Image à la une : Forgeron.(Haddada) Janvier 1924 avec au verso ce commentaire : « Forgeron arabe. Photo intéressante, à remarquer la façon dont travaillent les ouvriers presque toujours assis. La tête du vieux marocain est caractéristique. Le soufflet est dans le fond. L’étau n’existe que rarement ».

Au début de 1923 le maréchal Lyautey confie à Louis Massignon une mission d’études relative à l’organisation des métiers musulmans au Maroc, essentiellement dans les cinq cités marocaines hadariya c’est à dire à peuplement réellement urbain, de la zone « française » : Fès, Marrakech, Rabat, Salé, Meknès. (Quelques éléments sont également recueillis sur Casablanca, Taroudant et des villes secondaires).

Pour réaliser cette enquête, Massignon avait listé, sous forme de questionnaire, les points de repères que les agents de terrain devaient observer et développer. Il y avait pour chaque localité principale étudiée une vingtaine de têtes de chapitre : la liste des corporations de chaque ville ; leur hiérarchie ; leur répartition par quartier ; le coutumier (orf) de leurs amin ; les usages (adab) des mohtasib : registre, mercuriale ; la spécialisation de certaines tribus par métier ; les chants religieux et satiriques corporatifs ; l’influence corporative des confréries religieuses ; le fonctionnement du marché (souq) ; l’influence économique du Makhzen ; le rôle des Israélites (corporations nouvelles, commerce) ; les constats des adoul ; les fêtes patronales ; l’estampillage des marchandises ; la solidarité corporative ; le pourcentage de journaliers ; les accidents du travail ; l’influence andalouse ; les formalités d’entrée dans les corporations.

Il n’est pas impossible que Lyautey ait choisi Massignon pour cette enquête car celui-ci avait, en 1904, consacré son mémoire d’Études Supérieures d’Histoire et de Géographie, au Maroc et à Léon l’Africain (Hassan al Wazzan) et rédigé Le tableau géographique du Maroc dans les quinze premières années du XVIème siècle. Il étudie à cette occasion des textes anciens sur la répartition des corporations de Fès au XVIème siècle et plus tard (1920) il professe des leçons, au Collège de France dans le cadre d’une suppléance de la chaire de sociologie musulmane, relatives à l’organisation du travail et des corporations dans les pays musulmans en général et au Maroc en particulier. Enfin, les deux hommes se connaissaient car quelques années auparavant Massignon avait fait transmettre à Charles de Foucauld, par l’intermédiaire de Lyautey et d’Henry de Castries, ses travaux sur le Maroc.

La corporation est l’ensemble des maîtres, ouvriers et apprentis exerçant dans la ville un même métier, industriel ou commercial. Elle n’organise qu’un certain nombre de métiers traditionnels, la forme corporative n’embrasse donc pas les travailleurs urbains dans leur totalité.

Elle est fermée, son effectif est limité afin d’éviter chômage et faillite et d’assurer à chacun de ses membres la part de travail qui lui permettra de vivre. L’Amin les représente vis-à-vis des pouvoirs publics ; il est responsable des actes de ses confrères. Cette responsabilité est collective en ce qui concerne les malfaçons et les fraudes.

Par ailleurs, la corporation est solidairement responsable pour les accidents du travail : l’employeur ne doit aucune indemnité à l’ouvrier blessé, la corporation doit connaître son métier et savoir quelles précautions prendre pour éviter les accidents.

Certaines corporations ont une caisse de secours mutuels. À Fès, où le lien corporatif est fort, on a constaté en juin 1918, lors de l’incendie de la Kissariya, que grâce à l’organisation corporative on a pu, en trois jours, arrêter le chômage, donner aux 500 sinistrés de nouveaux locaux et répartir entre eux un million de francs de secours, sans contestation ni réclamation.

Si la corporation a un monopole, si ses membres sont assurés contre le chômage, elle a, en revanche, des charges publiques que tous doivent supporter solidairement. Ce sont :

– Les touizas ou corvées au profit du sultan, des vizirs, des pachas et des caïds ;  les réductions de prix au profit des grandes familles

– les travaux à perte pour les Habous

– les charges coutumières. L’amin est chargé de fixer et de répartir entre les membres de la corporation la participation financière de celle-ci à l’achat d’un cadeau (hédia) destiné au sultan ; dans ce cas il se fait assister par les deux ou trois artisans les plus dignes et les plus estimés.

Dans la corporation, la hiérarchie est ainsi établie :

– L’Amin, dont la désignation est proposé à l’agrément du Mothasib, par acclamation par la majorité des membres de la corporation ; la récitation en commun de la Fatiha et un repas semblent être le seul acte officiel qui sanctionne cette homologation.

– Le Khalifa (adjoint) de l’Amin, que l’on trouve même dans les petites corporations. En cas de décès ou de renvoi de l’Amin, son Khalifa fait toujours acte de candidature à son remplacement, mais il n’est pas forcément élu.

– Les Membres de la corporation qui, l’Amin une fois désigné, doivent reconnaître son autorité et obéir aux décisions qu’il ne prend, d’ailleurs, qu’après en avoir référer au Mohtasib.

L’Amin est le personnage central de la corporation : expert, appelé par le Pacha à l’occasion d’un procès, soit à l’amiable à la demande des parties, l’amin arbitre les différends d’ordre corporatif qui surgissent entre artisans ou entre ceux-ci et le public ; généralement sa décision est acceptée sans discussion, dans le cas contraire elle est soumise au mohtasib qui lui donne alors l’appui de son autorité. Dans les villes où il existe un moussem (fête religieuse solennelle en l’honneur d’un saint), il organise l’offrande corporative : par exemple à Fès pour le moussem de Moulay Idriss, les soyeux tissent la kiswa de son tombeau chaque année. Enfin, l’autorisation de l’amin, après examen passé devant lui, est indispensable pour entrer dans certaines corporations.

Je ne m’intéresserai ici qu’à la situation des corporations à Fès, et en ne retenant que les principaux éléments, la note « succincte » contenant les premiers résultats de l’enquête ayant 250 pages !

La liste des corporations ou hanati n’englobe que les formes traditionnelles de l’activité ouvrière marocaine dans la ville de Fès ; quant aux nouveaux métiers que l’européanisation a fait naître, ils ne sont pas incorporés. Pour l’établissement de leurs listes, les mohtasib paraissent s’être réglés tant sur la tradition que sur l’existence d’un amin ou syndic spécial représentatif de la corporation, et d’une hédia (don) annuelle consentie par la corporation en faveur de l’autorité. (Liste publiée dans la Revue du Monde Musulman. Tome cinquante-huitième. 1924. Éditions Ernest Leroux).

Des listes similaires ont été remises par les mohtasib pour Marrakech, Rabat, Salé, Meknès, Casablanca, Taroudant.

On remarquera que pour Fès le mohtasib Si Idris al Moqrî a donné une liste de 164 métiers constitués en corporation : dans la plupart des cas, à un métier correspond une corporation. Et les métiers sont nombreux. Par exemple pour les métiers en relation avec la viande et la boucherie on note : les peseurs de viande ; les employés au transport de la viande des abattoirs aux boutiques ou à domicile ; les bouchers procédant à l’abattage aux abattoirs et à la vente au détail dans les souq ; les hacheurs de viande à façon ; les boucaneurs (préparateurs de hli) ; les hacheurs de viande (dekkakin) pour les brochettes ou les boulettes, les frituriers de foie (kebda) à la poêle, les rôtisseurs et marchands de têtes de moutons (rowwasa) ; les rôtisseurs de kefta, tous « restaurateurs » populaires ou fabricants de comestibles qui se donnent pour tâche d’apaiser la faim des passants dans une ville sans véritable restaurant.

Cette multiplicité de nuances se retrouve dans tous les métiers industriels (au sens de métiers qui visent à assurer aux habitants de Fès leur nourriture, leur logement, leur habillement, leur outillage domestique et industriel) comme si pour répondre à tous les besoins d’une société qui ne manque pas de raffinement, l’ouvrier et l’artisan ont dû pousser la division du travail à un degré très avancé. Chaque spécialiste a pu acquérir ainsi une connaissance approfondie de son art et une habilité que l’on ne retrouve plus guère chez les travailleurs européens. L’étude des métiers traditionnels de Fès, dans les années 1920, donne probablement une idée assez proche de ce que pouvaient être les métiers en Europe avant les innovations apparues depuis le XVIIIe siècle. 

S’il est difficile de dénombrer exactement le nombre d’ouvriers à Fès, la majorité des observateurs estime qu’au début des années 1920 il y a environ 9 à 10 000 artisans, qui consacrent tout ou partie de leur activité à des métiers traditionnels. Si l’on envisage que chacun subvient aux besoins d’un foyer de cinq personnes en moyenne, on peut dire qu’à peu près la moitié de la population fasie, estimée alors à 100 000 habitants environ, vit de l’artisanat.

Tanneries d’Aïn Asliten. Cliché de 1929. Service photographique de la Résidence générale

Parmi les corporations traditionnelles, quelques-unes, seules, conservent une importance sociale en raison de la qualité et de la situation de fortune de leurs membres.

À Fès, ce sont : d’abord les cordonniers (1 574 produisant environ 1 000 paires de babouches par jour ouvrable, la paire valant de 30 à 50 francs) et les tanneurs (600) ; ces deux corporations participaient autrefois à l’entretien d’une milice urbaine protégeant la cité en cas d’attaque des tribus berbères. Puis, les soyeux (586, utilisant 50 kg de soie grège ou teinte par jour, le kilo valant 180 francs) ; les tisserands (350),  les meuniers et les minotiers (320, possédant 567 paires de meules, broyant par jour 1 500 mouds de 21 kg de blé à 12,50 francs l’un).

Les révolutions ont été généralement à Fès l’œuvre de trois corporations : les tanneurs, les bouchers et les teinturiers.

En 1923, la puissance économique est concentrée à Fès entre les mains de trois autres corporations : les négociants grossistes, les propriétaires d’olivettes (zeitniya) et les agriculteurs ;  ce sont eux qui ont la majorité dans la commission consultative censitaire que les services municipaux associent depuis quelques années à la répartition du budget.

Boutique de babouchier à Fès. Dessin de C. Vidéo, gravure tirée de l’édition italienne.

L’influence berbère : l’afflux de travailleurs berbères venant du Sud-Est et du Sud pour gagner leur vie dans les villes et les ports du Nord de l’Atlas est un phénomène ancien. Ces travailleurs sont recrutés par des reïs ou contremaîtres, d’où une garantie morale contre le risque de grève. La spécialisation des professions suivant les tribus est très marquée. Il ne semble pas s’agir ici de la transplantation de spécialistes locaux, déjà renommés jusque dans les capitales, car certains, médiocres dans leur pays d’origine, ne se perfectionnent qu’une fois arrivés en ville. Il ne s’agit pas non plus d’un privilège sultanien, concédé à une tribu, afin de l’attirer, comme les tribus militaires dites maghzen. C’est plutôt la conséquence du fait économique que le premier reïs ou recruteur de telle profession, qui a réussi dans la ville, fait de préférence appel aux gens de son village, puisqu’il les connaît mieux.

À Fès, les corporations des beqqala et fehtama (détaillants d’huile, de beurre et de charbon de bois) sont exclusivement composées de gens du Souss et du Draâ. Ces Soussi se trouvent encore, mais dans une moindre proportion, dans les corporations de détaillants de fruits secs ainsi que parmi les restaurateurs et les frituriers de beignets.

Marchands de beignets (sfenj). Cliché de janvier 1924 avec au verso :  » Très joli et très nature … moins le gras qui enveloppe les choses et les gens et l’odeur d’huile rance qui s’en dégage. Les beignets sont vendus au poids. Toutes les têtes sont parfaitement réussies ». Cliché qui renseigne aussi sur les différents vêtements portés par les gens du peuple.

Les personnels des fours banaux, des pressoirs à huile ainsi que les jardiniers et les musiciens de cortège (tebbalas et ghiyatas) sont exclusivement des « Djebala » (gens des montagnes de Senhadja et de M’tir).

Les « Filala » (gens du Tafilalet) abondent dans les corporations des muletiers, des porteurs de céréales et de charbon à domicile, des meuniers et des guerraba (porteurs d’eau). Quant aux âniers, aux porteurs d’huile, suif, beurre et savon, ainsi qu’aux préparateurs et fondeurs de beurre conservé, ils sont tous originaires du Touat (oasis sahariennes), de même que les gardiens de fondouks et les dameurs de terrasses. Beaucoup de maîtres tisserands sont des émigrés de Tlemcen.

Enfin, les postes de portefaix (zerzaïas) sont alimentés par des berbères, Marmoucha de Missour, et de gens des tribus arabisées avoisinantes principalement des Oulad El Hadj. Tous ces étrangers sont tenus, pour être autorisés à offrir leurs services de portefaix, de fournir à l’amin un répondant connu.

Marchand d’eau. Cliché anonyme, vers 1920

L’élément berbère n’a pas seulement joué un rôle numérique dans la vie des métiers marocains, par l’afflux des travailleurs, mais les conquérants musulmans lors de la fondation des premières villes ont su tirer parti des rudiments corporatifs préexistants, berbères ou juifs, frustes mais solides, pour créer les cités.

Répartition par quartiers : dans l’étude de la répartition urbaine des différentes corporations à Fès Massignon constate la fixité de la répartition topographique des corps de métiers dans la cité. (Il fait le même constat à propos des villes de Bagdad, de Damas, et du Caire). Cela tient, dit-il, à ce que, pendant dix siècles, depuis la fondation de l’Islam, il n’y a pas eu de révolution technique dans les procédés industriels des artisans, si bien que les mêmes métiers ont continué à vivre les uns à côté des autres pour s’entraider, mégissiers et sacochiers, parfileurs d’or et orfèvres etc.

« Il y a plus : on peut donner une liste d’un certain nombre de repères fixes pour le plan d’une cité musulmane : d’abord, le lieu du change, car l’Islam est né un moment où les monnaies existaient déjà, et le principe de sa vie commerciale a été l’arbitragisme. Dans le marché des nomades, ou dans la ville définitive, des crieurs ayant un point de ralliement fixe annoncent le cours du change, à côté du marché central, du péage ou de l’octroi ; tout naturellement la monnaie locale se frappe à côté (dar-al-sikka). Le marché aux enchères n’est pas loin, et c’est là que se tient un fonctionnaire spécifiquement musulman le Mohtasib qui vérifie les poids que l’on emploie et qui veille à la justice des échanges. Groupés sous son contrôle, les portefaix ont leur point de ralliement tout proche.

Le second point fixe, centre d’une ville musulmane est la caisaria, endroit clos avec ses portes très solides, sorte de grande halle où l’on enferme les marchandises étrangères et les réserves précieuses des différents métiers, jouant ainsi, sous une forme rudimentaire, un rôle de « magasins généraux » et presque de bourse des valeurs-étoffes dans l’économie du pays. L’étymologie du mot qaysdriya, est byzantine, et se réfère à une « basilique » (ou marché couvert impérial) « césarienne », celle d’Alexandrie selon Vollers, celle d’Antioche selon Herzfeld.

Un troisième point fixe est le marché au filé, où les femmes viennent apporter le fil qu’elles ont préparé ; tout à côté sont groupées les boutiques pour l’alimentation du ménage et la cuisine domestique.

Un quatrième point fixe est l’Université, le commerce de la science, qui s’établit entre les étudiants et les maîtres, comme pour les autres denrées, siège généralement dans une mosquée et à ses alentours.

Enfin, en dehors de la ville, on trouve les fours à briques et à plâtre, les abattoirs, les moulins à huile et à grains ».

(Extrait d’une leçon donnée par Massignon au Collège de France le 4 février 1920).

La Kissariya (ou caisaria) de Fès. Dessin de Cerny, dans France-Maroc (1938) avec cette légende : la rue Moulay-Idriss telle qu’elle apparaissait, avant l’incendie, aux visiteurs étonnés de retrouver si près de la France, un coin du Moyen Age. La Kissariya avait brûlé en juin 1918

Un « rayon » de la Kissariya. Cliché Sixta. Le souq des vêtements de confection à l’usage des campagnards (Kobbat es-Seddini). On voit, suspendues aux auvents des boutiques, des jellabas pour enfants ; deux campagnardes, vues de dos (au centre de la photo) et reconnaissables à leur costume (tête dégagée, ni haïk, ni jellaba, pieds nus) sont en train de faire leurs achats.

  • À Fès, les tanneurs occupent trois quartiers qui, à leur origine, se trouvaient à la périphérie de Fès : Guerniz, Chouara, Aïn Asliten. Les agrandissements successifs de la Médina ont fait qu’actuellement les tanneries y sont presque au centre ; les habitants ne s’en montrent guère indisposés et certains considèrent même que ce voisinage n’est pas malsain. (Aujourd’hui cependant un projet de délocalisation des activités polluantes des tanneries est l’objet de discussions mais ne fait pas l’unanimité. En attendant, la réhabilitation des sites des tanneries a été entreprise pour améliorer les conditions d’hygiène et de sécurité et sauvegarder les emplois ).
  • Pour des raisons identiques, augmentées de la nécessité de se rapprocher de la matière première, les potiers et les briquetiers étaient installés près de Bab Ftouh. (Aujourd’hui les artisans potiers-zelligeurs sont en principe installés au village artisanal Benjellik, dédié à la poterie et au zellige ; sa position excentrée à quelques kilomètres de Bab Ftouh, sans réel moyen de transport collectif des artisans font que cette délocalisation n’a pas connu le succès espéré).
  • Les pressoirs à huile sont, à l’origine, installés près de Bab Guissa, porte d’arrivée des olives à la saison.
  • Quant aux forgerons, ils avaient été placés par ordre du Makhzen dans le haut du Talaâ qui, à l’origine, était une suite de terrains vagues précédant la sortie de la Médina, peu peuplés d’habitations et de mosquées. La légende veut que le bruit et les chocs du marteau sur l’enclume, aient été considérés comme très gênants pour les fidèles en prière et dangereux pour la sécurité des minarets ; aussi, le Makhzen n’autorisait-il l’installation d’un forgeron qu’après l’avoir soumis à l’épreuve suivante : un œuf était placé sur le haut du minaret le plus proche ; s’il était déplacé par suite des vibrations provenant de la boutique du forgeron, celui-ci était invité à s’installer un peu plus loin. Dans le cas contraire il pouvait rester. Les choses ont changé depuis ; le quartier où sont installés actuellement les forgerons est environné de mosquées et les fidèles n’ont pas l’air d’en être le moins du monde incommodés.
  • Les charges de roseaux, fort longues et encombrantes, étant une gêne dans les rues de la Médina, les vanniers se sont installés à Bab Mahrouq, porte donnant sur la campagne.
  • Les meuniers sont répartis le long des différentes branches de l’oued Fès qui arrose la ville ; les cordonniers sont disséminés à travers la Médina et Fès-Jdid, ainsi que les tisserands en laine et en soie.

Les autres corporations de métiers ou de marchands sont groupées, soit à proximité des fondouks (restaurateurs, frituriers, détaillants de paille, épiciers) soit à proximité des lieux de vente en gros (fruits secs, soyeux, marchands divers.)

Quant au « quartier » proprement dit, il comporte toujours, selon son importance, l’existence d’un ou plusieurs hammams, beqqals, fours banaux, charbonniers, etc.

Les vanniers à Bab Mahrouq. Vue intérieur de la porte

Le travail en atelier : l’artisan a une petite boutique où il travaille, éventuellement aidé d’un seul ouvrier ou d’un seul apprenti qui est souvent un fils ou un parent, mais beaucoup  d’artisans travaillent sans aide. Ils ne sont pas toujours propriétaires de leur boutique. Les grands ateliers sont rares et sont souvent des ateliers de tissage à un ou deux étages, où l’on peut trouver une vingtaine de métiers, tous n’étant pas en permanence en activité, et une trentaine d’ouvriers maximum.

L’outillage dans ces ateliers est souvent rudimentaire, suranné et de faible rendement.

Artisans dans leurs échoppes. Cliché anonyme 1917

Tailleurs dans leurs boutiques en médina de Fès. Cliché anonyme 1938

Les journaliers : il existe à Fès, en 1923, sept emplacements, où se tiennent des gens sans métier défini, qui louent leurs services à la journée :

– pour les travaux extérieurs (récolte des olives, moissons, travaux des champs et maraîchage) ils sont à Bab Ftouh, à Bab Djiaf, à Bab Guissa et à Bab Segma en été, en période de moissons.

– pour les travaux intérieurs de la médina (terrassiers, maçons, puisatiers, hommes de peine utilisés sur les chantiers), ils sont à Bab Moulay Idriss, à Rcif, à Bab Semmarine.

Selon les saisons, les travaux, ils sont parfois plusieurs centaines à louer leurs services.

Aujourd’hui encore on peut voir à certaines portes ou autour de certaines places (place de l’Atlas, place du marché central) des ouvriers, avec quelques outils significatifs de leur métier, attendre un patron pour les embaucher. Autour du marché ce sont des femmes qui recherchent une place de femme de ménage.

Le fonctionnement de la vente : les marchés couverts permanents souq et caisaria dépendent en principe des amin des corporations spécialisées qui en occupent les boutiques ; le fonds de l’immeuble est souvent un bien haboussé et les marchands n’en sont que locataires. Parfois un rudiment de vie coopérative s’est développé par l’établissement d’une contribution  collective des boutiquiers pour subvenir aux vigiles, à la fermeture des portes et à la pause de natte de jonc contre le soleil.

Parmi les commerçants on distingue les marchands de matières premières que les artisans transforment en objets fabriqués, les marchands sur les souq et les revendeurs.

  • Les marchands de matières premières (bois, textiles, peaux, plantes pharmaceutiques ou matières tinctoriales) sont des gens de la campagne ; ils apportent leurs produits à un marché spécial à chacun de ses produits, le prix de vente est déterminé par le cours. Les ventes se font de gré à gré.

Marchands de bois Cliché H.D. Séréro. 1916

  • Marchés aux grains : les quantités de grains qu’une même personne peut acheter sont limitées pour éviter l’accaparement.

Marché aux grains. Fès vers 1920. Cliché anonyme

  • Marchés aux bestiaux : vente de gré à gré suivant les cours ; la vente ne devient valable qu’après l’examen de l’animal par le bîtâr (vétérinaire) : s’il le reconnaît sans vice rédhibitoire caché, l’acquéreur n’a plus aucun recours contre le vendeur.

Souk El Khemis. Marché aux moutons. Vers 1920. Cl. anonyme

Les artisans ne vendent pas tous directement aux clients les produits fabriqués de leur travail : certains produits fabriqués (tapis, tissus « du pays », babouches, vêtements confectionnés sont vendus à la criée par un dellal, en présence de l’amin de la corporation, sur un emplacement fixe. Ces objets ainsi acquis sont revendus au détail par des boutiquiers qui peuvent être les fabricants eux-mêmes.

On peut encore assister tous les jours vers 15h00 à la vente à la criée de babouches à la kissariya proche de Moulay Idriss.

Le marché urbain de Fès : « La plupart des produits de consommation et des matières premières destinées à la population et aux industries de Fès, arrivent journellement et directement aux marchés spéciaux de cette ville pour s’y vendre en gros. C’est ainsi que les céréales, le charbon de bois, les peaux, les fruits secs, le sel, les volailles, les œufs, les beurres et les huiles, la laine, les épices et le henné, les matières tannantes, le palmier nain et les madriers de cèdre, ont leurs marchés particuliers (Rahba, Qa’a, etc.)

Ceci explique pourquoi le Souq El Khemis qui, en réalité se tient deux fois par semaine sur l’esplanade avoisinant la Casbah des Cherarda, ne reçoit guère de l’extérieur que les animaux de boucherie, de bât et quelques tellis (sacs tressés pour le transport du charbon de bois) ou chowaris (bâts de charge)  et ne joue pas à Fès le rôle économique des Halles Centrales de Paris : c’est plutôt un marché de type rural.

Ce Souq fonctionne en permanence pendant les huit ou dix jours qui précèdent la fête des Sacrifices et le chiffre des moutons qui s’y vendent pendant cette période varie entre trente et cinquante mille. On y trouve aussi mais en quantités assez minimes, des poteries antiques ainsi que des charges de feuilles de palmiers nains (doum) destinées à la cuisson de la pierre à chaux.

En somme, les seuls gros clients du Souq El Khemis sont, en temps normal les bouchers de la ville qui s’y approvisionnent en animaux sur pied. » (rapport de Louis Massignon).

Souk El Khemis au pied de la Casbah des Cherarda. 1917. Cliché anonyme

Marchands de poteries au souk de Bab Mahrouq. 1917. Cliché anonyme

À l’inverse, les citadins de Fès s’en vont vendre aux tribus voisines leurs marchandises, faisant le tour de leur clientèle, d’étape en étape, sur des marchés forains disposés en cercle autour de la ville, suivant la succession des jours de la semaine : par exemple tleta des Nkheila, arba de Tissa, khemis al Gaour, sebt Ouled Djmâ’a.

Les commerçants fasis ont des agents dans tous les pays berbères d’alentour, pour l’achat des bestiaux, du bois, du charbon, la vente des objets manufacturés et des cotonnades, s’appuyant sur un système qui diffuse les produits importés de Fès et rapporte de la campagne quantité de produits de consommation.

Marché aux moutons à Sefrou. Cliché Léon Sixta. 1950

L’influence israélite : tout en reconnaissant que l’on a pas encore en 1923 approfondi suffisamment la part des traditions juives intervenant dans la vie corporative des artisans musulmans au Maroc, Louis Massignon estime qu’elle est certainement importante, car ce sont surtout des artisans, dans les villes, qui figuraient parmi les convertis passés du judaïsme à l’islam pour raison économique. Il est également possible, comme l’ont soutenu divers jurisconsultes musulmans, que l’origine de plusieurs coutumes corporatives des artisans musulmans marocains remonte au Talmud.

« Parmi les artisans, la répartition des professions entre musulmans et juifs est nette dans toutes les villes : les musulmans conservent le métier se rapportant à la construction, mais les israélites blanchissent les murs à la chaux et sont peintres en bâtiment. Les musulmans exercent toujours les métiers de plâtriers et de peintres décorateurs (des appartements intérieurs), forgerons, maréchaux-ferrants, fabricants d’instruments aratoires, cloutiers ; sauf les quelques israélites qui sont ferblantiers, fabricants de fourneaux en fer et de trépieds, vitriers, raccommodeurs de bidons de pétrole (tabidount), fondeurs ou mouleurs en cuivre, et en cire.

Dans le cuir, tous les artisans sont musulmans, sauf les savetiers juifs qui retapent les vieilles babouches, fabriquent des semelles ou des seaux avec de vieux bandages pneumatiques. Les bâtiers sont souvent juifs.

Les israélites sont seuls à travailler l’or, l’argent, les bijoux (ils ont conquis le métier du saqalli). Les seuls musulmans, qualifiés de bijoutiers sont des chleuh du Souss, fabricants de bijoux locaux .

Parmi les commerçants, la démarcation par profession entre musulmans et israélites n’est pas aussi nette que parmi les artisans. Musulmans et juifs se partagent le commerce en gros et en demi-gros des denrées d’importation européenne, comme le thé, le sucre et les tissus.

Il n’en est pas de même pour les denrées d’alimentation d’origine locale, dont les juifs n’ont la vente, et encore pas exclusivement, que dans leur mellah. Les musulmans sont seuls à vendre les œufs, les volailles et les grains (gros, demi-gros ou détail). Les juifs ne font que l’exportation des œufs. Les musulmans sont également quasi-exclusifs tenanciers des fondouq, fours de quartiers, des hammams, même dans les mellahs. La cause en est que ces établissements appartiennent le plus souvent aux habous ou aux makhzen, les tenanciers n’en sont que les locataires.

Les limonadiers sont des israélites qui vendent le vin cuit, le vin de figues et la mahia (eau-de-vie) qui se distille en famille et se consomme en quantité excessive dans les mellah.

Les femmes juives sont couturières et blanchisseuses.

Il faut distinguer, parmi les israélites marocains, une oligarchie et un prolétariat. Un petit nombre monopolisent grâce à leurs capitaux, à leur correspondants internationaux, à leurs informations supérieures en matière d’arrivages de terre et de mer, l’importation du thé, du sucre, de la cotonnade.

Ces grossistes et ces banquiers sont particulièrement rigoureux en affaires, à l’égard de leurs coreligionnaires, petits détaillants et petits usuriers, dans les mellah. (Rapport L. Massignon)

Opération de tréfilage à Dar Sekka. Un ouvrier musulman (à g.) manœuvre le cabestan en s’aidant des mains et des pieds, tandis que l’ouvrier juif (à d.) maintien le fil à la bonne hauteur pour l’empêcher de se casser. Cl. Vicaire/Le Tourneau. Vers 1936 dans « La fabrication du fil d’or à Fès »

À Fès, lors des agrandissements successifs de la Médina, nombre de familles juives ont accepté l’islamisme pour ne pas être expropriées et « parquées » dans le mellah, à l’ouest de la ville, dans l’ancien quartier occupé par la garde des archers syriens. Ces familles juives détenaient alors le haut commerce local et on les retrouve au début du Protectorat, sous des noms plus ou moins reconnaissables, dans l’élite commerciale et intellectuelle de Fès.

Quant à la partie pauvre du peuplement israélite ancien de Fès, notamment les artisans, ils sont en 1923 toujours installés au mellah où ils sont arrivés progressivement depuis la fin du 14ème siècle.

« Les israélites ont apporté dans les corporations d’artisans, leurs qualités d’ordre, de travail, d’activité et d’initiative ; le mo’allim juif exécute la commande avec beaucoup plus d’activité et de goût que son confrère musulman. Les corporations d’artisans israélites de Fès sont celles où l’on manipule le plus de matières premières d’une certaine valeur : or, argent, pierres précieuses et perles fines, fils de soie et d’or pour les broderies, parements de soie pour vêtements et draps d’importation.

Nous rappelons ici les corporations israélites de Fès : 14 passementiers et 50 tailleurs à Fès-Jdid ; 25 tréfileurs ; 80 moulineurs de fil d’or et d’argent ; 70 bijoutiers ; 15 bouchers israélites ; 10 détaillants israélites de charbon ; 10 scieurs de long.

Depuis le Protectorat, les forgerons et fabricants de soufflets se sont répandus extra-muros. » (Rapport Massignon)

Souk des bijoutiers. Mellah de Fès

Avant le Protectorat les corporations reconnues étaient placées sous l’autorité du Mothasib, fonctionnaire chérifien nommé par Dahir du Sultan. À l’origine, il contrôlait la qualité des marchandises et denrées alimentaires, faisait la police des marchés de gros et de détail, réprimait les fraudes et la malfaçon, vérifiait les instruments de poids et de mesure et avait les prérogatives et pouvoirs d’un véritable juge commercial. Il punissait peu d’amende (au moins en théorie) ou de prison, mais avait surtout recours à la bastonnade que le coupable recevait devant sa boutique. Dans les cas particulièrement graves il appliquait le « tetouif » punition qui consistait à charger le délinquant du corps de son délit (beurre falsifié, viande hachée contenant des produits corrompus etc.) et à le promener à travers la ville et sur les souq en l’obligeant à avouer sa faute à haute voix.

Il avait aussi un rôle important dans le fonctionnement des corporations : la désignation de l’amin est soumise à l’agrément du mohtasib, et une fois nommé l’amin ne prend aucune décision sans en avoir au préalable référé au mohtasib.

Nous avons vu que si l’arbitrage de l’amin est contesté dans les différends d’ordre corporatif qui surgissent entre patrons et ouvriers ou concurrents au sein d’un même métier, dans les conflits entre artisans et commerçants, ou entre vendeurs et acheteurs, c’est finalement le mohtasib qui prend la décision définitive et irrévocable.

Cette organisation – mohtasib et corporations – de la vie économique fasie semble manquer de dynamisme : le mohtasib apparaît souvent davantage comme une force d’inertie que comme un responsable capable d’anticipation pour diriger la machine économique. L’organisation corporative en limitant la concurrence à l’intérieur du métier et en assurant à un groupe limité d’individus un véritable monopole sur une activité professionnelle tend à décourager les innovations et à favoriser la stagnation des techniques.

Roger Le Tourneau écrit  » La vie économique de Fès, se déroulait, au rythme des saisons, des années et des siècles, étrangement semblable à elle-même » (Fès avant le Protectorat 1949).

L’Administration du Protectorat s’est rapidement intéressée à l’organisation du travail au Maroc. Depuis le Dahir du 8 avril 1917 l’autorité en ville appartient uniquement au pacha, au chef des services municipaux et à la commission municipale là où elle existe.

Le mohtasib n’est plus qu’un fonctionnaire municipal (et non plus chérifien) chargé de la surveillance des corporations de métiers et de celles qui vivent du commerce, au détail, des denrées alimentaires et produits de première nécessité. Il contrôle la gestion des amin, prête aux décisions de ceux-ci l’appui de son autorité, recourt à celle du pacha lui proposant les peines à infliger aux délinquants économiques, peines qu’il homologue. Enfin, il établit une taxation qui fixe les prix de vente, au détail, des denrées de première nécessité, il se tient au courant des stocks de céréales, charbon de bois, bétail ovin, amenés par les grossistes dans les fondouq.

Les administrateurs du Protectorat ont abordé l’organisation corporative en se référant aux catégories servant à classer, en France, les métiers et les professions … qui ne correspondent pas au cadre des corporations. Les commissions « d’harmonisation » se sont heurtées à l’inertie des autorités maghrébines et des intéressés eux-mêmes, et les résultats furent médiocres. Peu à peu avec une série de dahirs, d’arrêtés municipaux, l’intervention graduée et nuancée … mais croissante des méthodes administratives européennes s’est imposée dans la vie des corporations, même si certaines professions relevant des habous (les allumeurs de lampes, les tenanciers de lieux publics, ou les puisatiers de canalisations, etc.) ont échappé aux patentes « à la française ».

Dans ce contact direct des corporations marocaines avec l’européanisation, tous les métiers traditionnels n’ont pas évolué de manière identique : certains ont été détruits, d’autres ont été revivifiés

  • Les corporations suivantes ont disparu ou sont en voie de disparition en 1923 : fleuristes, armuriers, lanterniers, serruriers en bois, chaussures noires de femmes, selles à mules, coffres de ménage, marbriers, musiciens de cortèges, toutes ces corporations se meurent parce que la mode marocaine a changé. Pressoirs à huile, fabriques de chéchias, marchands d’étoffes, droguistes, tourniers, peignes en bois, bobineurs de soie grège, ferblantiers, ces métiers meurent parce que l’importation étrangère augmente. Minotiers, marchands de pétrole, muletiers extra-muros : pour ces métiers c’est à cause de l’introduction de procédés industriels plus modernes (minoterie européenne, électricité, auto).
  • Les corporations suivantes se maintiennent : portefaix, meuniers à façon, ceintures, brides, teinturiers, tailleurs, plâtriers, tisserands, menuisiers, charrons.
  • Les métiers suivants se revivifient : grossistes, agriculteurs, tanneurs, cordonniers, sacochiers, potiers, soyeux, tresseurs, enlumineurs, dinandiers, mosaïstes. La plupart sont des industries d’art protégées par l’inspection des arts indigènes.

Si l’influence de l’administration française a pu être considérée destructrice, dans un certain nombre de cas, pour la vieille organisation corporative, il est un point sur lequel elle est devenue constructrice, c’est celui de l’enseignement technique professionnel. À Fès, une Chambre des Métiers, projetée par Alfred Bel dès 1916, s’est ouverte en 1924 comprenant trois sections : bois (dirigée par l’amin des menuisiers), fer (amin des forgerons), cuivre et chaudronnerie (amin des saffarin). Il s’agissait de développer le pré-apprentissage dans les formations scolaires professionnelles et de rénover certains procédés de fabrication pour améliorer le rendement de l’industrie locale.

Assez rapidement après l’installation du Protectorat l’organisation des corporations marocaines va se trouver bouleversée par la demande d’objets européens par les Européens installés dans les villes nouvelles, la désaffection progressive d’une partie de la clientèle marocaine pour les thèmes artistiques traditionnels et l’introduction d’objets importés d’Europe. L’évolution de la demande et la concurrence des produits importés conduisent les corporations d’artisans, pour « s’en sortir », à créer de nouvelles activités sur la base des anciens savoir-faire. Dans cette démarche, ils peuvent s’appuyer sur le Service des Métiers et Arts Indigènes qui a un double impératif : conserver un art traditionnel intact et donner aux artisans des débouchés nouveaux, utiles et productifs. Il ne faut pas risquer de faire périr un art en changeant ses buts et ses moyens, mais il ne faut pas non plus le laisser périr en le maintenant dans un isolement stérile. Il ne s’agit pas de réformer l’art et l’artisanat marocains, mais de permettre aux artisans de continuer à travailler selon leur idéal et leurs pratiques séculaires, en leur donnant le moyen d’en vivre … problématique encore d’actualité aujourd’hui.

Fès. Atelier d’ébéniste. 1930 Cliché Flandrin