Je propose un certain nombre d’éléments au sujet de la création de la ville de Fès, où légendes et documents se mêlent pour dire la naissance de cette ville qui devait devenir le grand centre intellectuel, religieux, politique et économique du Maroc.

Ce texte présente l’essentiel de deux articles du Courrier du Maroc (journal quotidien du Nord du Maroc) du 22 et 23 avril 1947, écrits par Pierre Dalger – pseudonyme de Pierre Bach, adjoint au contrôleur civil, chef de la circonscription de Fès-Banlieue et spécialiste de l’histoire des Berbères-

Tout habitant de Fès a entendu raconter l’origine de sa ville. Fès fut créée par Idriss II, qui en est le patron. De nombreux historiens arabes ont rapporté divers détails de cette fondation. De nombreux auteurs français ont commenté ces détails plus ou moins apocryphes.

L’un d’eux, Émile-Félix Gautier, dans son ouvrage « Les siècles obscurs du Maghreb » Payot 1927, a présenté avec une géniale autorité les caractéristiques de cette création orientale dans un pays berbère, due à un sultan de quinze ans et à son état-major arabe dont un vizir, Omaïr, paraît avoir été un urbaniste de génie. Il ne reste après Gautier ou Gsell, qu’à glaner des détails de cet historique.

Visiblement, dans la recherche de l’emplacement de cette ville, destinée à remplacer Volubilis, le grand souci de Omaïr à été celui de l’eau. En réunir les avantages, en éviter les dangers, voilà ce qui l’a conduit à ces essais successifs que rapportent les historiens.

Il a d’abord essayé un emplacement au flanc du Zalagh. Cela n’a pas été long. Une nuit d’orage et le torrent boueux qui en est résulté ont emporté dans le Sebou les constructions, fruits de longues journées de labeur.

On ne sait pas sur quel flanc du Zalagh eut lieu cette tentative avortée. Mais il semble qu’Idriss II ait essayé d’utiliser sur le flanc Nord les eaux des nombreuses sources froides et aussi la source chaude dite Aïn Sekhouna, qui lui aurait permis d’alimenter des bains chauds, à la manière des anciens Crétois.

Après cet échec, Idriss II, dégoûté, examine un nouvel emplacement au lieu dit alors           Khaoulane, qui correspond à la vallée du Sebou au pied de Sidi-Harazem ( encore une source thermale). Il l’abandonne en considérant qu’une crue du Sebou pourrait bien lui noyer sa future ville dans cette petite plaine, laquelle n’est qu’un fond de vallée élargi. (Voir la photo en tête de l’article qui représente l’Oasis de Sidi-Harazem)

Idriss II envoie alors Omaïr explorer le Saïs. Après s’être arrêté à la source encore dite aujourd’hui « Aïn Omaïr », le vizir pousse jusqu’à Ras el Ma, où il aurait construit un bassin de captage sur l’Aïn Bergama Kebira et une mosquée à Soumâa Megarja (encore ne sont-ce là que des suppositions de divers auteurs, les ruines existantes pouvant avoir une autre origine) et finalement, il revient sur l’emplacement de ce quartier de Fès qui s’appelle aujourd’hui le Keddan, dans la partie inférieure de la Médina, sur la rive droite de l’Oued.

Il y avait là, d’après les légendes rapportées par les auteurs arabes, un village de berbères Zouagha, de religion chrétienne (peut-être des donatistes). D’ailleurs en guerre avec un autre village Zouagha, troglodyte, sis dans les grottes de l’actuel faubourg du Meqtâa, et celui là, israélite (probablement karaïte). Idriss II mit tous les gens d’accord en leur faisant adopter l’islamisme et leur acheta un terrain pour édifier sa ville, au Keddan. L’année suivante, il passa sur la rive gauche de l’Oued.

On réalise très bien le site de cette création de cité, sur l’emplacement du Keddan. Le village Zouagha est une petite cité néolithique berbère, comme tant d’autres, souvent bien plus anciennes dont on a repéré les vestiges. Il est placé comme un éperon barré, comme les centres néolithiques découverts par M. Ruhlmann dans la vallée de l’Oued Beht. Comme les cités ibéro-maurusiennes retrouvées en Espagne et au Portugal. Comme les vestiges néolithiques de Mechra Sia en Algérie.

Mais ce qui caractérise cette cité berbère style primitif – et qui très certainement détermine le choix d’Idriss II et d’Omaïr – c’est la présence à ses pieds de cet oued permanent et, sur la rive gauche, de ce versant de plateau où ruissellent les cascatelles. Car les maisons de la ville actuelle recouvrent tout un réseau de ruisseaux, de séguias et de petites cascades qui, il y a peu, faisaient encore mouvoir de nombreux moulins et arrosent les jardins recelés dans chaque demeure.

À l’époque où nous nous plaçons, cette pente ne peut-être qu’un vaste jardin naturel, dont le charme a fait pendant des siècles l’enchantement des auteurs qui ont décrit Fès. C’est que ce versant du Saïs, aboutissement de l’Oued Fès, est l’exutoire, le déversoir naturel – en berbère, le « menfess » terme utilisé par Laoust dans « Contribution à la toponymie du Haut-Atlas, et repris par Pellegrin pour expliquer l’étymologie du nom de Fès – de toutes les eaux du Saïs. Alimentées par des sources vauclusiennes, épandues sur la plaine en marécages, ces eaux présentent une forte régularité de débit.

Idriss II, qui voulait évacuer Volubilis mal alimentée en eau depuis la destruction de l’aqueduc romain et la diminution de débit de l’Aïn Fertassa, était attiré par l’Oued Fès, et s’il a hésité à s’installer au Keddan, s’il a cherché d’abord d’autres endroits, c’est probablement parce que les terres de cet emplacement avaient déjà leurs propriétaires et qu’il fallait éviter avec eux un conflit armé où auraient pu entrer tous les autres douars de la puissante tribu Zouagha.

Finalement, il s’est résigné à leur acheter le terrain, pour 60 000 dinars-or, dit la légende, et à les réinstaller sur la place de l’actuel lotissement qui a conservé le nom de ces Zouagha.

On peut démêler, toujours à travers les légendes rapportées par les auteurs arabes, qu’Idriss II fondant sa nouvelle capitale, a d’abord installé son camp, probablement en 801 de notre ère, sur l’éperon barré du Keddan, qui était facile à défendre. Un an après, il s’est transporté sur la rive gauche de l’oued avec une partie de ses Aouréba berbères et de ses arabes orientaux et y a accueilli des familles venant de Kairouan. En 818 il a recueilli dans son quartier de la rive droite des Andalous chassés de Cordoue à la suite de la révolte du Ribaqh, c’est à dire d’un quartier de Cordoue. La cité qu’il venait de fonder rive droite est encore dénommée Médinat Fâs, sur une monnaie de 818. C’est après qu’elle devient le quartier des Andalous. L’autre quartier, celui de la rive gauche, dénommé Médinat el Aliya, devient le quartier des Qaraouyine (les gens de Kairouan) et l’appellation de Fès s’étend alors à l’ensemble des deux quartiers.

On  attribue généralement comme date de la fondation de Fès, celle de 808 : le 1 200 ème  anniversaire de la fondation de la ville  a d’ailleurs été célébré en 2008. Mais nous avons vu qu’en réalité, c’est en 801 qu’elle fut commencée. En 818, les éléments constitutifs de la nouvelle capitale sont rassemblés. Les maisons toutes neuves s’élèvent, dont certaines, celles des riches familles Qaraouyine, sont fort belles dans les vastes jardins sortant pimpantes des mains des bâtisseurs. Il faut se les figurer dans ce décor splendide, agreste, conque naturelle ruisselante d’eau, pleine de fraîcheur et de verdure, où elles sont encore perdues dans les bosquets, avant de se serrer les unes aux autres, de recouvrir les cascatelles, de faire disparaître les ombrages, et les vertes prairies, d’absorber l’eau bienfaisante, de se ruiner elles-mêmes en se multipliant, bref, de devenir la ville par excellence, qui fut la grande cité moyenâgeuse du Maghreb et que nous avons encore aujourd’hui sous les yeux.

Les origines de Fès d’après les documents

En principe et conformément à l’opinion courante la fondation de Fès est l’oeuvre de Moulay Idriss II qui en fit sa capitale.

Mais au début du XX° siècle, M. Levi-Provençal à la lumière d’autres textes et suite à  la découverte de pièces de monnaie (des monnaies qui se trouvent à la Bibliothèque nationale de France et aussi au musée de Kharkoff), émet l’hypothèse « moderne » – acceptée par la majorité des chercheurs et historiens- d’une fondation de la ville par Idriss Ier en 789 et une vingtaine d’années plus tard son fils Idriss II débuta la construction de la future capitale à côté de la première cité:

La version traditionnelle a été rapportée dans le Roudh-el-Kartas et le Zohrat-el-Aas : Moulay Idriss II aurait commencé les travaux de l’enceinte d’une cité rive droite de l’oued, le 1er Rebia 192 (4 janvier 808). Cette cité devait devenir l’actuel quartier des Andalous. Puis le 1er Rebia 193 (22 janvier 809) fondation de la cité rive gauche qui devait devenir le quartier des Qaraouyines.

La vérité historique ne contredit pas cette thèse, mais la complète :
– La Bibliothèque nationale possède un dirham frappé à Médinat Fâs en 189/805 et un autre de 185/801.
– L’auteur arabe de Cordoue, Abou Bekr Ahmed ben Mohammed El Ghassi, mort en 354/964, précise que la fondation de Médinat Fâs est due à Moulay Idriss 1er en 172/789.
– Le célèbre Ibn Saïd attribue formellement à Idriss 1er la fondation de la ville « dite Rive des Andalous ». Ces auteurs ont du reste été rapportés par M Levi-Provençal en 1941, mais non traduits.
– Enfin, le Zahrat el Mantoura fi Akhbar el Mantoura, ouvrage historique rédigé sous les Nasrides de Grenade précise encore : Medinat Fâs fut bâtie en 172 lorsque Idriss 1er pénétra au Maghreb.

Ces affirmations conduisent aux conclusions suivantes :

– Une cité berbère est fondée par Moulay-Idriss 1er sur la rive droite de l’oued en 172/789. Elle est appelée Medinat Fâs  et on y bat monnaie.

– Idriss II vient s’établir en 192/808 dans cette cité, l’agrandit, et en 193/809 en établit une autre sur la rive gauche de l’oued où il fait venir les gens de Kairouan. Elle s’appelle d’abord El Aliya et s’est sous ce nom qu’on y frappe monnaie. Puis elle prend de ses habitants le nom de « Rive des Qaraouyines » pendant que la première cité, ayant reçu des Andalous de Cordoue prend/garde le nom de Médinat Fâs, réservé à l’ensemble que plus tard, quand l’almoravide Youssef Ben Tachefine réunissait les deux cités par une seule enceinte.

On le voit, Fès est une ville d’immigrés poussée en pays berbère. Selon les auteurs anciens, la rive gauche de l’oued était l’habitat des zénètes Zouagha, la rive droite celui des Beni-Yazra. C’est une partie d’entre eux avec des gens amenés de Volubilis du Zerhoun qui formèrent les premiers contingents de la future capitale du Maroc.