’elle est peut-être très ancienne : des légendes, des traditions orales qu’il a recueillies et qu’il cite (on n’a malheureusement presque rien d’écrit sauf le manuscrit de Tilit, fragment de la geste au XIème siècle), il reste que les anciens prétendent n’avoir pas été frappés par la malédiction divine qui marqua la mort du Christ, et n’avoir pas la tradition d’une Jérusalem détruite par Titus ; leurs ancêtres seraient donc venus au Moghreb avant le Christ ?

En terminant, le conférencier se penche avec sympathie sur ces petites communautés perdues dans les oasis, au seuil du Tafilalet, du Todgha, du Dadès et dont émigrent les bouches inutiles, le surplus des naissances, mais aussi, vers les villages tentaculaires les plus forts, les plus audacieux.

Il y a certes l’agonie de ces Mellahs, pourtant les statistiques font état d’une réelle stabilité, depuis (notamment) les chiffres donnés par le Père de Foucauld. Leur cas est pittoresque, mais surtout pathétique, les vieux restent, pour garder leurs tombes, ne pas laisser leurs morts, et tous, dans une mystique étonnante et magnifique pour de telles communautés misérables, dispersées, tous espèrent avec orgueil dans leur rêve immémorial, la future résurrection d’Israël, à la tête des nations.

Groupe de « vieux » Juifs. Vers 1930

II – L’histoire du Judaïsme au Maroc (article, non signé, paru dans le Courrier du Maroc, le 4 mars 1952)

L’ancienneté du judaïsme au Maroc est un fait indiscuté. Mais jusqu’à présent seuls M. Goulven en 1921 (Hespéris 3ème trimestre) et M. Flamand en 1952 (conférence aux « Amis de Fès ») ont osé tenter d’en éclaircir les origines, problème rendu très ardu par l’ancienneté des faits et l’insuffisance des documents écrits.

Il faut évidemment éliminer la question des Israélites venus au Maroc d’Algérie, d’Europe, d’Amérique, etc … et ne considérer que les Juifs marocains. Ils se distinguent d’eux-mêmes en Forasteros et en Plichtim.

Les Forasteros ont été chassés d’Espagne ou d’Europe au cours tant du Moyen Age que de la Renaissance. On les élimine également. Restent les Plichtim, les Philistins (traduction due aux rabbins eux-mêmes). Parmi eux se trouvent non seulement des Talmudistes (leur talmud remontant au VIIe siècle avant J.- C.), mais même des Karaïtes, c’est à dire des non-talmudistes. Le nom de Philistins est d’ailleurs surprenant puisque les Philistins étaient les ennemis des Juifs, qui les avaient chassés de la Palestine en s’en emparant.

L’explication se trouve dans un texte de l’historien latin Procope. Il rapporte que non loin de Dougga, près de la frontière tunisienne, existait encore de son temps un monument portant une stèle, gravée en hébreu, qui disait :  « Nous sommes les Gergéséens et les Jébuséens (c’étaient des Philistins) et nous avons été chassés de chez nous par ce brigand de Josué ». ( C’est Josué qui à la mort de Moïse prit le commandement des Juifs et les conduisit à la conquête de la Palestine en 1100 av. J.- C.). D’autres auteurs que Procope du reste ont rapporté le même renseignement.

Évidemment, on peut concevoir des Philistins chassés par les Beni-Israel, se réfugiant chez les Phéniciens, puis leurs descendants s’embarquant sur les vaisseaux de ces derniers et débarquant avec eux pour fonder Carthage, en 814 av. J.-C. . Mais sont-ils venus au Maroc ? Le terme plichtim paraît l’indiquer. Ils pouvaient venir par terre, avec les invasions de Berbères de Cyrénaïque. Par ailleurs, une vieille tradition du Sous raconte que des Plitchim auraient débarqué jadis au Ras-Guerzime, entre l’embouchure de l’Oued Noun et celle du Draâ. Un autre débarquement, d’Hébreux celui-là, aurait eu lieu à l’Oued Massa. La présence probable de colonies de Hannon dans ces parages expliquerait ces débarquements. En tout cas, à cette époque, 500 av. J.C., les Hébreux étaient eux aussi, nombreux à Carthage et il est probable qu’à la longue, leurs voisins philistins se judaïsèrent.

Une autre voie de pénétration des Hébreux et du Judaïsme au Maroc, passant par les oasis, fut ouverte en 115 ap. J.-C. par la répression romaine de la révolte juive de Cyrénaïque.

Il faut chercher là les principaux éléments raciaux qui apportèrent le judaïsme. Leur nombre fut vite dépassé par celui des Berbères judaïsés. Les plus récemment judaïsés furent Talmudistes, les autres Karaïtes. Mais sur ces Karaïtes, le seul manuscrit que l’on ait, le Tilit, du XIe siècle, ne rapporte que des traditions.

Il est un fait que, lorsque les Romains atteignirent le Maroc, la judaïsation était déjà commencée. C’était l’œuvre de la sémitique Carthage. Et l’anathème qu’ils lançaient contre le Baal Hammon ne pouvait que tourner vers cette judaïsation ceux des Berbères qui ne restaient pas animistes, tant qu’ils ne se tournèrent pas vers le culte de Mithra, puis le Christianisme, puis l’Islam.

On a retrouvé d’antiques tombes juives à Tanger et Volubilis où le commerce avait appelé des Israélites de Carthage (Ils venaient soit par Tingis ou Lixus, voie de mer, soit par la trouée de Taza, voie de terre, et cette dernière thèse est corroborée par la toute récente découverte à Sefrou, par le R.P. Koehler, d’une balle de fronde nettement carthaginoise prouvant l’importation d’objets carthaginois en ce point où une communauté juive antique précéda celle qui après l’islamisation par Idriss II fut amenée du Sud). À Ifrane du Sous, Goulven cite des tombes avec inscriptions de Juifs brûlés par les Chrétiens entre 540 et 640 ap. J.- C.. Des textes attestant la présence d’une colonie juive au Chellah.

Les rois Wisigoths allaient du reste augmenter la population de ces communautés juives, en chassant les Israélites de l’Espagne, par décision du 18ème concile de Tolède (694 ap. J.- C.). C’est parmi ces exilés que l’armée musulmane de Moussa ben Noceïr, allait trouver des guides pour pénétrer en Espagne (d’après les historiens arabes).

La communauté juive du Chellah, chassée par Moulay-Idriss, serait allée s’établir sur le Drâa, entre Tensita et Zagora, où les ruines des cités fortes du Djebel Zagora sont attribuées aux Juifs par la tradition locale. Il est possible du reste qu’elle ait rejoint dans les Oasis du Drâa, une colonie juive analogue à celle qui subsista dans le Touat jusqu’en 1492 et qui aurait marqué le passage dans le Sud, des Hébreux et des Berbères judaïsés chassés par les Romains, de  la Cyrénaïque en 115 ap. J.- C.. Ces derniers auraient rejoint la judaïsation du Sous, à Massa, Ifrane, Akka, Asfalou en laissant des communautés juives à Tinejdad, Tensita, Tineghir, Demnat et Sidjilmassa, d’où certaines familles gagnèrent les Aït-Ishak, puis Fès.

Cette course de judaïsation : la Cyrénaïque, avec les Nefousa, les Djeraoua, etc .. une des plus importantes, appelle quelques précisions.

En 70 ap. J.- C. le futur empereur romain Titus s’empara de Jérusalem et dispersa les Juifs. Une grande partie se réfugia en Cyrénaïque qui était alors un pays riche exploité par des colonies grecques (devenues gréco-romaines). La concurrence ne tarda pas à créer des haines profondes entre Juifs et Grecs, et en 115, les Juifs avec les Berbères judaïsés, fomentèrent une révolte contre les Grecs qui furent massacrés. L’empereur Trajan dut donner l’ordre de réprimer la révolte, et l’on sait ce que cela voulait dire avec l’armée romaine. Ceux des Juifs qui ne réussirent pas à quitter le pays à temps furent passés au fil de l’épée et le pays devint un désert.

Les autres s’étaient enfuis chez les tribus berbères nomades, les Gétules, qui se déplaçaient avec leurs troupeaux en dehors du « limes » romain, au sud des Hauts Plateaux. Ils se joignirent à ces tribus qui les reçurent, et en judaïsèrent certaines. Loin de rentrer en Cyrénaïque, où les empereurs Hadrien et Septime Sévère avaient maintenu leur proscription, ils gagnèrent vers l’Ouest, d’autant plus rapidement que Septime Sévère avait introduit le dromadaire en Afrique du Nord, facilitant le grand nomadisme et le commerce des caravanes. C’est ainsi que se constituèrent les communautés juives des oasis du Touat et Tafilalet, pendant que certaines tribus berbères judaïsés, remontant vers le Nord, atteignaient la trouée de Taza y rejoignant les Juifs venus de Carthage. Elles durent finir de s’installer au Maroc pendant que les Vandales gagnaient Carthage, car certaines communautés juives paraissent avoir conservé un souvenir vague de persécutions chrétiennes d’époque byzantine, ordonnées par l’empereur Justinien.

Ces tribus berbères judaïsées étaient appelées à fournir, avec les tribus christianisées, les principaux contingents Berghouata lorsque l’insurrection kharedjiie de 732 entraîna la formation de ce schisme au Maroc. D’autres, et en particulier celles d’origine sémitique, conservèrent le judaïsme et formèrent les communautés juives du Maroc.

(Cet article pourrait avoir été écrit par le contrôleur civil Pierre Bach – qui signait aussi ses articles du nom de Pierre Dalger -, conférencier régulier des « Amis de Fès » et auteur de nombreuses chroniques sur les Berbères dans le Courrier du Maroc. En effet, Judah M. Bensimhon, dans sa conférence sur les origines de l’implantation des Juifs au Maroc, mentionne un article de Pierre Bach dans le Courrier du Maroc, dont il cite plusieurs passages … que nous retrouvons dans cet article anonyme !)

L’auteur « anonyme » de L’histoire du judaïsme au Maroc mentionne l’article de Joseph Goulven dans la revue Hespéris du 3ème trimestre de 1921. Je joins ce texte qui fait le point de l’état des connaissances à cette date

Joseph Goulven est l’auteur de « Les Mellahs de Rabat-Salé » Librairie Paul Geuthner 1927

Types de Juifs du Maroc. Détail photo Grébert. Vers 1910

III – Histoire du Mellah de Fès (article non signé du Courrier du Maroc du 2 avril 1952, rendant compte d’une conférence faite par M. Judah Bensimhon devant les Amis de Fès).

Nous publions ci-dessous, les principaux passages de l’intéressante causerie que M. Judah Bensimhon a faite dimanche dernier devant les Amis de Fès, à la synagogue du Sabaat située au Mellah.

Les Juifs au Maroc

Les Juifs sont installés au Maroc depuis des temps millénaires que les historiens situent à l’époque du roi David, c’est à dire au Xème siècle avant l’ère chrétienne. Il est probable que depuis la destruction du premier temple de Jérusalem (VIème siècle avant J.-C.) des Juifs émigrèrent vers des contrées lointaines, en Afrique, en Espagne et au Maroc en particulier.

De nombreux vestiges, historiques et linguistiques démontrent leur installation au Maroc, à une époque beaucoup plus lointaine qu’on ne le suppose.

Certains auteurs attribuent à des Juifs la fondation de la ville de Ceuta, qui portait le nom d’Abyla. Ce nom correspondrait à une contrée citée dans la bible sous la désignation de « Havila ». On trouve parmi les noms anciens de certaines villes ou régions du Maroc, des noms hébreux qui démontrent la présence des Juifs à l’époque où les Phéniciens, vers 1500 avant J.-C., installèrent des comptoirs au Maroc.

Des historiens ont signalé l’existence d’une grande ville antique qui portait le nom de Lix ou Lixus, située près de Larache. Cette ville citée dans l’itinéraire d’Antonin portait primitivement un nom phénicien « Tchémmisch » qui signifie en hébreu le soleil.

Dans les ruines de Volubilis, appelé El Oualili ou Ksar Faroun, grande ville forte située à proximité de Meknès et qui eut son apogée avant l’occupation romaine, on retrouve des vestiges qui affirment la présence d’une colonie juive. En effet des inscriptions funéraires en hébreu témoignent suffisamment l’existence d’une communauté. D’autres inscriptions funéraires qui datent du IIIème siècle avant J.-C. Furent découvertes à Oufrane, près du Draâ.

M. Bensimhon signale que certains lieux du littoral marocain portaient jadis des noms hébreux. On peut citer «Rusadir » (Mélilla), « Rusibis » (Mazagan), « Gadina » (Agadir), etc ….

Les juifs à Fès

À l’arrivée de Moulay Idriss, plusieurs familles juives se trouvaient déjà dit-on installées à Zouagha, à l’emplacement où devait naître  la ville de Fès.

Après la construction de la ville, les Juifs s’y installèrent en même temps que les Musulmans dont ils occupèrent divers quartiers dont Ezensfor où se trouvait le cimetière israélite intra-muros à côté de Bab el Guissa, le quartier de Blida où existe encore la rue Sefer (en hébreu : rouleau de loi), Dribet Zniara, Zniquet Hzama, Fondouk el Youdi (quartier où se trouve actuellement l’hôtel Palais Jamaï), Kssibet Es Schems, à Boujeloud, Talaâ, Fondouk Delora.

Le Mellah

Le quartier appelé Mellah fut à l’origine de la fondation de Fès-Jdid en 1276, le quartier destiné à la garde des archers syriens. Il était appelé Himç. Quand la garde fut dissoute (1325 ?), les Juifs vinrent y habiter, expulsés de leur quartier du Fondouk el Youdi. Le premier titre de propriété date de 1438. D’après une chronique locale juive, le transfert des juifs au Mellah se produisit en 1438.

Au cours d’une période de 500 ans, la vie des Juifs du Mellah de Fès, fut marquée par de malheureux événements, famines, épidémies, massacres, pillages, expulsions, impôts accablants, suivis et répétés qui provoquaient des conversions forcées.

Tout changement de régime était pour eux un malheur certain ; la mort d’un Sultan entraînait souvent des désordres suivis d’hostilité dont les Juifs devaient être les premières victimes.

Une première période de famine, en 1558, une deuxième en 1614 et une troisième en 1737-1738, décimèrent une grande partie de la population juive. Le rabbin Samuel Aben Danan rapporte qu’au cours de l’année 1738, une famine suivie d’une épidémie de peste ravagea le Mellah dont un quartier appelé « El Aarosa » (qui devait se situer en dehors de la muraille) fut complètement anéanti.

En 1790, sous le règne de Moulay el Yazid, les Juifs du Mellah furent transférés à la Kasba des Cherarda pour que puissent être installées à leur place les tribus des Aït Yomor et des Oudaïas venues de Meknès. Les nouveaux venus construisirent une Mosquée à l’emplacement de l’ancienne Synagogue. À la suite d’un incendie qui ravagea leur nouveau campement, les Juifs implorèrent le Sultan pour le décider à les autoriser à retourner au Mellah. En 1792, le Sultan Moulay Slimane qui avait succédé à Moulay el Yazid ordonna le retour des Juifs dans le Mellah et le transfert de la Mosquée à l’emplacement de laquelle les Juifs construisent une maison qui porte le nom de Dar el Jama.

En 1673, le Sultan Moulay Rechid occupa la ville de la zaouia de Dila et donna aux Juifs un délai de trois jours pour l’évacuer. 1 300 familles juives vinrent s’installer à Fès.

Sous le règne de Moulay Hassan, la situation des Juifs du Maroc fut beaucoup améliorée. Des relations très amicales, commerciales et sociales, se nouèrent entre Musulmans et Israélites. Ces derniers qui occupaient des positions importantes dans le commerce et l’artisanat, donnèrent un nouvel essor à l’économie du Maroc.

Cet article est le dernier de la série de trois articles publiés, dans le Courrier du Maroc, dans le cadre des conférences données, à l’initiative des Amis de Fès, sur les origines des Juifs au Maroc. J’espère toujours découvrir le texte de la conférence du Pr Flamand : en 1952 la plupart des textes des conférences étaient dactylographiés, ronéotés et remis aux adhérents qui voulaient bien les acheter auprès du secrétaire administratif, M. Jospin, en sa droguerie du boulevard Poeymirau.

Rue Boukhessissat. Mellah Fès vers 1930