Image à la une : Talaâ Kbira. Cliché anonyme. Plaque de verre 1934

Le 30 mars 1935, la commémoration du VIIIème centenaire de la naissance de MaÏmonide a donné lieu à toute une série de manifestations culturelles dans le monde juif et non juif. À Fès, les Amis de Fès, les Anciens élèves de l’Alliance israélite, la Casa de España ont organisé la « Semaine Maïmonide ».

Un communiqué, du 2 mars 1935, dans la presse locale annonçait cette semaine commémorative :

« Nous apprenons que sur l’initiative de M. Judah Bensimhon, un comité chargé d’organiser une semaine de conférences pour commémorer à Fès le huitième anniversaire de la naissance du grand philosophe vient d’être constitué.

M. le commandant Odinot a été nommé président de ce comité et M. Botbol, des services municipaux, secrétaire.

Font en outre partie de ce comité :

MM. Bonjean, au titre de la société des « Amis de Fès » ; Vicaire, inspecteur des arts indigènes ; Bigot, de Cordoue, président de la Maison d’Espagne ; Bensimhon Judah, membre de la Commission Municipale Israélite ; Hayon, Président de l’association des anciens élèves de l’Alliance Israélite ; Djivré, Directeur des écoles de l’Alliance ; Mme Cleeman, professeur au Lycée ; Melle Teboul, professeur d’arabe au Lycée.

Le comité a émis par ailleurs le vœu de voir une rue de Fès porter le nom du grand philosophe : une démarche en ce sens sera faite par le comité auprès des autorités locales.

Notons en passant que Maïmonide a laissé des traces de son séjour dans notre ville (horloges du Talaa) et que de nombreuses légendes souvent savoureuses, sont encore colportées à Fès sur son compte.

Ce sera l’occasion pour la population de notre ville qui suivra, nombreuse, nous en sommes sûrs, la série de conférences projetées, de revivre un peu le Fès d’il y a huit siècles et de connaître l’œuvre si riche et la vie si mouvementée de ce grand philosophe.

Lors de ce moment commémoratif six conférences ont été données et j’ai mis en ligne le texte de la conférence de Judah Bensimhon : « La vie de Maïmonide, tradition et légendes fassies« . (La vie de Maïmonide, tradition et légendes fassies, par Judah M. Bensimhon.). C’est le seul texte original retrouvé mais, lors de mes recherches, j’ai découvert des comptes rendus de ces conférences et récemment Jeanne Levy m’a donné le compte rendu et la traduction de la conférence « Maïmonide juriste« , faite en hébreu, le 23 mars 1935 par le Grand Rabbin Moïse Danan. Nous ignorons dans quel journal cet article a été publié … peut-être le Progrès de Fez.

Lis Cleeman a publié, en avril 1935, dans l’hebdomadaire « La Vérité Marocaine » deux articles – qu’Isabelle Crouigneau-Vicaire m’a communiquésà propos de ces conférences.

I- Maïmonide juriste par le Grand Rabbin Moïse Danan. (23 mars 1935).

Samedi dernier à 21h dans une synagogue du mellah le Grand rabbin Moïse Danan parla pendant plus d’une heure du grand philosophe Maïmonide. Cette conférence remporta un gros succès et plus de huit cents personnes y assistaient parmi lesquels les membres du Comité de la Communauté, le Tribunal rabbinique, les membres de la Commission municipale israélite, etc.

Le sympathique M. A. Samoun, de sa voix chaude, fit la traduction en français de cette conférence que nous reproduisons ci-dessous.

Le réputé violoniste Nessim réserva à l’assistance une agréable surprise en présentant quelques jeunes élèves qui chantèrent quelques psaumes de Maïmonide, fort goûtés.

Dans le discours qu’il prononça avant la conférence, le rabbin Danan parlant de la Grande Nation Française s’exprima dans ces termes : « Sous la Grande Nation libératrice, les Israélites prirent un nouvel essor. Par son rayonnement, la France, la Grande Nation, éclaira de ses bienfaits les quatre coins du monde. Toutes les Nations en font l’éloge. Je prie à mon tour l’Éternel en disant : que l’étoile du peuple français brille à jamais ; que Dieu lui accorde pour toujours la paix et la tranquillité dont elle a besoin pour étendre ses bienfaits parmi les nations déshéritées ».

Permettez-moi, messieurs, de vous entretenir un peu des grands sages d’Israël : je veux dire le Grand rabbin Rabbi Moïse Ben Maïmon qui concilia la loi et la sagesse. C’est un exemple frappant de l’esprit éclairé de ce temps ; c’est lui qui déclara que l’on peut étudier la loi et les sciences. « La loi juive, dit-il, n’exclut pas les sciences ».

Le Grand Rabbin Moché Ben Maïmon est né à Cordoue en l’année 1135, le 14 nissan à 13h20. Son père, le Grand Rabbin : Rabbin Mimoun, fils du Rabbin Joseph, était élève du Rabbin Aben Migass, était Sage et craignait Dieu ; il était juge à Cordoue.

Son fils Moïse Ben Maïmon donna, à la fin du commentaire de la Michna, ses origines ainsi écrites : moi le Rabbin Moïse, fils du Rabbin Mimoun, le Dayan, fils du Grand Sage Rabbi Joseph, fils du Grand Rabbin Isaac le Juge, fils du Grand Rabbin Joseph le Juge, fils du Grand Rabbin Obadia le Juge, fils du Grand Rabbin Salomon, fils du Grand Rabbin Obadia.

Le Grand Rabbin Mimoun éleva son fils préféré dans le bien et lui enseigna la Loi, les prophètes, la Michna, le Talmud, la géométrie, l’astronomie, la physique, la médecine, et la philosophie d’Aristote.

Avant qu’il n’eût 13 ans en 1148 (Rabbi Moïse), les Almohades conquirent Cordoue et son père fut obligé de quitter la ville. Dans son exil, Moïse se perfectionna dans la loi d’Israël et le savoir. Il fut le plus grand Sage de son temps et on disait de lui : « Depuis Moïse jusqu’à Moïse il n’y a pas eu d’autre Moïse ».

À l’âge de 23 ans, il commença le Commentaire de la Michna. À cette époque, son père apprit qu’il existait à Fès le Grand Rabbin Judah Cohen Aben Soussan. Il décida d’y venir avec ses deux fils (1160) : le Rabbin David et le Rabbin Moïse.

Le Rabbin Moïse apprit la loi et les préceptes du Grand Rabbin Aben Sousan. En 1165, ce dernier fut assassiné et le Rabbin Mimoun et ses deux fils quittèrent Fès et allèrent habiter la Palestine. C’est alors que Moïse alla au Caire pour devenir Grand Rabbin : il fut le juge d’une grande communauté, ne faisait pas payer ses services. À l’époque où il était maître, médecin, juge, il termina son grand livre, le meilleur des livres, le « Michné Thora », le 8 quislev 4940. Il consacra dix ans à ce livre. Ce grand livre est très profond ; il contient toutes les lois talmudiques, morales et des idées théologiques. Il y fit plusieurs chapitres, celui de la philosophie, il l’intitula « Le livre du savoir ». Ce livre débute ainsi : « À la base de toutes les sciences, il faut savoir qu’il y a un Dieu, un Dieu mystérieux ; l’esprit humain ne peut le saisir. Quant aux sciences, quelles qu’en soient les origines, elles sont toutes les mêmes, c’est-à-dire qu’elles n’ont pour but que la vérité ; et la vérité est unique ». Commencé à l’âge de 36 ans, ce livre fut terminé quand l’auteur avait 47 ans. Du vivant de Maïmonide cet ouvrage fut connu par tout le peuple d’Israël. Tous le suivirent et le considérèrent comme provenant des grands Sanhédrins (Sanhédrin : assemblée législative traditionnelle d’Israël ainsi que son tribunal suprême).

Le grand Rabbin Moïse composa 14 ouvrages dont voici les titres :

1 – Commentaire du Talmud Babylonien

2 – Alahot Yerouchaimi (loi du Talmud de Jérusalem)

3 – Commentaire de la Michna. Ce dernier composé en langue arabe, fut commencé lorsque l’auteur avait 23 ans et terminé lorsqu’il avait 30 ans.

4 – Maamar Behokhmat Ahibour (article sur les fixations des mois de l’année)

5 – Maamar Kedouch Achem (article sur les conversions, composé à Fès)

6 – Seder Olam (règle sur le Talmud)

7 – Michné Thora

8 – Sefer Hamitsvoth (nombre de prescriptions) fut composé en arabe.

9 – Iguereth Téman : lettre au Rabbin Jacob Alpayoumi pour l’encourager à tenir sa croyance

10- Maamar Théhiyate Amétine (l’auteur avait 54 ans)

11-Milot Héguigon (dictionnaire)

12- Peer Ador (questions et réponses aux Rabbins de son temps)

13- Pirqué Moché (Chapitre de Moïse). Ouvrage sur la médecine et se terminant par une critique sur Galilée

14- Moré Neboukhim (Guide des Égarés) : le but de cet ouvrage est de montrer qu’il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu mystérieux et qui ne peut être comparé à aucune forme. Toute créature est conçue par lui. Rien n’a été fait sans lui, en un mot, c’est Dieu qui dirige tout l’Univers. L’auteur y traite aussi la prophétie, la philosophie, et conclut que religion et philosophie, loin de s’opposer se complètent.

Messieurs, si je voulais faire l’éloge de ce grand auteur, rabbin, savant, philosophe, médecin et astronome, les termes me feraient défaut. Rendons grâce à l’Éternel qui nous a donné pour la deuxième fois un Moïse qui propagea la Loi et la Morale en Israël ; il éloigna aussi nos ancêtres de l’ignorance et les dirigea vers la culture. Le Rabbin Moché Ben Maïmon montre le vrai visage de la Loi de Sinaï.

En 4964 (ou 1204) 20 tébel, dans la nuit du lundi notre Grand Sage mourut. La nouvelle de sa mort se répandit comme un éclair et affligea toute la terre. Ce fut un grand deuil pour le peuple d’Israël ; même les musulmans s’attristèrent et allèrent en foule lui rendre les derniers honneurs.

Lorsque la nouvelle arriva jusqu’à Jérusalem, le peuple jeûna et observa le deuil. Petits et grands tous s’étaient réunis dans les synagogues et là, le ministre officiant leur lut la Parasha Be’houkotay*. Le maftir** lut le quatrième chapitre de Chemouel (nom hébreu du prophète Samuel) et termina par le verset : Gala Cabod méyisraël qui Nilcah Aron haéloïme « Plus de gloire pour Israël maintenant que l’Arche divine est prise » (Samuel I ; 4, 22).

Lorsque les jours de deuil passèrent, la dépouille mortelle fut transportée en Palestine et fut déposée à Tibériade.

En son temps resplendit la loi et après sa mort, sa lumière continue à nous éclairer grâce aux livres qu’il nous a laissés.

 Puisse son nom être à jamais connu et respecté.

* La parashah est la portion hebdomadaire de la Torah lue publiquement à la synagogue le samedi matin ainsi que les jours de fêtes, de façon à ce que toute la Torah soit lue en un an ; la Parashah Bé’houkotay se lit le mois de Lyar, qui correspond le plus souvent au mois de mai de l’année civile, elle insiste sur la promesse de la sécurité et de la prospérité sur notre terre si nous observons les commandements divins.

**La parashah est divisée en 7 sections, sur le shabbat 7 hommes sont appelés à « monter à la Torah ». C’est la 7ème personne que l’on appelle le maftir, et elle lit également la Haftara (tirée du livre des Prophètes) correspondant à cette semaine précise.

(Ces dernières précisions et la traduction du verset du 4ème chapitre de Samuel m’ont été données par Jeanne Levy)

L’horloge Bou Ananiya sur la façade de la maison où habita Maïmonide pendant les cinq années environ passées à Fès.

II- Fès est fidèle à ses traditions intellectuelles. Lis Cleeman. (14 avril 1935). La Vérité Marocaine

Il ne polissait pas ses verres de lunettes, comme plus tard Spinoza, à la douce lumière du soleil d’Amsterdam ; mais il lisait et méditait assis à l’une des fenêtres de la fameuse maison des horloges, au Talâa et la clarté radieuse de Fès n’arriva jusqu’à ses livres que tamisée à l’extrême et si faible que son jeune visage déjà encadré d’une barbe noire devait paraître, dans sa pâleur, plus méditatif encore que celui du grand panthéiste.

Le long du Talâa, le mouvement est moindre qu’aujourd’hui ; la rue est calme, le silence, propice à la réflexion et, pendant que le vieux Maimoun fait en grand secret sa prière, le jeune Moïse étudie. Il ne se doute pas que 800 ans plus tard, dans les champs fleuris où l’on ne s’aventure que pour un voyage, en caravane, une cité s’élèvera où des hommes, toujours obstinés à savoir et à comprendre, évoqueraient un jour son nom, son passage à Fès, son œuvre.

Qui pourrait dire dans quelle pensée de soulagements ou de regrets, Maimonide et sa famille quittèrent Fès ? On n’a pas hésité à rouvrir les livres gardés depuis longtemps dans les armoires poudreuses et à interroger les textes même de Maimonide sur ses pensées. Les professeurs ont détourné leur regard des actualités pour remonter vers le Moyen Âge, pour rechercher dans la Cordoue du grand Khalifat, les maîtres mêmes du rabbin philosophe. Les habitants de Fès ont laissé leurs occupations ou leur plaisir pour suivre cette remontée dans un passé révolu. Et cela n’est pas nouveau : Fès est fidèle à ses traditions intellectuelles. Depuis plusieurs années, on voit des salles pleines d’auditeurs désintéressés, attentifs à la parole des conférenciers ; admirons que Fès ne soit pas frivole ; éclectique en apparence, et par la force des circonstances, elle se maintient cependant sur un terrain sérieux de recherches sociologiques ou artistiques où nous entraînent les « Amis de Fès ». Je dois dire littéraires également si l’on pense que Georges Duhamel nous parla de la littérature française sous l’égide de cette association. Le cercle de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes avec une discrétion remarquable en ces temps d’offensive sans mesure, nous invite à des études sociales nourries de documentation impartiale et source de réflexions plus justes. L’association des Anciens Élèves du Collège musulman nous convie à des sujets savants pour lesquelles des professeurs érudits viennent spécialement de Rabat. Et enfin l’association des Anciens Élèves des Écoles de l’Alliance Israélite choisit avec scrupule ses conférenciers afin de ne déranger les auditeurs que pour des études littéraires ou philosophiques des plus serrées. Et je ne parle pas ici des conférences strictement religieuses sur des sujets toujours élevés ou de certaines causeries qui ne se rattachent à aucun groupe.

Le cycle des conférences sur Maïmonide ne fait donc que continuer un mouvement intellectuel spontané et déjà ancien : la preuve en est qu’il est suivi tout naturellement par d’autres conférences absolument étrangères à ce sujet.

C’est la date du 30 mars 1935, anniversaire de la naissance de Maïmonide en 1135 qui a motivé l’organisation de cette semaine commémorative.

Le 23 mars, le rabbin Moïse Danan ayant annoncé qu’il parlerait de Maïmonide, le peuple du mellah– qui confond quelques fois une causerie métaphysique avec une « Fragas » (un spectacle) – se porta à la synagogue Danan, au point que bien des personnes, et parmi les plus marquantes, ne purent entendre le discours, faute de place. Cette affluence n’avait rien d’étonnant : la causerie devait être faite en hébreu comme il se doit, et à la seule pensée qu’un rabbin des temps passés, ancien habitant de Fès serait évoqué, grands et petits, savants et ignorants se précipitèrent pour écouter. Enthousiasme bien juif qui n’exclut pas d’ailleurs un esprit de critique aussi passionné que sa ferveur.

Le 27 mars, au Cercle de l’Association des Anciens Élèves israélites, j’eus l’honneur de faire une petite causerie ayant pour titre « D’Aristote à Maïmonide ». Si je fus vraiment emportée par mon sujet durant les semaines où je le préparai (quoique peinant souvent sur l’interprétation d’un texte d’Aristote), je fus bien autrement surprise et comblée par le public que je vis devant moi. Ma seule crainte a été de décevoir des auditeurs d’élites pour lesquels j’aurais dû travailler bien davantage.

Le 30 mars, dans la salle des Services municipaux, Monsieur Judah Bensimhon, qui eut l’initiative de ce cycle nous parla de la vie de Maïmonide avec des détails savoureux et érudits, nous disant même l’heure précise de sa naissance et celle de sa mort. Puis ce furent des légendes qui ne manquent pas d’esprit et qui égayèrent – en dépit du sérieux Maïmonide – les assistants enchantés. Et si l’on n’a pas retenu les dates précises qui enrichissaient cette causerie, on sait du moins qui est ce diable de Maïmonide dont tout le monde parle mais que bien peu connaissent.

Le 31 mars, la Casa de España, à l’occasion de l’inauguration de son cercle, a commémoré elle aussi la naissance de Maïmonide à Cordoue. Si je n’ai rien compris, faute de connaître l’espagnol, je dois dire que c’est la réunion qui m’a paru la plus vivante, tant par des détails « couleur locale » que par le lyrisme des orateurs qui avaient une manière de prononcer « Cordoba » qui vous allait droit au cœur. Il est certain que les exposés ou les lectures de vers qui furent faits ce soir-là avaient un accent de passion auquel ne peuvent prétendre nos froides causeries.

Le 1er avril, à l’Association des Anciens Élèves Israélites, Monsieur Bigot, le président de la Casa de España évoqua, en espagnol encore, la cité de Cordoue, berceau de Maïmonide. La traduction en français fit défaut, car le traducteur ne put venir au dernier moment. La traduction que je lus dès le surlendemain me permet d’affirmer que, de toutes les conférences faites jusque-là, celle de Monsieur Bigot est la plus représentative de l’époque de l’homme célébré. Cordoue nous y apparaît comme une ville spirituelle par excellence : « Alors que Séville est toute dans la joie d’un soir de corrida ; Malaga dans l’éclatante luminosité d’un océan de songes ; Almeria, dans la tragédie de ses faubourgs miniers ; Grenade, dans la romance lyrique de ses ruisseaux murmurant sous l’épais bosquet du « Généraliffe » ; Cordoue est la cité profonde, méditative, concentrée, qui semble se consumer au feu de ses pensées et qui se réfugie en Dieu ». Par cette citation on peut deviner le souffle de poésie que fit passer Monsieur Bigot dans ce cycle de conférences ; et je n’ai qu’un regret, celui d’ignorer la langue espagnole et d’avoir stupidement fixé le tapis vert de la table, pendant que de telles visions passaient devant moi, dans un enchantement d’images et de couleurs sans que je m’en doutasse le moins du monde… Ô ignorance !

Le 12 avril enfin, clôturant cette grande semaine, Monsieur François Bonjean parlera du « Guide des égarés », l’œuvre maîtresse de Maïmonide : c’est donc une conférence qui n’a pas encore eu lieu au moment où j’écris. Qu’en dire ? Je ne connais rien d’elle, mais je connais François Bonjean. Je sais que lorsque son esprit s’est arrêté sur un sujet – qui a pu me paraître vide ou morne – aussitôt, ce sujet se transforme, s’enrichit, se colore, et que le seul fait d’avoir été « vu », par François Bonjean est pour lui comme une grâce : il prend vie et se développe ; longtemps après il se répercute dans d’autres cerveaux et va en s’amplifiant comme un auguste écho à travers des nefs sonores.

Fès, qui s’est montrée digne de son passé par son empressement à suivre ses diverses études, trouvera dans cette dernière conférence la récompense de son attention persévérante. Le fait même qu’un public a écouté patiemment un exposé dans une langue étrangère est admirable entre tous : depuis qu’il y a des hommes et qu’ils pensent, l’effort intellectuel désintéressé est le plus digne de respect.

Mon encrier est presque vide. Mais je songe à l’écritoire de Maïmonide qu’il dû remplir d’une main patiente pour achever d’écrire ses œuvres énormes et bienfaisantes. Et je songe aussi par association d’idée, à l’encre dont se servit Saint Thomas D’Aquin pour écrire sa somme théologique ! ! ! Et je songe enfin que je ne l’ai point lue… Fermons vite notre encrier, ouvrons nos livres, Ô ignorance !

Portrait Maïmonide, en couverture de « Maïmonide » d’Abraham Heschel. 1936 Bibliothèque historique Payot.

III- La conférence de François Bonjean sur « le Guide des Égarés ». Lis Cleeman. (29 avril 1935). La Vérité Marocaine.

Elle a donc lieu, cette dernière conférence du cycle Maïmonide.

J’en parlais ici même, il y a quelque temps, mais sans pénétrer dans le sujet, et pour cause ! Je ne l’avais pas encore entendue. Mais j’avais prévu que ce serait le Guide des Égarés vu par François Bonjean, c’est-à-dire à travers l’esprit de l’écrivain, sous des angles personnels, et scintillant des mille reflets que projetait sur lui l’auteur d’Une Histoire de Douze Heures, de Mansour, d’El Azhar enfin de Cheikh Abdou l’Égyptien.

Bonjean commence par montrer que la tentative de Maïmonide dans son Guide des Égarés n’est pas nouvelle en Israël. Déjà, au niveau de l’Hellénisme triomphant, c’est-à-dire dans les temps qui ont suivi la conquête d’Alexandre, un certain nombre d’écrivains juifs ont tenté de concilier la Foi, la Loi, avec la philosophie et la « Science ».

Sous le règne de Ptolémée II (170–150 av. J.-C.), Aristobule le Péripatéticien écrivit un commentaire de la Loi de Moïse. Cet auteur n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, la pensée grecque elle-même provient de la Bible. Platon, Socrate, Pythagore, Orphée, en auraient eu connaissance. Le grand Philon, auteur d’une Vie de Moïse un peu trop « philonienne » retrouve dans la Bible, comme le feront les Scolastiques du Moyen Âge, les enseignements des Académies et du Stoïcisme. En réalité, il faut voir dans ce syncrétisme hardi l’influence de l’orpho-pythagorisme.

Moïse et sa mémoire sont l’objet, de la part des néopythagoriciens juifs, d’un culte analogue au culte de Pythagore. Les spéculations de la secte des Esséniens, aux environs de l’ère chrétienne, marque l’apogée de cette influence. C’est ainsi que dès cette époque, la tradition proprement mosaïque se trouve fortement occidentalisée.

Douze siècles plus tard, on voit à nouveau l’Hellénisme ranimer les croyances momifiées du Judaïsme. Non plus cette fois en Égypte, mais en Espagne, et par le canal de la langue arabe, de la philosophie arabe, de la haute culture arabe, gardienne du canon grec. C’est l’époque où les chrétiens aussi puisent dans cette réserve de pensée. Maïmonide, disciple d’Averroès, naît à Cordoue en 1135. Dès 1140, Raymond, archevêque de Tolède, installe dans son palais un bureau de traductions latines. C’est ainsi que vont passer en France les œuvres d’Avicenne (Ibn Sina) de Gazali, et la Source de Vie du poète juif Avicebron (Ibn Gabirol) un autre péripatéticien. Un peu plus tard, Averroès (Ibn Rochd) surnommé le Commentateur et Maïmonide seront également traduits ; d’autre part, la prise de Constantinople par les Croisés (1204) va permettre la traduction de certains ouvrages d’Aristote. C’est vers 1190 que Maïmonide, alors médecin du Sultan, au Caire, termine son Guide des Égarés c’est-à-dire au moment où apparaissent chez nous les premiers scolastiques, Guillaume de Champeaux, Abélard. Saint-Thomas va naître en 1225. Il lira Maïmonide et lui empruntera même selon toute probabilité, cette proposition de la « Somme Théologique » : « il est impossible qu’il y ait deux anges de la même espèce » (Somme 1-50-4). On lit en effet dans Maïmonide : « Un seul ange ne remplit pas deux missions ; et deux anges ne remplissent pas la même mission ». Condamnée en 1277 par l’évêque de Paris, l’opinion du Docteur Angélique sur les Anges pourra de nouveau, par suite de sa canonisation, 46 ans plus tard, être librement discutée dans les écoles. (Problème de l’individuation). On voit l’intérêt que présente l’étude des commentateurs arabes et juifs d’Aristote, et en particulier de Maïmonide.

Bonjean nous dit alors la surprise qu’il éprouva il y a quelques années, en découvrant le Guide des Égarés.

« J’étais en train d’étudier Cheikh Mohammed Abdou l’Égyptien. J’écrivis sur la page du titre, au-dessous de Maïmonide : Cheikh Abdou du Judaïsme, frappé par un certain nombre de ressemblances. Même souci de concilier la foi et la science, le qadime et le jidid  (c’est-à-dire la tradition et la nouveauté) de montrer, dans les trois grandes religions cousines,  les points de contact, les ressemblances plutôt que les différences ; ce qui unit, non ce qui divise les peuples et les âmes, en rétablissant la convergence naturelle des esprits vers un modèle unique, la perfection éternelle ; même effort, en d’autres termes, pour retrouver, sous les décombres de la tradition pourrie, la tradition vivante. Seulement, Cheikh Abdou est presque un contemporain, alors que huit siècles nous séparent de l’ère de Maïmonide. »

Sans transition, des vues pieuses de Maïmonide sur « Moïse notre maître » et sur le Pentateuque, le conférencier nous fait passer à l’inventaire de ce même Pentateuque par la « Haute Critique » avec l’habituelle terminologie Recension J, Recension E, Compilation D, Code P, etc. Selon cette opinion réputée scientifique, le Pentateuque aurait été établi par la fusion de courants divers et parfois contraires, sous la direction du sacerdoce de Jérusalem, aux environs du quatrième siècle avant notre ère…

« Il est vrai, remarque alors Bonjean, il est vrai qu’adroite fileuse, la Foi humaine excelle à refaire chaque nuit l’œuvre défaite le jour précédent par les audaces de la Raison Critique. D’ailleurs, si grand que semble l’écart entre l’effort des Maïmonides et celui de nos modernes chevaliers de l’Hypercritique, ne trouverait-on pas, à bien examiner ces deux efforts, un point qui les rapproche ? Les uns comme les autres ne font, après tout, chacun à sa manière, que rompre des lances pour la plus grande gloire de la vérité. Seulement, il y a vérité et vérité. L’amère vérité historique, si incomplète, est trop souvent une vision extérieure. Elle ne saurait briser l’élan de ceux qui ne s’en tiennent pas à la lettre. Plus l’Histoire fait de progrès, plus la lettre tue ; mais plus aussi, peut-être l’esprit vivifie. Un sanscritisant et un historien des idées comme le professeur Formichi a pu écrire : « C’est au prophète et au métaphysicien, jamais aux savants, de reconstituer les données de la préhistoire. » En tout cas, ainsi que nous l’allons voir, le Guide des Égarés entraîne les égarés que nous sommes tous peu ou prou, pour ce que mon ami le poète Gueguen a appelé « quête du Seigneur sans bords » sur les terres sans limites de l’allégorie, du symbole. Si l’on préfère, c’est à une bataille contre l’obscur que Maïmonide nous convie, bien qu’il sache que cet obscur ne puisse être que très partiellement éclairci. Il a soin de spécifier qu’il existe toujours des zones d’ombre quasi impénétrables, appelées par lui Mystère de la Thora. Il est écrit quelque part dans un autre livre sacré, le Rig-Veda : « Les dieux aiment ce qui est obscur et haïssent ce qui est clair. »

À ce compte, Maïmonide, en luttant, après tant d’autres contre l’obscur, lutte contre les dieux (ou les énergies de la nature) qu’il appelle, lui, les Anges. Ainsi, il a bien mérité d’Israël, qui doit son nom, comme chacun sait, à la lutte de Jacob avec l’Ange.

Après ce préambule, Bonjean rentre dans le vif de son sujet. Ici, il nous est impossible de condenser une matière constituée elle-même, déjà, de raccourcis. Le Guide des Égarés attire d’ailleurs l’attention sur le danger que présente et pour les esprits et pour les vérités une manipulation active et par trop cavalière des grands thèmes métaphysiques. L’essentiel est de saisir la méthode de Maïmonide. Si la Bible s’est exprimée avec le langage des hommes, c’est qu’elle s’adressait à des simples. Il suffit en effet, que la masse croie à l’existence des choses idéales, sans avoir à examiner leur nature. D’où l’anthropomorphisme apparent du Dieu de la Bible. Quant à dire ce qu’est véritablement Dieu, Maïmonide se récuse. « Le percevoir, c’est de reconnaître qu’on est impuissant à le percevoir complètement. » Ceci implique, toutefois, remarquons le, des échelons dans l’ignorance.

L’essentiel, pour les égarés instruits, c’est de voir soudain béer le mystère, à la faveur des interprétations qui, sous la lettre, aident à retrouver l’esprit. Bonjean, écartant la question des emprunts à Aristote, question déjà élucidée, dit-il, par la conférence : « D’Aristote à Maïmonide », s’arrête à la doctrine de l’Épanchement ou Émanation, au grand et fameux problème : le monde est-il éternel ou créé ? Sur ce point, Maïmonide, après avoir étudié les différentes solutions des philosophes, donne sa propre opinion, qui est, dit-il, celle de Moïse :

« L’Univers dans sa totalité, je veux dire tout être hormis Dieu, c’est Dieu qui l’a produit, du néant pur et absolu… Il n’a existé d’abord que Dieu seul et rien en dehors de lui… »

C’est là, insiste Maïmonide : « un principe fondamental, le second principe après celui de l’unicité de Dieu. Ce fut notre père Abraham qui commença à publier cette opinion, à laquelle il a été amené par la spéculation ; c’est pourquoi, il proclama le nom de l’Éternel, Dieu de l’Univers. Il a clairement exprimé cette opinion en disant : « Créateur du Ciel et de la Terre ».

Pourquoi faut-il admettre la nouveauté, la création du monde ? Parce que « si l’éternité du monde était démontrée, ne fût-ce que selon l’opinion d’Aristote, toute la religion tomberait ; et on serait porté vers d’autres opinions. »

Partant de ce texte, Bonjean va s’efforcer de mettre un peu de clarté dans l’épineux problème des origines des doctrines si chères à Maïmonide : unité de Dieu, création–émanation, ou nouveauté du Monde.

Maïmonide, dit-il, semble convaincu qu’avant Abraham, qu’avant Moïse, qu’avant Aristote, les hommes n’ont été bons qu’à adorer les forces naturelles. Est-ce exact ?

« Il faut bien reconnaître que ce serait assez l’opinion d’un grand nombre de nos savants. L’idée d’évolution, de progrès, veut cela. Il faut que l’on soit arrivé graduellement du polythéisme au monothéisme, de l’idolâtrie à l’adoration de l’Unique en esprit et en vérité. »

Toutefois, en de telles matières, il faut s’efforcer de ne pas céder à une certaine tentation bien humaine : celle de prendre les autres peuples pour des imbéciles – qu’il s’agisse de la distribution de ces peuples dans le temps comme de leur distribution dans l’espace. « Quand on part, précise Bonjean, du postulat de sa propre supériorité on devient à cet instant même un fauteur de tradition pourrie, on s’écarte automatiquement de la tradition vivante ! »

De fait, de plus en plus nombreux sont ceux qui élèvent des doutes sur la prétendue ignorance crasse des humanités de la Préhistoire.

« Sur notre manie d’attribuer à l’homme ancien des croyances enfantines, on peut citer les résultats de l’enquête menée chez les Noirs par Sir James Frazer, un historien des religions peu suspect de faire du sentiment, un esprit férocement et voluptueusement historique. Frazer a constaté chez presque toutes les peuplades une croyance qui semble antérieure aux pratiques fétichistes, la croyance en un Dieu unique. »

Ainsi, le polythéisme aurait suivi, non précédé le monothéisme. De même, pour René Guénon, la mythologie grecque de l’époque classique serait en très sensible régression sur les enseignements auxquels elle avait servi de support. « Il y aurait donc, fréquemment, en métaphysique, chute, observation plutôt que progrès. »

Passant aux doctrines hindoues, Bonjean fait observer que leur étude vient d’entrer dans une phase nouvelle. Jusqu’ici, il y avait le camp des philologues purs, des historiens, et le camp des théosophes. Il faut noter la constitution d’un troisième camp, celui des philosophes, des hindouistes, le Père Dandoy, de la Société de Jésus, qui vit depuis longtemps au Bengale, a publié récemment une Ontologie du Vedanta traduite en français par Louis-Marcel Gauthier, – c’est-à-dire une étude du problème de l’Être dans la métaphysique hindouiste. Dans le même temps, René Guénon, dialecticien sévère, ennemi juré de tout romantisme, déclare que la scolastique d’Aristote constitue une clé du Vedanta… De là, l’intérêt d’une confrontation du Guide des Égarés et du Véda.

« Or, que constatons nous dans ce fameux Véda, qui a fait couler tant d’encre, suscité tant de savantes polémiques ? La présence, au sein d’un polythéisme plus apparent que réel, de quelques-unes des plus grandes idées religieuses sur lesquelles vit encore l’humanité ; la présence en particulier, de l’idée de l’unité, de l’unicité de Dieu, et celle de la création du monde, c’est-à-dire des deux idées de toutes les plus chères à Maïmonide… » Et Bonjean nous convie à écouter le voyant upanishadique :

« Au commencement était l’Être mais seul et sans second. Quelques-uns disent : Au commencement était le Non-Être seul et sans second, c’est pourquoi du Non-Être a été engendré l’Être. Mais comment peut-il être possible que l’Être tire son origine du Non-Être ? Non, au commencement était l’Être mais seul et sans second. Et l’Être pensa : puissé-je me multiplier, avoir des enfants ! Et il émit le Feu. Le Feu pensa : puissé-je me multiplier, avoir une descendance ! Et il émit l’Eau. L’Eau pensa : puissé-je me multiplier, avoir une descendance ! Et elle émit la Nourriture…

« Vous entendez : il émit. Nous retrouvons bien la doctrine du monde créé par Dieu, tiré, si l’on ose ainsi parler des flancs mystérieux de Dieu, la doctrine de la Création–Émanation, la doctrine du divers, du multiple, émané de l’Unique. »

Cette doctrine aryenne s’est-elle transmise, par des cheminements inconnus, à l’ensemble du monde méditerranéen, aryen d’abord, sémitique ensuite, par l’intermédiaire de l’orphisme du pythagorisme ? (C’est là l’explication des partisans de la fameuse Tradition primordiale.) Ou bien l’idée était-elle dans l’air, étant l’une de celles qui doivent naître dans tout cerveau un peu doué pour la spéculation ? Quoi qu’il en soit, elle constitue comme l’épine dorsale de la Kabbale ou Tradition hébraïque.

« Selon les partisans d’une Tradition continue, le glorieux Cordouan Maïmonide a puisé ses idées non seulement dans Aristote, mais dans une tradition mystique laquelle nous paraît fort voisine de celle où a puisé si largement Saint-Augustin : le néo-platonisme, issu lui-même, soutiennent quelques-uns, de la tradition védantique – tradition issue elle-même peut-être, d’une tradition dont l’origine se perd dans la nuit, la tradition du Dieu unique, de la création, de la nouveauté du monde.

Revenant au Véda, Bonjean donne lecture de différents passages, de nature, dit-il, à faire réfléchir « ceux qui ont la manie de vouloir nous contraindre à raisonner exactement comme eux sur les choses de l’autre monde. »

Ces passages, en dépit d’une grande modestie dans l’affirmation, montrent l’existence de surprenantes analogies entre la Cosmogonie aryenne et celle de la Bible telle que la présente Maïmonide. On retrouve même, dans l’un de ces textes, le fameux moteur non mû d’Aristote, si cher aux Péripatéticiens. Du reste, la métaphysique védantiste contrarie si peu l’esprit religieux moderne que le missionnaire anglican William Wallace, professeur à Calcutta, a été amené au catholicisme par l’étude de l’hindouisme. Le Révérend Père Dandoy note que le Vedanta est parvenu à la connaissance de Dieu que Saint-Augustin louait tant chez les Platoniciens : Dieu Être en soi ; cause des causes ; Dieu Pensée pure, Intelligence ; Dieu Bien sans mélange, océan de Bien. « Et même, déclare le savant jésuite, si nous avions le tour d’esprit prompt à la sympathie, des premiers Pères grecs, nous voudrions voir dans l’imputation de ces trois attributs à Dieu, une sorte d’ébauche préfigurative du mystère le plus auguste de notre divine Tradition. »

De tels rapprochements et concordances, s’écrie Bonjean, « il n’y a à tirer pour tous les peuples qu’une leçon de circonspection et de modestie. Tant mieux, Seigneur ! si les grandes idées religieuses qui continuent (souvent à notre insu) à servir de pont entre le Ciel et la Terre n’appartiennent pas en propre à telle ou telle race !

« Maïmonide nous disait tout à l’heure : Ce fut notre père Abraham qui commença à publier cette opinion, à laquelle il avait été amené par la spéculation. Je ne pense pas qu’un traditionaliste comme René Guénon s’inscrivait en faux là contre. Il nous dirait peut-être simplement, en allant un peu plus loin que Maïmonide dans la voie du symbole, qu’il faut entendre par notre père Abraham ce passé profond et mystérieux de l’intelligence humaine !

« Maïmonide en effet, ne l’oublions pas, nous donne l’exemple des interprétations symboliques pour tout ce qui touche à cet héritage abrahamique que je viens de me permettre de saluer du nom d’héritage humain…

« En tout cas, chez ce juif brûlant de l’amour des problèmes les plus hauts et les plus ardus qui puissent se poser à une conscience largement humaine, on constate une merveilleuse aptitude à être à la fois de l’Orient et de l’Occident – nouvelle illustration d’une idée que j’ai moi-même eu déjà l’occasion d’exprimer sous la forme suivante : Orientaux de l’Occident, les juifs sont en même temps les Occidentaux de l’Orient. »

Dans une troisième partie de sa conférence, Bonjean, à propos de la façon dont Maïmonide pose le problème de l’origine du mal et du rôle de la Providence, montre quel postulat sert de charpente robuste à toutes les spéculations du Guide. Ce postulat peut s’énoncer ainsi : On ne peut rien imaginer de mieux conçu, de plus parfait, que l’Univers. (Ceci nous fait penser au mot de Bonjean dans l’Histoire de douze heures : le parfait existe, l’imparfait entre dans sa composition). De Dieu, ne vient que l’être ; et tout l’Être est parfait. Le mal n’est que privation, non-être, et comme la rançon inévitable de la part de liberté laissée aux créatures dans un vaste déterminisme. « Rien de mal ne descend d’en haut », disent les docteurs. « Une acceptation jubilante, illuminante, tel est devenu le lot de Maïmonide ; tel est le lot des vrais sages ; tel peut être celui de l’ignorant lui-même, quand un instinct sûr le guide. La tradition demande à être suivie dans un courant central. Le moindre gauchissement égare, conduit à des pestilences ; d’autant qu’accepter ne signifie pas, tant s’en faut, approuver n’importe qui et n’importe quoi, mais bien au contraire prendre sa part des guerres de l’âme, de la vieille lutte épique contre la non-fatale Fatalité… »

Pour donner un exemple de la méthode de Maïmonide, Bonjean lit quelques passages des commentaires du Guide sur le Livre de Job ; parabole destinée à exposer les différentes opinions des hommes sur la Providence. « Ces félicités imaginaires, comme la santé, la richesse, les enfants, (écrit Maïmonide) Job les avait considérées comme but, tant qu’il ne connaissait Dieu que par tradition et non par la réflexion ; c’est pourquoi il tomba dans tous ces égarements et proféra des discours blâmables ». Tel est le sens de ces paroles : « Je n’avais fait qu’entendre parler de toi, mais maintenant mon œil t’a vu : c’est pourquoi je regrette tout cela et je me repens dans la poussière et la cendre. »

Ainsi le Livre de Job, selon Maïmonide, bien loin d’être le livre de l’amertume et du désarroi humains nous révèle la plus haute des vérités religieuses : que le but de la vie est la connaissance de Dieu, connaissance obtenue et par l’étude, et par la méditation, et par les malheurs, et finalement facilitée par la présence dans l’âme humaine, de cet œil dont parlait Saint-Augustin, de cet œil qui permet de voir, à partir d’un certain moment, franchie la fameuse nuit des mystiques, les choses divines elles-mêmes… « N’est-ce pas là, exactement, demande Bonjean, la pensée profonde non seulement du néo-platonisme, mais de l’Inde du Vedanta ? Ce que Guénon appelle « réalisation métaphysique » ? Voici donc, ce semble, une fois de plus, la Bible sémitique et le Véda aryen pleinement d’accord sur le but des buts, l’arcane des arcanes… »

« Je m’excuse, conclut Bonjean, d’avoir dû passer aussi vite sur un certain nombre d’aspects de l’industrieuse et si souple pensée de Maïmonide. Ce que j’ai pu en dire a suffi toutefois, je l’espère, pour qu’on ait senti planer, sur le Guide des Égarés « la plus haute des facultés humaines, l’intelligence sympathique. »

Jamais, à aucun moment, Maïmonide n’a dû s’inquiéter d’apporter des théories nouvelles. Une doctrine en effet n’a pas à être nouvelle, mais vraie. La nouveauté ne peut consister que dans une compréhension plus profonde de la vérité du vrai.

Maïmonide puise donc à pleines mains dans le trésor de la Tradition pour que ruisselle un or pur devant les yeux de son disciple – rétif comme tous les disciples.

« Il est dit dans la chandogya Upanishad : En vérité celui qui connaît le plus ancien et le meilleur, celui-là devient le plus ancien et le meilleur

« Paroles à sens superposés, comme il en est tant dans le Véda. Si l’on appelle Tradition vivante dynamique, le plus ancien et le meilleur, certes Maïmonide a tiré pour lui et pour nous plus d’un précieux profit de sa fréquentation du plus ancien et du meilleur.

« Si l’on entend la sentence upanishadique dans son sens profond (c’est-à-dire que le but lointain, ultime de toute science, de toute méditation, est la connaissance, la perception du divin) on voit également que Maïmonide n’a pas fixé d’autres buts à l’activité de nos intelligences — et que l’on pourrait écrire au frontispice du Guide des Égarés :

En vérité, celui qui connaît le plus ancien et le meilleur, celui-là devient le plus ancien et le meilleur. »

Ainsi, Bonjean reste fidèle à sa ligne. Depuis ses premières œuvres, et surtout dans les « Mansour » où l’on voit un jeune étudiant musulman incarner le maître–problème de ses écrits, François Bonjean travaille à « la compréhension réciproque des Orients et de l’Occident, pour l’instauration de l’humain — d’un humain de plus en plus et de mieux en mieux relié à l’ensemble du Cosmos. »

À un tel commentaire, la salle a répondu non seulement par sa composition même, non seulement par ses applaudissements, mais par son attention concentrée sur ces hautes pensées. Maïmonide a donc été dignement évoqué et il faut féliciter les « Amis de Fès » d’avoir participé par cette conférence de l’un des fondateurs du groupe, à la « Semaine Maïmonide ».

Quant à François Bonjean, nous ne lui ferons pas l’injure de le féliciter : nous le remercierons.

Toits à Boujeloud avec les minarets de la Médersa Bou Ananiya et de la mosquée Sidi Lezzaz avec son nid de cigognes. Cliché de 1953.

Voir aussi sur Maïmonide : Maïmonide à Fez (1160 – 1165)