Image à la une : Un coin de la médina de Fès, photographie prise du sud : le quartier de Karaouiyine et la Koubba abritant le tombeau d’Idriss II. Cliché vers 1950 (probablement de Jacques Belin).

À l’occasion de la commémoration des 800 ans de la naissance de Maïmonide, Pascale Saisset a collaboré au numéro spécial des Cahiers juifs (N° 16/17 Juillet/octobre 1935) consacré au rabbin philosophe sous le titre : « Maïmonide, sa vie, son œuvre, son influence » ; elle a rédigé l’article « Maïmonide à Fez (1160 – 1165) »

Il est à Fez, au cœur de la Médina, une vieille maison entre les vieilles maisons, qui certes ne serait point remarquable par sa mine et son abandon plus qu’une autre, si elle ne portait, au-dessus des lézardes de ses murs, entre les mâchicoulis d’une corniche, une série de timbres métalliques patinés par le temps; horloge à jamais silencieuse, dont le mécanisme n’est connu de personne depuis que son propriétaire a quitté la ville.

Cette maison, objet de la vénération des Musulmans aussi bien que des Juifs, est celle d’Harambam, notre Maître Harabino Moshé-ben-Maïmon, l’Esclave du dieu de Cordoue, Maïmonide lui-même, qu’on désignait à Fez sous ces noms divers.

Bien que près de neuf cents ans se soient écoulés, le souvenir du court séjour qu’il y fit n’est point oublié car il a marqué une date pour l’histoire du judaïsme marocain, auquel Maïmonide rendit à la fois vigueur et espoir.

L’une des plus grandes familles de Fez, les Danan, s’enorgueillissent même de compter parmi leurs ancêtres le rabbi Saadia ben Danan, qui passe pour avoir été le confident le plus intime du Maitre. Ils disent même qu’ils en sont les descendants en tirant les preuves dans leurs archives familiales; il faut seulement enregistrer ce qu’une vivace admiration a conservé de respect et de culte à l’hôte d’un moment et que l’histoire a consacré à l’égal d’un saint.

On n’a pu établir non plus les motifs qui poussèrent le père de Maïmonide à choisir le Maroc comme résidence. Après dix ans d’une vie périlleuse à Cordoue, il résolut de quitter l’Espagne et il partit emmenant avec lui ses deux fils, Mosché et David.

Fez était alors, comme Cordoue, peuplée de Juifs, mais surtout Dar al islam, terre d’Islam, faite pour les croyants, et il y avait bien des pays d’Europe où il aurait trouvé un accueil plus tolérant et amical. La seconde croisade avait eu le résultat inattendu (comme bien d’autres résultats des croisades), d’amener un rapprochement entre la croix, le croissant et la Synagogue ; l’influence de Bernard de Clairvaux ne s’était pas éteinte avec sa mort (1153), et perdurait lorsque le père de Maimonide se décida à changer de résidence. Mais il avait grandi dans la société des Musulmans et sans nul doute, il se fut senti étranger aux habitudes et au langage d’une communauté chrétienne d’Europe.

Ses fils, dont l’un s’adonnait au commerce et l’autre à la science, étaient déjà connus au Maroc ; ainsi aucun d’eux ne pouvait être confondu dans la masse des anusim, convertis à l’Islam par force. Selon toute probabilité, ils furent donc assimilés aux Musulmans. Maïmonide fut suspecté de conformisme, mais on n’a recueilli aucun témoignage prouvant par exemple qu’il ait participé aux prières du Ramadan ou fait d’autres concessions extérieures à l’Islam. Il est certain qu’il frayait aussi bien avec les Musulmans qu’avec les Juifs, répondant ainsi aux doubles besoins de sa vie intellectuelle et de sa vie religieuse. N’oublions pas que Fez était alors en pleine prospérité, sous la domination des Almohades enclins à un certain laisser-aller (on buvait du vin à la cour, et la viande de porc était vendue sur le marché). Auprès de ces Souverains vécurent des hommes comme Ibn Taufil, l’auteur du roman philosophique Haï Ben Jokdan qui avait été traduit en hébreu, en latin, en allemand et en anglais, et Averroès, qui ne fut banni qu’à la fin de sa vie.

Les savants pouvaient rester fidèles à leurs convictions religieuses et s’adonner à leurs études en toute tranquillité. Mais la masse des juifs était loin de jouir des mêmes libertés et menait une vie double qui n’était pas sans dangers. Maïmonide, qui trouva en la personne de Jehouda ben Shusan, naïb de Fès, un compagnon et un guide dans ses recherches, travailla activement à son commentaire de la Mischna et à ses ouvrages de médecine.

Mais il n’était pas sans observer la vie de ses coreligionnaires moins favorisés, forcés de rendre hommage à Mohammed et d’aller régulièrement à la Mosquée. Il voyait que leur conscience finissait par céder à la contrainte ; beaucoup d’entre eux commençaient à perdre le sentiment de leur tradition, à se laisser persuader que l’Islam n’était qu’une suite du Judaïsme et que Mohammed avait été envoyé pour remplacer Moïse. En 1163, un juif fasi nommé Samuel Abm Abbas, fils du poète et grand rabbin Judah ben Abm Abbas se convertit à l’Islam ; il ne se contenta pas de renier le Judaïsme, il commença une vigoureuse campagne contre les Juifs et publia, en 1164, un livre où il inaugurait une politique de haine à l’égard de ses frères. Il entreprit en même temps un voyage et se rendit dans les communautés africaines pour prêcher la fin de la religion juive et le triomphe de la foi musulmane. Cette campagne entraîna de nombreuses conversions à l’Islam. La situation s’aggrava, et c’est pour éclairer ses concitoyens que Maïmonide composa ses immortelles pages de consolations, écrites en 1165, en judéo-arabe, afin de pouvoir être lues par tous.

Il expliquait que les malheurs d’Israël sont une épreuve choisie par Dieu pour prouver son amour, une correction administrée à l’enfant par son père, non une vengeance tyrannique. Israël ne doit pas penser qu’il a été chassé du cœur de son dieu ; Dieu ne peut se contredire, et ne favorise pas son peuple pour le rejeter ensuite. Maïmonide rappelle que le Seigneur a fait des promesses, et que ses promesses sont comme lui, éternelles. On ne doit pas plus douter d’elles que de l’existence de Dieu. Il exhorte ses frères à la confiance, à la fidélité à Dieu, car, dit-il, que peut-il advenir de celui qui n’a pas confiance en son maître ? Il les adjure de trouver le salut dans une communion spirituelle avec Dieu, de penser à l’éternité et moins au charme de la vie terrestre. Enfin, il conseille d’user pour la prière d’une forme abrégée et de se servir de la langue arabe s’il est impossible d’user de l’hébreu. Il faut se contenter de peu matériellement et espérer beaucoup spirituellement.

La loi divine est une « corde tendue du ciel à la terre » afin que ceux qui sont noyés dans la mer de la captivité puissent s’y cramponner et trouver un secours efficace. Et avec cette noble charité pour ceux qui n’ont pas su tenir fermement cette corde, le maître dit : « Celui qui s’accroche à pleine main a, sans aucun doute, plus d’espoir que celui qui en tient mollement une parcelle ; mais celui qui la tient du bout des doigts a cependant plus d’espoir que celui qui la laisse aller tout à fait. »

Sous la plume d’un représentant de l’orthodoxie, il y a là l’une des plus belles expressions de tolérance qui se puisse trouver dans la littérature du Moyen Âge. Son attitude fut en cela bien différente des rabbins de son temps, car si l’on en croit ce que l’on raconte à Fès, un juif maghrébin résidant à Fès, s’adressa à un rabbin étranger et lui demanda, à l’instar des fetwah musulmanes (consultations à un uléma), ce qu’il fallait penser des Juifs qui sauvaient leur vie et préservaient leurs enfants en prononçant la profession de foi musulmane. (Il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète). Sans aucune considération pour les conséquences que pouvait avoir sa réponse pour des milliers de ses frères, il répondit qu’un Juif qui confessait publiquement sa foi en Mohammed était un renégat. Ses prières n’avaient plus aucune valeur, même s’il continuait à pratiquer en secret le judaïsme. Un Juif devait accepter le martyre plutôt que de céder.

Maïmonide, au contraire, sauva le judaïsme marocain de l’absorption dans l’Islam en persuadant ces pseudo-musulmans qu’ils n’avaient pas perdu leur héritage sacré ; et il les encouragea à abandonner leur attitude présente, à retrouver la confiance en Dieu. Ses efforts furent couronnés de succès, mais ce succès même aggrava le danger. La hardiesse des Juifs attira une nouvelle persécution musulmane. On institua un tribunal qui punit de mort le crime de relaps et qui jugeait sans pitié. Jehouda  ben Sushan fut saisi et exécuté. Maïmonide n’échappa au même sort que grâce à l’intervention de son ami Abou-al-arah ben Mousa, poète et théologien musulman.

 Mais la situation devint si périlleuse qu’il résolut de quitter le Maroc. Il s’embarqua pour la Palestine le 4 ayar 4925 (18 avril 1165) avec sa famille. Pendant six jours le voyage fut calme, mais un terrible orage mit le bâtiment en danger. Maïmonide jura, suivant la coutume, qu’il jeûnerait désormais les 4 et 10 ayar afin de remercier le Seigneur de l’avoir sauvé. Il parvint à Acco (Saint Jean d’Acre) au bout d’un mois, et il atterrit la nuit du 16 mai (3 sivan). Il allait y trouver l’amitié de Rabbi Japhet Ben Eliahou ; il y a goûté la paix et la liberté qu’il avait vainement cherchées à Fès et qu’il devait trouver définitivement en Égypte.

Rue à Fès. Cliché anonyme

Le numéro 16/17 de juillet/octobre 1935 des Cahiers juifs consacré à Maïmonide est consultable sur le site de la Bibliothèque numérique de l’Alliance Israélite Universelle : https://www.bibliotheque-numerique-aiu.org/

Voir aussi sur Maïmonide : La vie de Maïmonide, tradition et légendes fassies, par Judah M. Bensimhon. et À propos de Maïmonide : Fès est fidèle à ses traditions intellectuelles. Mars 1935.

Danielle, une amie, m’a adressé ce petit commentaire suite aux textes sur Maïmonide : Je me souviens de l’explication que mon père m’avait donnée du mot SANTÉ , qui se dit BRIOUT en hébreu et qui pour Maimonide représente les initiales de – je vais essayer de traduire – :


B : Bloquer/Amortir

R: Sa colère 

I :  Diminuer/alléger

O : Sa Nourriture

U : Augmenter/accroître

T : Son Mouvement


C’est ce qu’on appelle la médecine préventive !